_à J. Paul-Boncour._
Ceci est une histoire vraie.
D'ailleurs,--qui l'inventerait?
En l'an de grâce 1904, j'ai passé quelque trois mois aux Antilles, dont
cinq ou six semaines à Fort-de-France en Martinique. Mon dégoût des
Yankees m'avait rejeté là; et j'y restais, malade de spleen.
C'était au mois de mars. J'étais arrivé depuis une semaine. Et j'avais
tout juste eu le temps de constater, du lundi au dimanche, que le pays
était beau,--un radieux pêle-mêle de forêts et de montagnes;--que les
mulâtresses étaient jolies; et que les cocktails étaient bien dosés.
(New-Orléans est l'éden originel des cocktails; mais Fort-de-France est
leur paradis retrouvé.)
Je m'ennuyais cependant,--parce que les cocktails et les mulâtresses
sont pour moi de trop vieilles amours, et parce que je suis trop obèse
et trop arthritique pour goûter la poésie rhumatismale des ascensions
alpestres et des rêveries forestières. Un soir, donc, cherchant un
soupçon de fraîcheur au bord de la mer,--le mois de mars martiniquais
vaut le mois d'août parisien,--je vis avec soulagement entrer en rade
un grand trois-mâts à vapeur, de silhouette très archaïque: phares
carrés, poupe massive. Du premier coup d'œil, j'avais reconnu le
_Duguay-Trouin_, en ce temps-là frégate-école de nos aspirants de
marine. Le soir même, tout Fort-de-France, rajeuni et tapageur, était
envahi par une horde de casquettes blanches et de dolmans noirs à
boutons d'or.
Assis à une terrasse de café, je regardais défiler toute cette
jeunesse, quand un gamin de vingt ans, joli comme un cœur, s'approcha
de ma table et me demanda, s'efforçant gentiment d'être cynique, où
l'on trouvait, dans ce pays, des femmes. Je l'invitai à s'asseoir,
lui offrant d'abord un egg-nog, boisson jeune, et lui promettant de
le débaucher ensuite, s'il y tenait. En même temps, je lui tendais
ma carte, afin d'éviter qu'il me gratifiât, la soirée finie, d'un
pourboire. Il prit le carton, me salua aussitôt, d'un geste qui sentait
de loin son gentilhomme, et se présenta à son tour: il s'appelait le
comte de Fleurac; et il se trouva que nous avions des cousins communs.
Du coup nous ne pouvions pas ne pas dîner ensemble. Il n'avait jamais
mangé de curry, le pauvre gosse! Il en mangea. Le curry donne soif. Mon
Fleurac but, en sus de l'egg-nog préalable, deux petites bouteilles de
Pommery nature. Il était un peu gris quand vint l'heure que choisissent
les mulâtresses pour promener leurs yeux de satin noir sur la Savane.
Et ce fut lui qui me rappela ma promesse.
Nous fîmes un tour. Les mulâtresses nous regardaient,--le regardaient,
plutôt: il était à croquer.--Mais ce bébé, à l'instant d'aborder une
femme, devenait aussi chastement timide qu'il avait été le contraire en
m'abordant, moi. Après trois bons quarts d'heure, et malgré plusieurs
douzaines d'œillades, nous n'étions pas plus avancés qu'avant. Et je
voyais de coin ses regards honteux qui m'appelaient au secours.
--Parbleu!--lui dis-je, le prenant en pitié,--je devine: vous ne voulez
pas d'une fille de trottoir. Pourtant, mon cher, les choses, ici, vont
autrement qu'en France. Et les demoiselles que voilà n'appartiennent
pas tout à fait à la dernière caste. N'importe! Puisque c'est votre
goût, allons aimer à domicile!...
Pour l'explication de ce qui va suivre, sachez qu'à Fort-de-France,
toutes les jeunes mulâtresses sont de petites filles très sages,
lesquelles sans doute dorment avec qui leur plaît,--au pluriel,--mais
n'en habitent pas moins, dignement, sous le toit familial. Rien n'est
d'ailleurs mieux accepté, ni plus correct, que d'aller sur le tard
quérir chez père et mère la demoiselle dont vous avez dessein d'orner
pour la nuit votre lit. Bien entendu, ce faisant, vous risquez toujours
de tomber mal à propos, et d'être reçu à la fraîche. Mais c'est le cas
très rare.
J'entraînais donc mon Fleurac par les rues. Les réverbères éclairaient
romantiquement les maisonnettes créoles et leurs jardins grands comme
la main. Et, dans l'ombre chaude qui nous enveloppait d'une lente
caresse, je fis ma conférence, exposant en trois points comment
n'importe laquelle de ces maisonnettes-là nous devait être, plus que
probablement, hospitalière, et comment il importait sans davantage d'en
choisir une dont la plus aimable habitante fût potelée à souhait...
Fort à propos, voilà que je me souvenais d'une petite fille vraiment
faite exprès, des cheveux aux ongles de pieds, pour un débutant;--une
merveille!... un peu pâlotte, peut-être ... et encore! question de
goût!--laquelle merveille s'était trouvée sur mon chemin, le jour
même de mon arrivée. Je lui avais demandé un rendez-vous, et pris une
caresse. J'avais oublié d'aller au rendez-vous; mais je me rappelais le
piment sucré de la caresse.
J'avais noté le nom, la naissance ... _alias_, la rue, le numéro.
Et c'est là que je menai l'enfant. Lui et Mayotte,--elle s'appelait
Mayotte,--je pensais vraiment que, de ma vie, je n'aurais appareillé
plus gentil couple.
Mayotte n'habitait pas bien loin. Personne n'habite bien loin à
Fort-de-France, et pour cause. Je trouvai sans peine la maison. La
porte en était ouverte, comme par une aimable attention du hasard.
Nous entrâmes sans frapper, naturellement. Le petit perron conduisait
droit dans la salle basse,--pièce à tout faire, salon, salle à
manger, etc.--Je tirai ma montre de mon gousset: il était onze heures
tout juste. C'est d'ordinaire le plein milieu des veillées sous la
lampe,--des belles longues veillées où se débitent les formidables
histoires de sorciers nègres, de loups-garous et de petits blanc
croqués. Je m'attendais en conséquence à tomber au sein de toute la
famille. Or, par une exception singulière, la salle basse était vide.
Vide depuis peu de temps sans doute: la lampe éclairait à pleine
mèche, et les tasses à rhum, pleines l'instant d'avant, poisseuses et
parfumées encore, faisaient le rond sur la grande table.
--Ils sont allés se coucher,--dit Fleurac.
--C'est à voir,--répliquai-je.--Entrons plus avant.
Tous les logis créoles sont disposés comme je vais vous dire: à la
salle basse succède une chambre à coucher; d'autres chambres sont à
l'étage supérieur; mais, presque toujours, celle du rez-de-chaussée,
plus élégante et surtout plus proche de la rue, est attribuée, par
raison d'utilité publique, à la plus avenante des jeunes filles de la
maison.
Je poussai la porte de cette chambre. Quatre bougies allumées y
faisaient grande lumière. Je ne pris pas le temps d'admirer cet
éclairage inusité, parce que je vis d'abord le lit, et la petite
Mayotte couchée dans le lit.
Chut!--dis-je:--elle dort.
Fleurac entrait derrière moi, sur la pointe des pieds.
Elle était adorable, la petite Mayotte endormie: couchée sur le dos,
les mains sagement jointes, les paupières tout à fait closes et le
plus angélique sourire sur sa petite frimousse quasi virginale ...
plus blanche que sa chemise, d'ailleurs, sa frimousse, sous l'écheveau
de soie blonde qui lui servait de cheveux... (Il y a des mulâtresses
dorées comme des Valkyries. On ne voit leur sang nègre qu'à la racine
brune de leurs ongles, et au blanc bleuté de leurs yeux.)
--Mon petit,--dis-je à l'aspirant,--il n'y a pas deux choses à faire:
ôtez-moi ce dolman, ce pantalon et le reste ... et fourrez-vous dans
les draps!... Ce serait trop dommage de ne point profiter d'un sommeil
semblable! Hardi! Je vous parie cent louis contre un sou qu'avant
d'ouvrir les yeux, elle vous donnera la bouche!
--Mais ... si les parents surviennent?
--Je m'en charge: je les flanquerai à la porte. Allons, allons!
Il se déshabilla.--Qu'auriez-vous fait à sa place?--Ce fut moi qui
soulevai la couverture, doucement, tout doucement... Il se glissa
dessous, saisit l'enfant...
--Haaaaah!...
Le cri jaillit de sa bouche à lui,--pas de sa bouche à elle.--J'ai
encore, gravé sur mes deux tympans, ce cri...--un hurlement...
Et, bondissant hors du lit, les yeux révulsés, les dents claquantes, le
comte de Fleurac, son dolman d'une main, son pantalon de l'autre, passa
la porte et disparut. Je ne l'ai jamais revu de ma vie.
Moi, ahuri, je restai sur place. Et je regardai la dormeuse. Le cri ne
l'avait pas éveillée.--Pas éveillée?
Je lui mis la main sur le front. D'honneur! il me fallut toute ma force
nerveuse pour dompter mon épouvante:--le front était de marbre;--la
dormeuse était morte.--Morte;--enlevée en deux jours, sans doute, par
une des maladies foudroyantes du pays. Les quatre bougies étaient des
cierges. Et je vis alors qu'il y avait sur la table de nuit un crucifix
de cuivre, et qu'un rameau vert trempait dans une assiette d'eau bénite.
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