NAISSANCE DE VAISSEAU

_à Léon Barthou._

Dans sa matrice immense:--le chantier de construction, la _cale_,--le

cuirassé près de naître attend l'heure de la naissance, l'heure du

lancement. Elle va sonner. Quelques _accores_ à faire sauter, quelques

coins à _souquer_ d'un dernier coup de masse; puis trois traits de scie

dans la _savate_; puis, si les trois traits ne suffisent pas, un tour

du vérin hydraulique, de ce vérin qui est le forceps des accouchements

de vaisseaux;--et tout sera consommé:--le cuirassé flottera.--La cale

aura enfanté le navire.

Cette cale encore grosse de son vaisseau, c'est celle des Forges et

Chantiers de la Méditerranée, à la Seyne, faubourg de Toulon. Ce

vaisseau qu'on va lancer, c'est le _Paris_, cuirassé de bataille:

vingt-trois mille tonnes, trente mille chevaux, trente-six canons, dont

douze géants de 305 mm., mille hommes d'équipage.--Aujourd'hui donc,

aujourd'hui samedi 28 septembre 1912, les Forges et Chantiers vont

mettre bas le _Paris_, leur dernier-né.

La cale: figurez-vous un bout de grand'route, qui s'abaisse en pente

douce jusqu'à s'enfoncer sous la mer;--un très grand bout d'une route

très grande: quarante mètres de large, deux cents mètres de long. C'est

dallé de pierres, avec, au milieu, un chemin de bois, poli comme un

miroir.--Et voilà la cale.--Sur la cale, le vaisseau: figurez-vous

une nef de cathédrale gothique, plus haute que large, plus longue

que haute, mais retournée sens dessus dessous. Oui: le toit par

terre,--c'est la carène arrondie et cintrée,--et le pavé en haut, à

quelque trente mètres au-dessus du sol,--c'est le pont supérieur du

navire.--Bref: Notre-Dame; en plus grand; et toute d'acier.

A droite et à gauche, deux estrades. Elles regorgent d'une foule

invraisemblable, extravagante: il y a place, là-dessus, tout

compris, pour douze cents personnes, bien tassées; et cinq mille

s'y sont empilées! et il a fallu refuser du monde. Dame! songez

donc: le lancement du _premier_ cuirassé français qui soit vraiment

un cuirassé de premier rang, un _superdreadnought!_ Car il n'y a

pas à dire: «Mon bel ami...» A l'heure qu'il est,--à l'heure de ce

lancement du _Paris_,--en cette automne de l'an de grâce 1912,--la

flotte française en compte tout juste autant que la flotte suisse, de

_superdreadnoughts!..._ et de _dreadnoughts_, d'ailleurs, pas un de

plus!... bref, zéro, là comme ici ... et les statistiques officielles

qui prétendent le contraire mentent sans vergogne comme autant

d'affiches électorales...

Cela vous étonne?--Moi, c'est le contraire qui m'étonnerait.--De 1894 à

1904 à peu près, un vent de folie furieuse a soufflé du palais Bourbon

sur la rue Royale! Dix ans de tempête viennent à bout des plus robustes

vaisseaux. La marine française était puissante et vivace. Depuis deux

cent cinquante ans, jamais elle n'avait cessé d'être la deuxième des

marines du monde, ne cédant le pas qu'à la seule marine anglaise, et

parfois la lui disputant. Douze grandes guerres, trois révolutions,

deux émigrations, La Hougue, Les Saintes, Prairial, Aboukir, Trafalgar,

rien n'avait eu raison d'elle... Mais ce que Ruyter, Rodney, Nelson

n'avaient pu, quatre politiciens ignares et trois théoriciens

songe-creux y réussirent du premier coup, sans bataille et sans péril;

et dix pauvres petites années, dix années de pleine paix, c'est tout le

temps qu'il leur fallut... Après ces dix années-là, la marine française

était morte.

Elle renaît aujourd'hui. Mais sa splendeur passée n'est plus qu'un

souvenir. Elle fut la deuxième des marines du monde, et parfois lutta

pour le premier rang. Elle se contentera du cinquième ou du sixième,

après les Anglais, après les Allemands, après les Américains, après les

Japonais, après les Italiens peut-être, après les Russes bientôt...

N'importe! elle renaît... Tout à l'heure, un cuirassé français, un vrai

cuirassé, bon pour les batailles prochaines, flottera...

Donc, ce lancement du _Paris_, du _Paris_ tant et si longtemps

souhaité, désiré, voulu par tous les marins de France, c'est un

spectacle unique. Il faut être là. On y est.

Cela fait une ribambelle de très jolis chapeaux. Alentour, les galons

des uniformes brillent. Et l'on bavarde tant qu'on peut, comme si

l'heure n'était pas solennelle le moins du monde.

D'ailleurs, par hasard, il arrive çà et là que les bavards s'occupent

du _Paris_... Dans un groupe très élégant, un petit officier, frais

échappé du _Duguay-Trouin_ sans doute, harangue deux fort jolies

femmes, dont l'une ressemble à s'y méprendre à mademoiselle ... Chose

... des Variétés... ou d'ailleurs... Et pourquoi ne serait-ce pas

mademoiselle Chose?... Le petit officier parle haut, et on l'écoute:

--Pourquoi ce nom tronqué: le _Paris_? C'est absurde! La _Ville de

Paris_, voilà le nom qu'il aurait fallu!... La _Ville de Paris_, ça

nous aurait rappelé des souvenirs...

Mademoiselle Chose est curieuse:

--Quels souvenirs, cher monsieur?

--Des souvenirs assez glorieux, chère madame!... mais les Français

oublient facilement... Savez-vous que, jadis, au temps des flottes

françaises qui gagnaient des batailles, plusieurs vaisseaux de ces

flottes-là se sont appelés la _Ville de Paris?..._ et jamais aucun de

_Paris?..._ Non, naturellement, vous ne savez pas. Personne ne sait,

chez nous. En Angleterre...

--Laissez donc l'Angleterre où elle est, et racontez votre histoire ...

votre histoire de Paris?... Vous en mourez d'envie.

--Moi? si on peut dire!... D'abord, j'en ai deux, d'histoires, si vous

y tenez...

--Nous y tenons. Dépêchez-vous!

--A vos ordres, madame! je me dépêche!... Guerre Indépendance;

Amérique; bataille des Saintes; comte de Grasse; _Ville de Paris_; huit

cent quatre-vingts hommes d'équipage; douze heures de combat; huit cent

soixante-dix-sept morts et blessés. Histoire terminée.

--Qu'est-ce que c'est que ce galimatias?

--C'est la première histoire. Je me suis dépêché, pour vous plaire.

--Vous êtes assommant. Je n'ai rien compris.

--C'est pourtant clair. En avril 1782, l'amiral français comte de

Grasse perdit contre le grand Rodney la bataille des Saintes, aux

Antilles. Grasse montait un trois ponts, qui se nommait la _Ville

de Paris_. Ce vaisseau se battit si bien qu'après douze heures de

canonnade à bout portant les Anglais vainqueurs, montant à l'abordage,

ne trouvèrent sur la _Ville de Paris_ que trois Français encore debout,

sur près de neuf cents que comptait l'équipage. Les boulets ennemis

avaient si largement éventré les flancs du vaisseau vaincu que, s'il

faut en croire le récit d'un témoin, on aurait pu, après le combat,

faire passer par la plus grande brèche un carrosse de cour attelé à

quatre.

--C'est assez gentil. Tout de même, votre histoire est une histoire de

bataille perdue.

--Alors! voici une histoire de bataille gagnée. Madame, soixante-douze

ans cinq mois plus tard, l'empereur Napoléon III, arrière-petit neveu

du roi Louis XVI,--par les femmes,--déclarait la guerre au tsar

Nicolas I_er_, à dessein de sauver Constantinople. Un amiral français,

l'amiral Hamelin, recevait en conséquence l'ordre de détruire ou

d'embouteiller les escadres russes de la mer Noire, dont la plus forte

venait d'écraser à Sinope quatre malheureuses frégates turques, grosses

ensemble comme la moitié d'un seul vaisseau. Hamelin avait son pavillon

au mât de misaine d'un vieux trois ponts à voiles de cent vingt canons

qui s'appelait encore la _Ville de Paris_...

--S'il était vieux, ce trois ponts, c'était peut-être la même _Ville de

Paris_ que tout à l'heure?

--Diable! non! l'autre _Ville de Paris_ avait honnêtement coulé bas, le

lendemain de la bataille des Saintes.--Cette nouvelle vieille _Ville

de Paris_ pénétra donc dans la mer Noire, rejeta les vaisseaux russes

en déroute jusqu'au fond de Sévastopol, contribua par le feu de ses

canons à la victoire de l'Alma, et, le 14 octobre 1854 ... (si j'ai

bonne mémoire?...) prit une part éclatante au bombardement des forts de

la ville ... bombardement absurde, d'ailleurs, et que l'amiral Hamelin

avait déconseillé de toutes ses forces au général en chef ... mais ce

général,--Canrobert, pour ne pas le nommer--était têtu: il bombarda

tout de même ... et, naturellement, ne sut tirer aucun profit de son

bombardement...

--Et allez donc!

--Ce n'est pas de ma faute, c'est la faute à l'Histoire!... En tout

cas, ce bombardement, qu'il avait si fort désapprouvé, l'amiral Hamelin

le conduisit le plus brillamment du monde, toujours sur sa _Ville de

Paris_, qu'il amena au plus épais du feu, sous le canon russe, lequel

canon tirait juste, je vous prie de le croire! si tant tellement

juste qu'une bombe tapa droit dans la dunette sur laquelle se tenait

l'amiral, entouré de ses aides de camp...

--Ah! pauvres gens!

--Ne les plaignez pas! Je m'y abonnerais, moi, à mourir comme

ça!... Notez que ceux dont je vous parle n'eurent guère le temps

de s'apercevoir de rien. Quatre sur cinq tombèrent, culbutés comme

capucins de cartes. Et l'amiral tout seul s'en tira sans aucune

égratignure. Bien entendu, la _Ville de Paris_, transformée en

écumoire, n'en continua pas moins de combattre imperturbablement,

jusqu'à ce que les canonniers russes eux-mêmes eussent lâché pied, et

cessé le feu,--ce qui n'arriva qu'à la nuit tombante. Hamelin tira la

dernière bordée, puis appareilla, pour regagner le mouillage assigné

à son escadre. Quand il passa le long de l'escadre anglaise, qui

regagnait son mouillage aussi, les équipages britanniques, grimpés

dans leurs mâtures, saluèrent l'amiral français d'une tempête de

hurrahs... Madame, comme bataille gagnée, celle-là vous suffit-elle?

Et trouvez-vous qu'il y avait là de quoi ressusciter ce vieux nom, la

_Ville de Paris_, pour en baptiser cette ferraille neuve?

--Je ne dis pas non!... Quoique, au fond, l'important, pour la

ferraille neuve, n'est pas tant de s'appeler Pierre, Paul, ou Jacques,

mais...

--Mais plutôt de gagner des batailles neuves?... Plaise aux dieux!...

Je suis fichtre de votre avis!...

--Eh là!... Ces ouvriers, que font-ils?... vous, qui vous y connaissez

dites?... qu'est-ce qui se passe?

--Il se passe qu'on scie la savate... Attention! c'est le moment...

--Chut!...

Sur la foule un silence s'est abattu d'un coup. Il semble que cinq

mille bâillons aient muselé ensemble les cinq mille bouches...

Soudain, une clameur,--qui s'étrangle dans la même seconde, angoissée:

--Le _Paris_, doucement, doucement, vient de s'ébranler sur sa cale.

La masse géante glisse,--vers la mer.--C'est si peu de chose, ce

glissement presque imperceptible--d'abord,--qu'on y regarde à deux fois

pour être sûr... Mais le _Paris_ glisse réellement. Le Paris glisse

déjà plus vite. Convaincue, la foule pousse un grand cri d'allégresse.

Et puis, la seconde d'après, la foule, rebaillonnée, se tait...

... Parce que le glissement du navire, si lent d'abord,

s'accélère,--s'accélère étonnamment. Cette cathédrale sens dessus

dessous, qui tantôt remuait à peine, court à présent,--court vite.

Déjà, c'est comme un train express,--un train d'un seul wagon, immense.

Et ce wagon là s'élance, se précipite, tombe littéralement, comme on

tombe du sommet d'une montagne...

La poupe touche l'eau, la pénètre, la laboure. Deux énormes vagues,

soulevées, bondissent à tribord et à bâbord. La mer, refoulée par la

carène, se rebiffe, revient à la charge, inonde les bas côtés de la

cale. Le cuirassé flotte maintenant, et les câbles disposés pour briser

son élan formidable éclatent les uns après les autres, avec un fracas

d'artillerie, auquel répond, grêle, mais perçant, l'applaudissement

exaspéré de la foule entière. Car ils sont tous debout, hurlant,

trépignant, battant des mains,--tous: les femmes, prêtes à la crise de

nerfs; les officiers dorés, qui crèvent leurs gants d'uniforme; les

vieux amiraux à barbe blanche; et jusqu'aux graves ministres, gens

blasés, croirait-on, sur toutes choses au monde...

Pas blasés sur cette chose-là.

C'est fini. Le _Paris_ flotte au milieu de la rade. Deux grands

pavillons tricolores, seuls arborés sur la coque encore nue, claquent à

la brise d'ouest, orgueilleusement.

* * * * *

Dix-sept histoires de marins · 第 59 / 89 题