On cite encore Cratès de Thèbes, moins insolent et de meilleures
manières, aussi contempteur des biens de ce monde, et Ménippe le faiseur
de satires, dont Lucien, beaucoup plus tard, a fait le plus amusant
interlocuteur de ses amusants dialogues. En sens inverse, à la même
époque, élève de Socrate comme Antisthène, Aristippe fondait l’école du
plaisir, assurait que la seule recherche digne de l’effort de l’homme
était celle du bonheur et que se rendre heureux était son devoir; qu’en
conséquence, étant assez prouvé et même évident que le bonheur ne peut
pas nous venir du dehors, mais doit être cherché en nous, il faut
s’étudier, se bien connaître (et ceci est de Socrate) pour éprouver
quels sont les états d’âme qui nous donnent une jouissance durable,
solide, et s’il se peut permanente. Or la chercheuse et la trouveuse de
plaisirs solides c’est la sagesse, ou plutôt, il n’y a pas d’autre
sagesse que l’art de distinguer entre les plaisirs et de choisir avec
une grande finesse de discernement ceux qui sont vrais. La sagesse
consiste encore à dominer les malheurs par la maîtrise de soi pour
qu’ils ne nous atteignent pas et même les plaisirs tout en en jouissant
pour qu’ils ne nous dominent pas: «Possédons sans être possédés» était
une de ses devises qu’Horace a traduite ainsi: «Je tâche à soumettre les
choses à moi et non moi aux choses». Cette sagesse toute pratique et qui
n’est qu’un égoïsme bien entendu est celle d’Horace et de Montaigne et
que Voltaire à son tour mettra en vers quelquefois heureux.