Les rapports du christianisme avec le gouvernement de Rome furent, comme
on le sait assez, très tragiques. Il y eut dix persécutions sanglantes
et dont quelques-unes furent atroces. On s’est souvent demandé la cause
de cette animosité contre les chrétiens, de la part d’un gouvernement
qui tolérait toutes les religions et toutes les philosophies. On s’est
dit que les persécutions sont naturelles à Athènes, où la démocratie,
obstinément attachée aux divinités du pays, traite en ennemis du pays
ceux qui font abstraction des dieux du pays; que les persécutions sont
naturelles de la part d’un Calvin ou d’un Louis XIV, qui confondent en
eux les deux pouvoirs et qui n’admettent pas que personne ait dans
l’État une autre façon de penser que celle du chef de l’État, qu’elles
sont incompréhensibles, de la part d’un gouvernement qui admettait tous
les cultes et toutes les doctrines. L’explication est peut-être d’abord
que le christianisme était essentiellement populaire et que le
gouvernement voyait en lui le plébéianisme, toujours inquiétant, et une
organisation du plébéianisme, chose plus inquiétante encore.
L’administration de la religion avait toujours été chose aristocratique,
les pontifes romains étaient des patriciens, l’Empereur était le
souverain pontife; obéir, encore que ce ne fût que spirituellement à des
prêtres particuliers, c’était désobéir à l’aristocratie romaine, à
l’Empereur lui-même et c’était proprement une révolte.
L’explication est peut-être encore que chaque religion nouvelle qui
s’introduisait à Rome ne contrariait point et ne contredisait point le
polythéisme, le principe du polythéisme étant précisément qu’il y a
beaucoup de dieux, tandis que le christianisme, niant tous les dieux,
affirmant qu’il n’y en a qu’un et qu’il faut mépriser tous les autres
comme n’existant pas, contredisait, niait et ruinait ou prétendait
détruire l’essence même du polythéisme. Il n’était pas une variante, il
était une hérésie; il était plus qu’hérétique, il était anarchique; il
condamnait non seulement telle ou telle religion, mais la tolérance même
avec laquelle le gouvernement romain acceptait toutes les religions. Et
dès lors, il est assez naturel qu’il ait été combattu à outrance par
tous les empereurs, à bien peu près, depuis les plus exécrables comme
Néron, jusqu’aux meilleurs comme Marc-Aurèle.