_A monsieur Henri Précy,_
_aux bons soins de la poste autrichienne_
_Constantinople._
Paris, 30 octobre 1902.
Pardon! Il y a trente et un jours que j'ai reçu votre dernière
lettre... Mais j'ai eu un tel chagrin ce mois-ci que je n'avais plus de
force que pour pleurer...
Ma meilleure amie est morte...
Est-ce que vous comprenez bien, vous qui êtes un homme, ce que c'est,
pour une jeune fille, que sa meilleure amie? C'est une moitié de
soi.--La meilleure moitié.
Maintenant, qui trouverai-je, quand mon cœur débordera? quand j'aurai
de ces envies folles qui souvent me prennent au cœur, d'étreindre
quelqu'un à pleins bras, de le serrer très fort sur ma poitrine, et de
lui dire tout?
J'aime maman, certes! mais tant d'années nous séparent! C'est comme si
nous ne parlions pas la même langue...
Je suis triste, triste. Cette pauvre maman me conseillait de prier.
Mais je ne peux guère. Je ne sais pas bien. Voyez-vous, je ne suis
chrétienne qu'à moitié. J'ai manqué la messe trois dimanches de suite
ce mois-ci. On m'a appelée petite athée. On a parlé de mauvaises
lectures. Que dirait-on, si on connaissait ma plus terrible noirceur,
celle d'écrire à Votre Grâce?--J'ai relu beaucoup de Shakespeare ce
matin, et voilà une réminiscence.
Faites-moi de longues lettres bien douces, comme vous savez. Je n'ai
plus que vous, maintenant, mon grand ami... Dites? vous continuez
à changer de ... compagne ... tous les soirs? J'aimerais tellement
mieux, si j'étais vous, me choisir, dans quelque coin de votre ville à
minarets, une petite Aziyadé, comme jadis Loti!
Soyez très bon: répondez-moi très vite. Aimez un peu votre triste
Ninon...