Dès lors, il n’y a plus de morale; sans puissance de vouloir ceci et de
ne pas vouloir cela il n’y a pas de morale possible? Hobbes répond par
la _morale utilitaire_: ce que l’homme doit rechercher c’est le plaisir
comme l’a pensé Aristippe, mais le plaisir vrai c’est-à-dire permanent
et c’est-à-dire ce qui lui est utile. Or l’utile c’est d’être bon
citoyen, bon sujet, sociable, serviable aux autres, soucieux de se
concilier leur estime par sa bonne conduite, etc. La morale c’est
l’intérêt bien entendu, et l’intérêt bien entendu se confond absolument
avec la morale du devoir. Le criminel n’est pas un criminel, c’est un
idiot; l’honnête homme n’est pas un honnête homme, c’est un homme
intelligent. Notez ceci qu’en prêchant un homme au nom du devoir vous ne
le convaincrez guère, tandis qu’en le prêchant au nom de son intérêt
vous le convaincrez toujours.
Tout cela est assez sensé, mais du moment qu’il n’y a pas de liberté il
ne peut pas y avoir de morale _même utilitaire_; car il est bien inutile
de prêcher, même au point de vue de ses intérêts, un homme qui n’est
qu’une machine entraînée par le poids le plus fort et s’il n’est que
cela, le morigéner au point de vue de son intérêt ou au point de vue de
la morale ou au point de vue de l’amour de Dieu, sont choses qui sont la
même chose et qui sont aussi absurdes les unes que les autres. Tout
philosophe qui ne croit pas à la liberté humaine et qui écrit une morale
est dans une contradiction perpétuelle.