Et il vit:--

Deux longues caisses de sapin, à doubles ferrures, débarquées l'instant

d'avant, avaient paru suspectes aux agents de la douane marocaine. L'un

deux exigeait qu'on les ouvrît. Mais le destinataire, un Européen, un

négociant notable, aux yeux couleur de faïence, écarquillés derrière

un gros binocle d'or, protestait et menaçait, brandissant des papiers

qu'il prétendait en règle. Olivier de Serres entendit la péroraison

d'un discours véhément

--Moi, je suis _sid_ Hermann Schlaster, du consulat impérial de Sa

Majesté le sultan d'Allemagne, aimé d'Allah, protecteur de la Foi.

Vous, vous êtes un chien, fils de chien. Et votre main maudite se

desséchera avant de toucher à cette marchandise, qui est mienne.

C'était dit en fort bon arabe. La foule s'agita, respectueuse. L'agent

de la douane, inquiet, hésitait...

Il est assez aisé, avec quelque audace et quelque rouerie, de violer la

loi en pays marocain. _Sid_ Hermann Schlaster ne l'ignorait point.

Mais, cette fois, par grand hasard, _sid_ Hermann Schlaster avait

compté sans son hôte. A l'instant même que l'incident semblait clos,

Olivier de Serres, la cigarette au coin de la lèvre, avança de trois

pas et fit face à l'Allemand:

--Monsieur,--lui dit-il en français, très poliment,--vous ne devez

pas, quoique personnage diplomatique, vous opposer à l'exécution des

lois de ce pays. Quant à moi, j'ai l'honneur d'être ici pour les faire

respecter, et j'en tiens la consigne de mon gouvernement, d'accord avec

le gouvernement du maghzen. J'ai donc le regret de protéger cet agent

contre votre colère injuste. Et vos caisses seront ouvertes.

Apoplectique, l'Allemand recula:

--Monsieur,--dit-il, d'abord assez bas,--monsieur, prenez-y garde!...

Il parlait en français aussi, presque sans accent; et sa voix tremblait

d'une rage mal contenue. Serres, impassible, lui tourna le dos:

--Ouvrez les caisses!

Un soldat indigène à défroque rouge s'avança pour exécuter l'ordre. Il

tenait un ciseau à froid et un marteau. Il frappa dans l'interstice de

deux des planches. Mais, au premier coup, l'Allemand, plus leste qu'on

n'eût imaginé d'après son ventre assez large, bondit sur la caisse

attaquée et poussa un long cri:

--O frères!...

Il tendait ses deux bras vers la foule. Olivier de Serres, qui

déjà s'éloignait, s'arrêta net et fit demi-tour. Lui aussi parlait

passablement l'arabe et le comprenait mieux encore. Et il savait à

merveille qu'en Afrique tout orateur qui s'époumone ne manque jamais de

grouper autour de lui un auditoire d'avance convaincu.

Or, l'Allemand s'époumonait,--dangereusement:

--O frères! voici la tyrannie qui accourt des enfers du Nord pour

vous opprimer tous! Voici le hideux drapeau tricolore qui s'abat

sur le Moghreb comme un filet d'oiseleur sur un nid de faucons!

Souffrirez-vous que des musulmans courbent l'échine sous le bâton des

giaours?

Le marteau du soldat frappait à coups réguliers sur les ais déjà

disjoints.

--O frères! regardez cette caisse que l'insolence du caïd chrétien

veut éventrer. Certes, elle ne contient pas de farine, contrairement à

ce qui est écrit sur le papier. Mais que contient-elle en vérité? Des

armes, ô frères! des armes pour vous, musulmans! des fusils! de bons

fusils d'Allemagne, que mon maître, le sultan Wilhelm, voulait vous

envoyer secrètement, pour vous affranchir! Et voilà que ce giaour, fils

de chacal et de chienne...

La voix hurlante et pathétique s'interrompit soudain. Sur la caisse

déjà entr'ouverte, Olivier de Serres avait sauté à côté de _sid_

Hermann Schlaster, et froidement, sans geste ni mot superflu, appuyait

son revolver sur la poitrine de l'orateur:

--Monsieur,--dit-il seulement, d'une voix très calme,--veuillez vous

taire.

Une demi-seconde, _sid_ Hermann Schlaster, suffoqué, se tut, comme on

l'en priait. Mais, la demi-seconde d'après, ayant retrouvé souffle et

voix, il bondit, avec une nouvelle et violente clameur:

--Ô frères!... ô frères!... regardez!... écoutez!...

Ils étaient face à face, l'officier français et le contrebandier

germain. L'un pâle, mince, muet, seul.--L'autre énorme, écarlate,

tonitruant,--avec, derrière lui, la foule qu'il ameutait, la foule déjà

menaçante et grondante.--D'instant en instant elle devenait plus dense

et plus farouche, cette foule.--Prompts et prudents, le soldat marocain

et l'agent de la douane s'étaient éclipsés, flairant l'émeute et le

massacre, et, sans vaine vergogne, abandonnant le chef...

Maintenant l'Allemand, dont le premier geste avait été de battre en

retraite, s'enhardissait,--mille contre un,--et criait de plus belle,

à pleine gorge vers cette multitude sienne. Et le Français,--un contre

mille,--hésitait ... ou semblait hésiter ... quoique, toujours,

revolver au poing...

Il parla pourtant à son tour, le Français. Il parla, de sa même

voix calme et blanche. Et _sid_ Hermann Schlaster ne put s'empêcher

d'interrompre sa harangue incendiaire, pour écouter la brève menace

de cet homme si mince, si pâle,--si seul!--qui, cependant, lui, ne

reculait pas:

--Monsieur, je vous donne dix secondes pour vous taire. Si vous ne vous

taisez pas,--à la dixième seconde je vous tue.

Ainsi parla Olivier de Serres, revolver au poing. Et il commença de

compter, sans hâte et sans hésitation:

--Une ... deux ... trois ... quatre...

Des joues du Teuton, rouges comme viande, le sang, d'un reflux,

s'évada. Et _sid_ Hermann Schlaster fut soudain blanc comme graisse. Il

se raidit pourtant, et, face à la foule, vociféra:

--Frères!... frères!... aide!... par Allah!...

Mais la voix sèche et froide comptait toujours:

--Cinq ... six ... sept...

Et les «frères» arabes, irrésolus, balançaient...

Alors _sid_ Hermann Schlaster, désespérément, fit demi-tour:

--Monsieur!--s'écria-t-il,--avez-vous oublié qui vous osez menacer?

Je suis chancelier du consulat impérial!... diplomate!... diplomate

allemand!...

Impassible effroyablement, la voix dédaigna de répondre, et compta:

--Huit...

Et l'Allemand jeta autour de lui un regard d'épouvante. La foule, prête

à s'élancer, ne s'élancerait tout de même pas,--sûrement pas!--avant

deux secondes... Or, aux oreilles bourdonnantes de _sid_ Hermann

Schlaster, l'avant-dernière seconde tintait comme un glas:

--Neuf...

Alors les yeux couleur de faïence, anxieusement, sondèrent, fouillèrent

les yeux couleur d'acier bruni.--Qu'y avait-il, au fond de ce métal

trop dur, impénétrable?--La dixième seconde se traînait, longue

comme un siècle... Les yeux couleur d'acier bruni ne cillaient ni

ne clignaient. Et leur regard dans les yeux couleur de faïence se

plantait, plus froid, plus aigu qu'une épée. Et les yeux couleur de

faïence vacillèrent et tournoyèrent, glacés par l'invincible angoisse

de la mort...

Or, il y avait mille et dix mille pensées, au fond des yeux couleur

d'acier, impénétrables. Mille et dix mille!--Mais c'étaient des pensées

que seuls d'autres yeux d'acier auraient pu lire; d'autres yeux de la

race des yeux qui jamais ne clignent ni ne cillent, et savent regarder

d'un même regard la mort et la vie...

Olivier de Serres, revolver au poing, près de tuer, était comme un

mourant: car il n'importe guère, pour un homme brave, lorsque la mort

va s'abattre, qu'elle tombe sur lui-même ou sur autrui. Olivier de

Serres, près de tuer, près d'être tué ... qu'importe!... apercevait

dans cette dixième seconde toutes les conséquences fatales de ce coup

de feu qui allait partir...

Vision d'indicible cauchemar...

Plaines couvertes de soldats ... plaines couvertes de cadavres ... sang

... ruisseaux de sang ... fleuves de sang ... batailles gagnées ...

batailles perdues ... blessure fraîche au flanc de la patrie, blessure

d'où coule la vie ... d'où coulent un million de vies...

Car la guerre est inévitable, pour venger la mort d'un agent

diplomatique, tué de sang-froid,--même justement...

La guerre,--inévitable...

Et il faut tuer. Il faut tuer, même au risque de tuer la France, du

même coup de revolver qui tuera l'ennemi français.

Il faut tuer, parce que l'honneur est plus précieux que la vie.

Olivier de Serres tuera...

--Dix!...

Le doigt touche la détente du revolver.

Mais, avant que le coup ait éclaté, _sid_ Hermann Schlaster, à deux

genoux, a crié:

--Grâce!

Avec un immense éclat de rire, la foule, soudain pacifiée, méprise le

vaincu, acclame le vainqueur.

_Sid_ Hermann Schlaster, grelottant, est encore à genoux.

Olivier de Serres, enseigne de vaisseau, le regarde un instant. Puis,

revolver en poche, et sans daigner ajouter un mot, il fait demi-tour,

siffle du bout des lèvres, et s'éloigne...

* * * * *

Dix-sept histoires de marins · 第 64 / 89 题