Et de tout cela est résulté: que toute la philosophie moderne, à peu
d’exceptions près, a reconnu en Descartes son père--que l’évidence
individuelle, si l’on peut s’exprimer ainsi, favorisant la témérité et
chacun se croyant d’autant plus dans la vérité qu’il différait des
autres et par conséquent ne pouvait pas se soupçonner soi-même de subir
des influences, l’évidence individuelle est devenue une nouvelle
occasion de se tromper;--enfin que Descartes, par une métamorphose qui
n’est pas très rare, de par sa méthode qu’il n’a pas suivie, est devenu
le chef ou l’ancêtre vénéré des doctrines qu’il aurait détestées et
qu’il détestait déjà le plus. Parce qu’il a dit que l’évidence seule et
la libre recherche de l’évidence conduisent à la vérité, il est devenu
l’ancêtre des sceptiques qui sont persuadés qu’il ne faut se rendre qu’à
l’évidence et que l’évidence n’est nulle part; et il est devenu
l’ancêtre des positivistes qui croient qu’il y a évidence quelque part
sans doute, mais nullement en métaphysique, en théodicée, en
connaissance de l’âme, de l’immortalité et de Dieu, connaissances qui
dépassent nos moyens de connaître, connaissances qui sont en dehors de
la connaissance. De sorte que cet homme qui a imaginé plus que tout
homme, cet homme qui a construit si souvent sans fondement certain et
cet homme encore, comme on a dit si bien, qui a toujours pensé par idées
innées, de par sa formule est devenu le maître et surtout le garant de
ceux qui sont les plus réservés et les plus défiants en fait de
construction philosophique et d’idées innées et d’imagination.--Cela
n’ôte rien à son éclatant mérite; c’est seulement un de ces revirements
dont l’histoire des idées abonde.