Cette âme humaine est douée de la liberté de faire bien ou de faire mal.
Qui prouve cette liberté? D’abord le sentiment intime que nous en avons.
Toute idée évidente est vraie. Or non seulement nous avons l’idée de
cette liberté, mais nous ne pouvons pas ne pas l’avoir. La liberté «se
connaît sans preuves, par la seule expérience que nous en avons». C’est
dans le sentiment de notre liberté, de notre volonté libre que nous nous
saisissons nous-mêmes comme être, comme chose qui n’est pas une chose.
Le _moi_ vrai c’est la volonté. L’homme, plus encore qu’un être
intelligent, est un être libre et ne se sent homme qu’en se sentant
libre, de sorte qu’il pourrait ne se pas croire intelligent, ne se pas
croire sensible, etc., mais ne se pas croire libre serait pour lui un
suicide moral et de fait il ne fait exactement rien qu’il ne se croie
libre en le faisant, c’est-à-dire qu’il ne croie que, s’il le voulait,
il pourrait ne pas le faire. Ceux qui disent «c’est simplement le
sentiment du meilleur pour nous qui nous incline à faire ceci au lieu de
cela» ont bien tort. Ils oublient que nous préférons souvent le plus
mauvais pour nous prouver à nous-mêmes que nous sommes libres et par
conséquent n’_ayant pour mobile que notre liberté même_. (Et c’est
exactement ce que le philosophe contemporain a formulé ainsi: La volonté
n’est ni déterminée ni indéterminée, elle est déterminante.) «Lors même
qu’une raison fort évidente nous porte à une chose, quoique, moralement
parlant il soit difficile que nous puissions faire le contraire,
néanmoins, parlant absolument, nous le pouvons car il nous est toujours
libre de nous empêcher de poursuivre un bien clairement connu... pourvu
seulement _que nous pensions que c’est un bien de témoigner par là la
vérité de notre libre arbitre_.» C’est absolument la pure et simple
volonté d’être libre qui _crée une action_; c’est la liberté
toute-puissante.
Comme on a très bien dit, relativement à l’univers la philosophie de
Descartes est une philosophie mécanique; relativement à l’homme la
philosophie de Descartes est une philosophie de la volonté. Comme on l’a
fait remarquer aussi, il y a entre Corneille et Descartes de très
grandes analogies au point de vue de l’apothéose de la volonté et les
_Méditations_ ayant paru après les grandes œuvres de Corneille, ce n’est
pas que Corneille soit cartésien et ce serait plutôt que Descartes fût
cornélien.