LA ROYALE CHARITÉ

_pour une petite stèle turque,_

_verte, à l'épitaphe d'or,_

_et pour la pensée gardienne..._

Cette charité-là, c'est à moi qu'on la fit.--Il y a longtemps: beaucoup

d'années.--Celui qui me la fit, je ne le nommerai pas. Il était

illustre déjà, quand il me la fit. Aujourd'hui, deux siècles sont fiers

de l'avoir vu, l'un naître, l'autre vivre. Son nom n'est donc pas

de ceux qu'on peut écrire sans inconvenance. Mais, s'il daigne lire

ces lignes, il se reconnaîtra. Et puisse l'hommage très humble de ma

reconnaissance lui être doux, venant après mille et dix mille injures

abjectes qui lui furent naguère prodiguées, lors qu'il osa noblement

défendre, avec tout son courage et tout son génie, une bonne et belle

cause que la plèbe ignorante avait décrétée mauvaise, et que les dieux

injustes ont d'ailleurs condamnée.

Je vous ai dit qu'il y a très longtemps: beaucoup, beaucoup d'années.

En ce temps-là, lui, marin, servait encore sur les flottes de France.

Moi, mes cheveux étaient presque tous noirs, et je n'en ai plus un seul

qui ne soit maintenant couleur de neige.--Lui commandait, sur des eaux

très lointaines, un petit vaisseau de guerre, dont la dernière planche

a brûlé depuis bien des hivers dans l'être des démolisseurs. Moi, marin

comme lui, j'étais enseigne, frais promu, à bord de ce petit vaisseau;

et j'y jouais les grands maîtres de l'artillerie... Formidable

artillerie! quatre canons, gros comme trois fusils... L'un des quatre

ne m'en fit pas moins, certain jour, une assez sanglante plaisanterie,

grâce à cette bonne poudre B, dont nous n'avions pas encore appris à

nous méfier... Il y a si longtemps!--Mais ce n'est pas de poudre qu'il

s'agit.

Un soir donc,--un soir d'avril, un joli soir de printemps, que les

fleurs nouvelles devaient embaumer délicieusement, à terre, mais

que la brise de sud-ouest changeait pour nous en un vilain soir de

bourrasques et de grains,--notre bateau faisait pour rentrer dans son

port d'habitude, après neuf longues semaines d'une de ces navigations

dites «télégraphiques», dont les bâtiments de guerre sont plus

coutumiers qu'ils ne voudraient:--On part tout d'un coup, vite, vite,

sur un ordre mystérieux, reçu par T. S. F.; on «fait du nord», par

exemple, vingt-quatre heures durant; puis autre chose: de l'est, ou

du sud; puis du S. 65° E, ou du N. 88° E; puis on mouille au large

d'une côte déserte; puis on y reste quinze jours, ou six mois, sans

prendre langue;--tout ça, sur de nouveaux ordres, mystérieux de plus

en plus, qui vous tombent du ciel au fur et à mesure, par T. S. F.

toujours, drus comme grêle;--et finalement on revient,--sans avoir rien

fait, sans avoir rien vu, sans savoir pourquoi on est revenu, sans

savoir pourquoi on était parti.--Voilà ce que c'est qu'une navigation

télégraphique.

Donc, notre bateau faisait route, par brise fraîche et mer houleuse,

pour rentrer dans son port d'habitude, après neuf semaines d'une

promenade de cette espèce-là. Bien entendu, nous étions partis,

soixante-trois jours plus tôt, un peu brusquement: sitôt l'ordre

déchiffré, et sans prendre même le temps d'envoyer à quiconque le

moindre _p. p. c_. En outre, la côte déserte qui nous avait abrités

était une côte sérieusement déserte, hors toutes routes postales; en

sorte que, soixante-trois jours durant, personne au monde n'avait

pu recevoir de nous la moindre nouvelle,--pas un mot, rien, ce qui

s'appelle rien!--ni seulement deviner ou soupçonner quoi que ce

fût de notre sort. Nous étions partis; on le savait; mais on ne

savait que ça... Étions-nous arrivés quelque part? où? quand? et

quand reviendrions-nous? voire, reviendrions-nous jamais ... autant

d'énigmes sans Édipe. Soixante-trois jours durant, mes amis à moi, par

exemple ... mes amies aussi ... avaient fort bien pu croire, tous et

toutes,--mon Dieu! non sans quelque apparence de raison!--que je les

oubliais, ni plus, ni moins!... Dame! mettez-vous à leur place! qui

donc, sauf un marin, ne haussera pas les épaules jusqu'au plafond en

écoutant semblables balivernes: un navire qui s'en va sans savoir où

il va? un voyageur, neuf semaines durant, claquemuré dans un pays sans

boîte à lettres?--A d'autres, mon bon monsieur! vos vessies sont des

lanternes! elle est à dormir debout votre histoire de brigands!

Donc, aucun doute: c'étaient des phrases dans ce goût qui allaient

nous accueillir au débarqué... En d'autres temps, je m'en serais

soucié comme un poisson d'une pomme... Mais en ce temps-là ... que

voulez-vous!... je m'en souciais un peu davantage... Même, à la seule

pensée qu'une certaine bouche, que je savais trop bien, me dirait

peut-être ces phrases-là, ou d'autres, pires ... et me les dirait,

sans pitié, froidement, dédaigneusement, du bout de ses belles lèvres

adorablement ciselées ... ouf! je tremblais comme feuille en automne!...

Ah! c'était fait exprès, et, vraiment, il y avait de quoi se casser la

tête contre les épontilles!... Cette bouche, la plus fière, la plus

noble que j'eusse connue ... que j'aie connue de toute ma vie!... cette

bouche, dont le sourire résumait déjà pour mes yeux--et bientôt pour

mon cœur--toute la grâce et toute la beauté, tout ce qu'il peut y avoir

au monde d'adorable, de divin ... cette bouche enfin, que, du premier

moment, j'avais aimée d'un si grand amour que je n'osais même pas

imaginer son baiser ... cette bouche-là, trois jours, tout juste, avant

notre absurde départ, imaginez qu'elle m'avait dit, très tendrement:

«Je ne vous aimerai jamais, jamais, jamais!» Nulle promesse plus

claire, n'est-ce-pas? Mais le départ était venu, et la promesse n'avait

pas été tenue, et la bouche désirée ne m'avait pas dit: «Je vous

aime...»--parce que trois jours, c'est trop peu, pour qu'une femme,

même amoureuse, puisse honnêtement franchir l'étape qu'il y a depuis là

jusqu'ici, depuis: «Je n'aimerai jamais...» jusqu'à: «J'aime!...» Neuf

semaines, par contre, c'est trop, beaucoup trop!... neuf fois trop,

d'après l'arithmétique officielle de l'amour!--Neuf fois!... j'avais

donc, neuf fois pour une, perdu ma chance ... manqué mon heure ...

l'heure unique, si fiévreusement attendue, espérée, respirée, l'heure

où j'eusse entendu la bouche consentante me dire enfin: «Oui...» plus

tendrement que naguère elle ne m'avait dit: «Non...». Cette heure-là,

mon heure éternelle, l'avoir perdue!... ah! les larmes m'en sautaient

hors des yeux, chaudes comme braise, amères comme fiel... Oui! j'en

vins à pleurer bel et bien, sur la passerelle, pendant un quart; et les

timoniers de veille m'apportèrent un verre d'eau du charnier, persuadés

«qu'une saleté d'escarbille s'avait comme ça foutue dans l'œil au

lieutenant, et que ça devait tout de suite _s'extracter_...» Ainsi fut

sauvée ma face.....

Mais ce n'était pas fini! ce ne pouvait pas l'être! Je ne désespérais

pas, non! Nous revenions, maintenant, enfin! une heure nouvelle

allait donc sonner, l'heure du retour, l'heure du revoir... Cette

heure-là, par tous les dieux! je ne la laisserais pas m'échapper, comme

l'autre, j'en jurais ma vie! Non, non, non! rien n'était perdu! il ne

s'agissait que d'arriver au port, d'arriver vite, vite ... car j'avais

cette sensation superstitieuse que les neuf semaines déjà révolues

ne comptaient pour rien, tant qu'elles n'étaient que neuf ... et

qu'elles compteraient pour tout, au contraire,--pour l'éternité, pour

la géhenne,--si elles devenaient davantage ... si le destin s'avisait

d'ajouter un seul jour aux quatre jours de la traversée, aux quatre

jours ultimes, précédant l'arrivée au port, précédant le revoir...

Quatre jours: un dimanche, un lundi, un mardi et un mercredi. Nous

faisions route pour atterrir le jeudi matin. Et cela tombait vraiment à

souhait: car, le jeudi, après midi, je savais où trouver celle que je

cherchais, et la trouver seule...

Je vous l'ai dit déjà, nous avions mauvais temps, pour achever notre

voyage. La mer roulait de grosses lames cylindriques, vertes, frangées,

d'écume grise, et le vent soufflait grand frais. Notre coquille de

noix fatiguait, et craquait, et geignait de tous ses membres, à chaque

coup de tangage. Comme juste, le quart fut rude. Il fallait s'attacher

aux rambardes pour n'être point enlevé par les vagues. Quand vint le

troisième jour, le mardi, nous commencions d'être tous terriblement

las; et lui, notre chef, le commandant du navire, plus que nous tous:

il n'avait guère quitté la passerelle, quarante-huit heures d'affilée.

Le soir, la bourrasque n'avait pas molli. Le commandant ne se coucha

encore pas. Cela lui faisait donc trois nuits de veille, en bottes et

suroît. Il n'avait, tout ce temps, rien mangé de mieux qu'un morceau de

pain dur, arrosé d'eau de mer.

Le mercredi, quatrième jour, je pris, moi, le quart à huit heures du

matin; et je vis tout de suite que le commandant était, lui, à bout de

forces, ou presque...

Deux cents milles nous restaient à franchir: vingt heures à dix nœuds.

La mer était toujours très grosse. Le commandant n'en avait donc pas

fini avec la passerelle; il risquait fort de ne pas dormir avant le

lendemain, jeudi. Il profita pourtant d'une embellie, vers le milieu

du jour, et s'assoupit, debout, accoté contre la rambarde, les reins

retenus par la sangle du sondeur; mais les embruns le fouettaient

sans trêve au visage. Sur les deux heures, la brise força d'ailleurs;

et quand vint le crépuscule, le ciel échevelé me fit songer à deux

chignons de femmes en bataille, deux chignons follement enchevêtrés,

l'un rouge et l'autre brun. C'était très joli, mais ça promettait une

nuit affreuse.

Or, juste au moment que le disque cramoisi touchait l'horizon, dentelé

comme une scie par les vagues lointaines, nous passions, dansant de

plus belle, par le travers d'une petite île accore, sentinelle avancée

du continent. Cette île, qui fut volcan dans sa jeunesse d'île, imite

assez bien la forme d'un anneau brisé. La brisure de l'anneau est

une façon de détroit, minuscule, accessible tout de même aux petits

navires. Et, ce détroit franchi, les petits navires trouvent, au

centre de l'anneau jadis cratère, aujourd'hui lac, un abri, une rade

véritable, la plus sûre et la plus paisible que je sache...

Nous passions donc par le travers de cette rade-là, tanguant, roulant

toujours. Et lui, notre chef, le commandant, pâle comme cadavre, et

désespérément roidi entre sa rambarde et sa sangle, pour ne pas tomber

à plat pont d'épuisement, regardait vers l'îlot, sans voir...

Mais, tout d'un coup, il vit. Et il tressaillit, et ses yeux

brillèrent. Moi, je tressaillis aussi,--n'ayant pas encore deviné, mais

inquiet déjà, vaguement...

Je n'eus pas la peine de deviner, d'ailleurs ... l'instant d'après, il

commanda:

--A gauche, la barre! quinze à gauche! vingt!... dressez maintenant!...

et gouvernez comme ça ... sur l'entrée de la passe ... entre les deux

pointes, oui!...

Je sentis un grand froid glisser tout le long de mon dos, de la nuque

aux reins. Lui s'était retourné vers moi:

--Vous êtes de quart, Fargone, hein?... Bon!... Rappelez donc

l'équipage aux postes de mouillage!... Nous allons entrer là-dedans,

y jeter un pied d'ancre ... et passer la nuit tranquille, à l'abri...

Demain, il fera jour...

Il essaya de sourire. Sa lèvre, inerte, n'y parvint pas. Il acheva,

pour soi, bouche fermée:

--Je suis crevé! il faut que je dorme!

Moi, j'obéissais. Les sifflets de manœuvre grinçaient dans le vent déjà

moins brutal: l'île plus proche nous masquait déjà du large. La passe

semblait s'élargir devant notre étrave, presque libérée, maintenant,

des gifles furieuses de la mer...

J'avais obéi. L'équipage était aux postes de mouillage. Cent mètres

encore, et nous aurions franchi la passe...

Alors le courage me manqua, et je sentis que j'allais pleurer,--pleurer

encore!--de regret cuisant, de morne souffrance... Vous comprenez:

la nuit dans cette rade, c'était le retour au port retardé de douze

heures; nous serions là-bas le soir, au lieu d'y être le matin; et ce

ne serait pas ce jeudi-ci, ni l'autre, peut-être, ni après, ni jamais!

j'en avais le pressentiment! que je retrouverais la chère bouche aux

belles lèvres, la bouche aimée...

Je m'étais détourné. Je regardais la lame de sillage, fixement ...

c'est plus vert que les vraies lames de houle, une lame de sillage ...

avec moins d'embruns floconneux à la crête...

Tout à coup, la voix bien connue m'appela:

--Fargone!

Je fis demi-tour, raidissant mes mâchoires, ma bouche et mes sourcils:

--Commandant?

Je dus le regarder en face. Mais je suis sûr que je me tins très bien,

et que mon visage demeura tout à fait impassible. Lui me regardait

néanmoins avec des yeux singuliers.

A la fin:

--Allez vous-en!--fit-il, bourru:--avec votre air ahuri, vous m'ôtez de

la tête ce que je voulais vous dire...

Je m'inclinai, muet. Lui soupira,--d'un grand soupir d'homme très, très

las:

--Bah!

Et brusquement, il commanda:

--A droite, la barre!... quinze! vingt!... Dressez! Fargone, faites

rompre l'équipage des postes de mouillage!

Abasourdi, bouleversé, je le regardais et je n'osais répéter l'ordre:

--Eh bien! quoi?--dit-il.--C'est pour aujourd'hui ou pour demain?

Alors j'obéis, en hâte. Une marée montante de joie ruisselait dans

toutes mes veines et dans toutes mes artères.

Quand le dernier homme eut quitté le pont, quand le tangage et le

roulis eurent recommencé de nous secouer, à peu près comme les

cuisinières secouent la salade dans le panier de fils de fer, je ne

retins pas cette question-ci, qui monta malgré moi de mon cœur à ma

bouche:

--Commandant ... alors?... vous ne voulez plus passer la nuit au

mouillage?... vous ne voulez plus retarder notre arrivée là-bas?...

Il haussa lentement ses épaules, lourdes de fatigue amoncelée:

--Non,--dit-il...

Il avait abaissé son regard sur moi. Il hocha la tête:

--Non, mon ami! Je ne veux plus. Je ne veux plus, parce que, tout à

l'heure ... pendant que je voulais ... vous avez eu trop de chagrin!...

trop! je vous ai vu... Alors, je ne veux plus, parce que, moi aussi,

jadis ... quand j'étais jeune comme vous ... j'ai eu du chagrin comme

vous...

Il regarda vers la terre:

--Et parce que ... jadis ... on n'a pas eu pitié de moi...

Il appuya dans mes yeux qui vacillaient un peu son regard clair:

--Tout de même ... mon petit ... n'oubliez pas trop vite qu'un vieil

homme vous a sacrifié aujourd'hui son dernier, son suprême plaisir de

vieil homme: dormir quand il a sommeil, se reposer quand il est las...

Je n'ai pas oublié.

Je n'oublierai pas. Et cette royale charité qu'il m'a faite, lui, je

désire vivre assez pour la rendre au premier jeune amant fiévreux et

douloureux que je rencontrerai...

* * * * *

Dix-sept histoires de marins · 第 56 / 89 题