Bien plus considérable, parce qu’une école qui ne sera rien de moins que
le stoïcisme en sortira ou paraîtra en sortir, est l’école cynique.
Comme il est arrivé assez souvent, les vagues commencements du stoïcisme
ressemblent très sensiblement à sa fin. Les stoïciens des derniers
siècles de l’antiquité étaient des espèces de moines mendiants, mal
vêtus, mal nourris, d’extérieur négligé, méprisant toutes les commodités
de la vie; les cyniques, au temps d’Alexandre furent cela même,
professant que le bonheur est la possession de tous les biens et que la
seule façon de posséder tous les biens est de savoir s’en passer. C’est
Antisthène qui fonda cette école ou plutôt cet ordre. Il avait été
l’élève de Socrate et il n’est pas douteux que son unique pensée fut
celle-ci: imiter Socrate, en l’exagérant. Socrate avait été pauvre,
avait méprisé la richesse, avait méprisé le plaisir et avait méprisé la
science. Le culte de la pauvreté, le mépris des plaisirs, des honneurs,
des richesses et la parfaite conviction que savoir quelque chose est
parfaitement inutile à l’homme, c’est tout Antisthène. Cela mène très
loin, du moins dans les esprits systématiques. Si tout est méprisable,
sauf la vertu individuelle, c’est le retour à la vie solitaire et
sauvage qui est préconisé; plus de civilisation, plus de société, plus
de patrie. Antisthène était dans ces idées où ses disciples et
successeurs furent encore plus; ils furent cosmopolites et anarchistes.
Le plus illustre de cette école, illustre surtout par son excentricité,
fut Diogène qui roulait sur les remparts de Corinthe le tonneau qui lui
servait de maison, allumait sa lanterne en plein jour sous prétexte de
«chercher un homme», se disait citoyen de l’Univers, était accusé
d’avoir été chassé de Sinope par ses compatriotes et répondait: «C’est
moi qui les ai condamnés à y rester», disait à Alexandre qui lui
demandait ce qu’il pourrait faire pour lui: «Que tu t’ôtes de mon
soleil; tu me fais de l’ombre».