Le christianisme évolua très rapidement et de grande doctrine morale
avec un minimum de métaphysique rudimentaire, devint, peut-être à tort,
une philosophie rendant compte ou voulant rendre compte de toutes
choses; pour ainsi parler il s’adjoignit une métaphysique qu’il emprunta
en grande partie à la philosophie grecque, en grande partie à la
tradition hébraïque. Il eut ses idées sur l’origine des choses et assura
que Dieu était éternel, mais que la matière ne l’était pas et que Dieu
l’avait créée de rien. Il eut ses idées sur l’essence de Dieu et le vit
en trois personnes ou hypostases, l’une aspect de Dieu comme puissance,
l’autre aspect de Dieu comme amour, et l’autre aspect de Dieu comme
intelligence. Il eut ses idées sur l’incarnation et l’humanisation de
Dieu, Dieu s’étant fait homme sans cesser d’être Dieu, en Jésus-Christ.
Il eut ses idées sur les rapports de l’homme avec Dieu, l’homme ayant
quelque puissance en lui d’épuration et de perfectionnement, mais ayant
toujours besoin d’un secours de Dieu pour se perfectionner (théorie de
la grâce) ce qu’il est nécessaire que l’homme croie; car sans cela il
serait d’une superbe insolente dans le sentiment de sa liberté. Il eut
ses idées sur l’existence du mal sur la terre, disant pour «justifier
Dieu» d’avoir permis le mal sur la terre que la terre était un lieu
d’épreuve et que le mal n’était qu’une manière de mettre l’homme à
l’épreuve et de savoir quels sont ses mérites. Il eut ses idées sur les
récompenses et peines d’outre-tombe et à l’enfer pour les méchants et le
ciel pour les bons qu’avait connus l’antiquité, il ajouta le purgatoire,
lieu à la fois de punition et de purification par la punition, idée
toute platonicienne que Platon a pu inspirer mais n’avait pas eue. Enfin
il fut toute une philosophie répondant et du reste d’une façon souvent
admirable à toutes les questions que se pose ou peut se poser
l’humanité.
Et cela, comme il arrive si fréquemment, lui a été une faiblesse et une
force: une faiblesse parce que, l’embarrassant de questions subtiles,
compliquées, inextricables dans lesquelles le genre humain se débattra
toujours, cela l’engageait dans des discussions sans fin où les raisons
mauvaises ou faibles données par tel ou tel fidèle compromettaient
l’ensemble de l’œuvre; une force parce que quiconque apporte une règle
de vie est à peu près obligé de l’étayer d’idées générales portant sur
l’ensemble des choses, de la _situer_ dans une vue générale du inonde,
sans quoi il semble impuissant, débile, disqualifié pour donner cette
règle de vie elle-même, incapable de répondre aux _pourquoi_? que cette
règle de vie soulève; et finalement manque d’autorité.