XIII

_A monsieur Henri Précy,_

_aux bons soins de la poste autrichienne_

_Constantinople._

Paris, septembre 1902.

Tout de même ... vous me scandalisez un peu! Ah! mon ami n'est pas très

sage. Quoi? du haschish, de l'opium, de l'éther! Enfin, je suppose

que beaucoup de choses sont permises aux voyageurs un peu casse-cous,

lesquelles choses seraient abominables pour une petite jeune fille...

Et on les aime bien, quoi qu'ils fassent, les horribles voyageurs!...

C'est égal, vous m'effrayez un peu: est-ce vrai que l'opium vous ôte

toute conscience des choses, et que, sous son charme puissant, vous

n'êtes plus maître de vos paroles ni de vos secrets? Heureusement

que la pauvre Ninon ne tient pas grand'place dans votre tête, sans

quoi vous risqueriez fort de parler d'elle à vos «plus ou moins

indifférentes compagnes»... Oh! je sais bien que «Ninon», ce n'est pas

de quoi beaucoup me compromettre. Mais n'importe? cela me ferait une

vraie peine, de le savoir traîné Dieu sait où, ce pauvre gentil nom que

vous m'avez donné...

Sont-elles jolies, au moins, ces demoiselles ... éphémères ... que

vous ne revoyez jamais après les avoir vues une fois? Je ne les aime

pas beaucoup, beaucoup ... et je les plains pourtant ... car, enfin,

quoique vous prétendiez, peut-être, en s'en allant, laissent-elles chez

vous un petit morceau de leur cœur?... Non? vous êtes bien sûr? Il ne

me semble pourtant pas que ces femmes-là puissent tellement, tellement

différer des autres...

Mon Dieu! oui ... je vous enverrai ma photographie ... si vous insistez

un peu ... un tout petit peu. Il y a déjà deux bons mois que je l'ai

fait refaire ... exprès pour vous ... et puis, comme vous ne m'en

reparliez plus!... Mais, je vous en prie! ne la montrez à personne?...

Je préfère pour elle le fond d'un tiroir au cadre le plus séduisant...

Dix-sept histoires de marins · 第 44 / 89 题