François Bacon

François Bacon, avocat, membre du Parlement, grand chancelier

d’Angleterre, ami personnel de Jacques Ier, ami, protecteur, peut-être

collaborateur de Shakespeare, renversé par suite d’animosités politiques

et rentré dans la vie privée, était un très grand savant et un

merveilleux esprit. Comme son homonyme Roger Bacon, mais dans un temps

plus favorable à la réforme intellectuelle, il tenta une sorte de

renouvellement de l’esprit humain (_instauratio magna_) tout au moins

une révolution radicale dans les méthodes et procédés de l’esprit

humain. Il ne faut pas se reposer sur les anciens (quelque admiration

que F. Bacon professe pour beaucoup d’entre eux) parce qu’ils

n’observaient pas assez; il ne faut pas, comme les scolastiques, avoir

des idées _a priori_ qui sont des _idoles_ et il y a des idoles de clan,

des idoles de parti, des idoles d’école, des idoles de temps; il ne faut

pas voir des intentions partout dans la nature et parce que le soleil

chauffe, croire qu’il a été créé pour chauffer et parce que la terre

nourrit, croire qu’elle a été créée pour nous nourrir et voir le monde

entier convergeant à l’homme et mis à son service. Il faut procéder par

observation, par expérience et ensuite par induction, mais en se défiant

prodigieusement de l’induction. L’induction consiste à conclure du

particulier au général, d’un certain nombre de faits à une loi. C’est

légitime à la condition que l’on ne conclue pas de quelques faits à une

loi, ce qui est l’induction précipitée, féconde en erreurs; mais d’un

très grand nombre de faits à une loi, considérée encore comme

provisoire. Quant à la métaphysique, quant à la recherche de _la loi_

universelle elle doit être absolument séparée de la philosophie

proprement dite, de la «philosophie première» qui n’y conduit pas; elle

aura son domaine à part qui sera celui de la foi: «donnez à la foi ce

qui appartient à la foi». Au fond il se désintéresse de la métaphysique,

croyant qu’elle tournera toujours dans le même cercle et je ne dis pas

ne croit qu’à la science et à la méthode, mais n’espère qu’en la science

et en la méthode, enthousiaste, du reste, à cet égard comme un autre

peut l’être pour le monde suprasensible ou pour les idées, disant:

«autant nous savons, autant nous pouvons» et estimant que la science

soustraira l’humanité à tous les maux, prolongera la vie humaine,

établira un nouvel âge d’or, etc.

Et qu’on n’appréhende pas, éternelle et vaine crainte, que la science

fasse disparaître le sentiment religieux. Avec une profonde conviction

et en jugeant par lui-même, Bacon dit: «Un peu de science éloigne de

Dieu, beaucoup de science y ramène». Telle est la vraie philosophie,

_soumise à l’objet_, attentive à l’objet, qui écoute les voix du monde

et ne songe qu’à la traduire en langage humain: «Elle est la vraie

philosophie, celle qui rend les voix du monde, le plus fidèlement

possible, comme un écho, qui écrit comme sous la dictée du monde

lui-même, n’y ajoute rien de son propre et seulement répète et

_résonne_.»

Et comme on est toujours de son temps il croyait à l’alchimie et à la

possibilité de changer des corps vils en or. Mais remarquez comment il

l’entend: «Créer une nature nouvelle dans un corps donné ou produire des

natures nouvelles et les y introduire... Qui connaîtrait les procédés

nécessaires pour produire à volonté: couleur jaune, pesanteur

spécifique, ductilité, fixité, fluidité, et la manière de produire ces

qualités à différents degrés, prendre les mesures nécessaires pour

réunir toutes ses qualités dans son corps d’où s’ensuivra sa

transformation en or.» Et la chimie moderne, avec des procédés

scientifiques très analogues à ceux que Bacon indique ou prévoit, n’a

pas fait de l’or, ce qui du reste n’est pas très utile, mais elle a fait

mieux.

Initiation philosophique · 第 118 / 209 题