_A monsieur Henri Précy,_
_aux bons soins de la poste autrichienne_
_Constantinople._
Paris, 23 novembre 1902.
Méchant ami, j'ai beau faire mon examen de conscience, je ne
comprends pas, non, je ne comprends pas pourquoi vous me boudez
ainsi! Qu'avait-elle donc, ma pauvre dernière lettre, qui a pu vous
tant fâcher contre Ninon? Et, si je vous ai déplu, pourquoi ne me le
dites-vous pas? au lieu de garder cet impitoyable silence?
Non, ce n'est pas cela; je sais bien ce que c'est: vous êtes las
de Ninon, voilà tout. Oh! je me rends bien compte du peu d'intérêt
qu'offrent mes lettres pour vous... Mais pourquoi m'avoir laissé
aller plus loin que la seconde? Vous avez bien du voir dès lors que
la pauvrette que je suis ne vous enverrait jamais de chefs-d'œuvre
épistolaires! En ce temps-là, cela m'aurait fait une très petite peine
de vous perdre. Aujourd'hui, c'est comme un déchirement. Vrai! je suis
sotte de m'attacher ainsi à qui s'en moque!... Tout le monde a bien
assez de chagrins sans en chercher exprès. Qu'avais-je besoin d'écrire
ma première pauvre lettre? Mais c'est ma faute! et je ne vous reproche
rien,--sauf ceci: pourquoi ne pas me dire en face que c'est fini? que
vous ne voulez plus?--Vrai, j'aimerais mieux!
Oui, je sais que je ne devrais plus vous écrire, puisque vous ne me
répondez plus. Ce n'est pas beaucoup de dignité de ma part, n'est-ce
pas? Mais je veux vous montrer que, pour vous, j'étais capable de
surmonter mon dépit et de piétiner mon amour-propre. Vous ne trouverez
peut-être pas souvent des amies assez courageuses pour cela...
Maintenant, j'ai dit tout ce qu'il fallait. Cette lettre, si vous
n'y répondez pas, sera ma dernière. Vous l'aurez dans quatre jours.
J'attends. A bientôt--ou adieu...