Au point de vue de la morale, Épicure se rattache certainement à
Aristippe; mais avec la différence qu’il y a entre le plaisir et le
bonheur, Aristippe disait que le but de la vie est le plaisir
intelligent, Épicure dit que le but de la vie est le bonheur. Or le
bonheur est-il dans les plaisirs ou au contraire les exclut-il? Épicure
est parfaitement persuadé qu’il les exclut. Il dirait, comme lord
Beakonsfield: «La vie serait à peu près supportable, n’étaient les
plaisirs». Le bonheur pour Épicure est dans le «flegme» comme dirait
Philinte; il est dans le calme de l’esprit qui s’est rendu inaccessible
à tout mouvement de passion, qui ne s’irrite jamais, ne s’émeut jamais,
ne se chagrine jamais, ne désire jamais, ne redoute jamais. Pourquoi,
par exemple, craindrions-nous la mort? Tant que nous la craignons elle
n’est pas, dès qu’elle est nous ne la craignons plus; dès lors en quoi
est-elle un mal?--Mais, pendant la vie elle-même, les souffrances?--Nous
les augmentons beaucoup à nous en plaindre, à nous apitoyer sur
nous-mêmes. Si nous faisions le contraire, si quand elles nous torturent
nous nous rappelions les plaisirs passés et songions aux plaisirs à
venir elles seraient infiniment atténuées.--Mais de quels plaisirs peut
parler un homme qui met le bonheur dans l’exclusion des plaisirs? Les
_plaisirs_ du sage sont les satisfactions qu’il éprouve à s’assurer du
_bonheur_. Il a un plaisir quand il a dompté une passion pour se ramener
au calme; il a un plaisir quand il converse avec ses amis sur la nature
du vrai bonheur; il a un plaisir quand il a détourné un jeune homme des
folies passionnelles ou du désespoir et l’a ramené au repos d’esprit,
etc.--Mais que direz-vous des souffrances après la mort?--Qu’elles
n’existent pas. Il n’y a point de Tartare, parce qu’il n’y a pas
d’immortalité de l’âme. L’âme est matérielle comme le corps et meurt
avec lui.
On dira peut-être que cette morale, très grave, très austère se
rapproche plus du stoïcisme que de l’aristippisme. Cela est si vrai que
quand Horace confesse en souriant qu’il revient à la morale du plaisir,
il ne dit point, comme nous dirions: «Je sens que je deviens épicurien»,
il dit: «Je retombe aux préceptes d’_Aristippe_»; cela est si vrai que
Sénèque, stoïcien professionnel, cite à peu près aussi souvent, dans ses
leçons, Épicure que Zénon. Il ne faut pas tout à fait dire, mais on
pourrait dire sans se tromper très fort, que l’épicurisme est un
stoïcisme souriant et le stoïcisme un épicurisme renfrogné. Nous avons
changé dans l’usage courant de la langue le sens du mot épicurien en lui
faisant dire: adonné aux plaisirs. Il faut être averti qu’il n’y a pas
de contresens plus violent.