A l’extrême fin du XVIe siècle, également en Angleterre Thomas Hobbes
commençait à penser. Il fut surtout un littérateur et un sociologue; il
a traduit Thucydide et Homère, il a écrit _Léviathan ou la matière, la
forme et le pouvoir de l’État_ qui est un manuel de despotisme,
démontrant que tous les hommes dans l’état naturel étant des loups les
uns à l’égard des autres, ils échappent à cette destinée fâcheuse en se
soumettant au prince qui a tous les droits puisqu’il sauve à chaque
instant ses sujets de la mort et qui par conséquent peut imposer à ses
sujets tout ce qu’il veut, même des dogmes scientifiques, même des
croyances religieuses. Mais seulement à le considérer comme philosophe
proprement dit, il a une place très considérable dans l’histoire des
idées. Hobbes, comme Fr. Bacon, mais plus rigoureusement et
impérieusement, commence par séparer la métaphysique et la théologie de
la philosophie. La philosophie c’est l’art de penser. Or ce qui n’est
pas sensible, esprits, âmes, Dieu, ne peut pas être pensé, il ne peut
être que cru; le philosophe ne nie point tout cela, mais ne s’en occupe
pas. C’est tout le positivisme qui est établi en principe. Or ce que
nous pouvons penser, c’est ce que nous sentons. Les choses ne nous sont
connues que par les sensations; une pensée est une sensation; l’esprit
humain est un composé de sensations.
--Non; car je puis penser une chose sans la voir, ni sentir, ni
entendre, etc.
--C’est que nous avons la mémoire qui, du reste, est elle-même une
sensation; c’est une sensation qui se prolonge; se souvenir c’est sentir
qu’on a senti; c’est sentir une sensation ancienne que le cerveau est
capable de conserver. Or nous ne pensons qu’en combinant des sensations
présentes avec des sensations présentes ou, bien entendu beaucoup plus
souvent, grâce à la mémoire, en combinant des sensations présentes avec
des sensations anciennes ou des sensations anciennes avec des sensations
anciennes. Base fragile, du reste, de la connaissance et de la pensée,
car la sensation n’est qu’une modification de nous-mêmes à l’occasion
d’un objet extérieur et par conséquent ne nous donne rien du tout de
l’objet extérieur, et tout le monde extérieur en lui-même nous est
éternellement inconnu; mais nous combinons entre elles les illusions que
le monde extérieur dépose en nous par l’intermédiaire, trompeur ou
douteux, de nos sens.
Quand la sensation, ainsi combinée avec d’autres sensations est devenue
pensée, les idées commencent à être. Elles sont des produits de la
sensation détachés de la sensation. Elles s’associent entre elles par
des lois obscures que l’on entrevoit cependant. Elles se réveillent et
s’appellent en quelque sorte l’une l’autre; toutes les fois que reparaît
une idée antérieurement acquise, elle est suivie de la pensée qui
l’accompagnait quand elle fut acquise. Dans une conversation il est
question d’un traître. Quelqu’un demande quel était la valeur du denier
antique. Cela paraît incohérent; c’est une association d’idées très
naturelle et même très simple, où il y a très peu d’intermédiaires: la
personne qui écoutait, à propos de traître, a songé à Judas qui est le
premier traître dont elle ait entendu parler et aux trente deniers qui
furent le prix de la trahison de Judas. L’association des idées est plus
ou moins serrée, plus ou moins lâche; elle est désordonnée dans le rêve,
irrégulière dans la rêverie, serrée dès qu’elle est dominée et par
conséquent dirigée par une fin poursuivie, un but cherché; parce
qu’alors, il y a un désir d’aboutir qui n’associe rien par lui-même;
mais qui, éliminant toutes les idées qui ne sont pas pertinentes au but
poursuivi, ne laisse s’associer que celles qui y ont rapport.
Ne voyant dans l’âme humaine que des mouvements successifs provenant de
ces premiers mouvements qui sont les sensations, Hobbes ne nous croit
pas libres de faire ce que nous voulons; nous sommes seulement entraînés
par le mouvement le plus fort de nos mouvements intérieurs: désir,
crainte, aversion, amour, etc. Cependant nous délibérons; nous
envisageons différents partis à prendre et nous nous décidons pour celui
que nous voulons choisir. Mais non, nous ne délibérons pas; nous croyons
délibérer. La délibération n’est qu’une succession de différents
sentiments et à celui qui l’emporte nous donnons le nom de volition.
«Dans la délibération [prétendue] le dernier désir ou la dernière
crainte se nomme volonté.» La liberté n’existe donc pas, non plus chez
les hommes que chez les animaux; la volonté et le désir ne sont qu’une
même chose considérée sous des aspects différents.