Abélard

Abélard, de Nantes, élève du nominaliste Guillaume de Champeaux, savant,

artiste, lettré, incomparable orateur, essaya d’une conciliation. Il

dit: «L’universel n’est pas une réalité, certainement; mais il n’est pas

non plus un simple mot; il est une _conception_ de l’esprit, ce qui est

plus qu’une émission de voix. Comme conception de l’esprit, en effet, il

vit d’une vie qui dépasse l’individu puisqu’il peut être commun à

plusieurs individus, à beaucoup d’individus et puisqu’il leur est commun

en effet. L’idée générale que j’ai et que j’ai communiquée à mon

auditoire et qui revient de mon auditoire à moi est plus qu’un mot

puisqu’elle est un lien entre mon auditoire et moi et une atmosphère où

nous vivons moi et mon auditoire. L’Église ne serait qu’un mot? A Dieu

ne plaise que je le dise! Elle est un lien entre tous les chrétiens;

elle est une idée générale qui leur est commune et qui fait qu’en elle

chaque individu se sent plusieurs, se sent beaucoup, encore qu’il soit

vrai que si elle n’était pensée par personne elle ne serait rien.» Au

fond il était nominaliste, mais plus délié, plus subtil, plus profond

aussi et plus précis et voyant mieux ce que Guillaume de Champeaux avait

voulu dire.

Il fut du reste aussi condamné que lui.

En dehors de la grande querelle il avait des idées singulièrement larges

et hardies. Moitié sachant l’antiquité, moitié la devinant, il

l’estimait infiniment; il y retrouvait, parce qu’il aimait à les y

retrouver, toutes les idées chrétiennes: Dieu unique, Trinité,

Incarnation, réversibilité des fautes, péché originel; et il voyait

moins de distance entre la philosophie ancienne et le christianisme

qu’entre l’Ancien et le Nouveau Testament (cela tient à ce que le

christianisme non primitif, mais constitué au IVe siècle, le seul que

connaisse Abélard, s’est, précisément, assez profondément pénétré

d’hellénisme). Il croit que le Saint-Esprit s’est révélé aux sages de

l’antiquité aussi bien qu’aux juifs et aux chrétiens et que les païens

vertueux ont pu être sauvés.--La morale d’Abélard est très élevée et

très pure. Nos actes viennent de Dieu; car il ne se peut qu’ils n’en

viennent pas; mais il nous laisse la faculté de ne pas obéir _pour que

la vertu existe_, ce à quoi il tend; car si la tendance au mal

n’existait pas il n’y aurait pas possibilité d’effort contre le mal,

point d’efforts, donc point de vertu; Dieu, qui ne peut pas être

vertueux, puisqu’il ne peut pas être tenté par le mal, peut être

vertueux dans l’homme et c’est pour cela qu’il lui laisse la tendance au

mal pour qu’il en triomphe et qu’il soit vertueux et que la vertu

existe; si même il nous induisait lui-même en tentation, sa tendance

serait la même; il ne nous y induirait que pour nous donner l’occasion

de la lutte et de la victoire et donc pour que la vertu existât; la

possibilité du péché est la condition de la vertu et par conséquent même

en admettant cette possibilité et surtout en l’admettant, Dieu est

vertueux.

L’acte mauvais du reste n’est pas ce qu’il y a de plus considérable

comme criminalité; comme mérite ou démérite, l’intention vaut l’acte et

celui-là (ceci est de l’Évangile pur et simple) est criminel qui a eu

l’intention de l’être.

Initiation philosophique · 第 94 / 209 题