Réalistes, nominalistes et conceptualistes

C’est au temps de saint Anselme que commença la célèbre querelle

philosophique des _réalistes_ et des _nominalistes_ et des

_conceptualistes_. Nous sommes ici forcés d’employer les termes

techniques ou de ne pas parler de cette querelle puisque cette querelle

est surtout une querelle de mots. Les réalistes (dont était saint

Anselme) disaient: «Les _idées_ (idée de la vertu, idée du péché, idée

de la grandeur, idée de la petitesse) sont des réalités; elles existent,

d’une existence spirituelle, évidemment, mais elles existent réellement;

elles sont: il y a une vertu, un péché, une grandeur, une petitesse, une

raison, etc.; et ceci était un souvenir très précis des idées de Platon.

Il n’y a même que l’idée, que le général, que l’universel qui soit réel

et le particulier n’a qu’une apparence de réalité. Les hommes n’existent

pas, l’homme particulier n’existe pas; ce qui existe, c’est l’_homme_ en

général et les hommes individuels ne sont que les apparences, que les

reflets colorés de l’homme universel.»--Les nominalistes (Roscelin, par

exemple, chanoine de Compiègne) répondirent: «Non: les idées générales,

les universaux, comme vous dites, ne sont que des noms, que des mots,

que des émissions de voix, que, si vous voulez, des étiquettes que nous

mettons sur telle ou telle catégorie de faits observés par nous; il n’y

a pas de grandeur; il y a un certain nombre de choses grandes et quand

nous pensons à elles, sur l’idée générale que nous en concevons nous

inscrivons ce mot: grandeur. Il n’y a pas d’_homme_; il y a des hommes

et le mot humanité n’est qu’un mot représentatif pour nous d’une idée

collective.

Pourquoi les réalistes tenaient-ils tant à leurs universaux tenus pour

des réalités et pour les seules réalités? Mais pour bien des raisons. Si

l’individu seul est réel, il n’y pas trois personnes en Dieu, il y a

trois Dieux et l’unité de Dieu n’est pas réelle, elle n’est qu’un mot et

Dieu n’est pas réel, il n’est qu’une émission de voix. Si l’individu

n’est pas réel, l’_Église n’est pas réelle_; elle n’existe pas, il

n’existe que des chrétiens qui sont libres de leur pensée et de leur

foi. Or l’Église est réelle et nous voulons qu’elle soit réelle et même

qu’il n’y ait qu’elle de réelle et que les individus qui la constituent

soient par elle et non par eux. (C’est exactement la doctrine,

actuellement, de certains philosophes relativement à la société: la

société existe indépendamment de ses membres; elle a ses lois à elle

indépendamment de ses membres; elle est une réalité par elle-même; et

ses membres sont par elle et non elle par eux, et pour ce doivent lui

obéir; M. Durkheim est un _réaliste_.)

Initiation philosophique · 第 93 / 209 题