_A monsieur Henri Précy,_
_officier de marine,_
_à bord du_ Calédonien,
_en rade de Toulon._
Paris, 2 avril 1902.
Allons ... c'est moi qui vous demande pardon!... J'ai pris la mouche
très sottement.--Que voulez-vous! j'ai un petit amour-propre fort
ombrageux ... et--je vous avoue cela tout bas--vous l'aviez piqué au
vif... C'est oublié, pas?
... Je le savais bien, que mon prénom vous déplairait! Eugénie! pouah!
ça sent la vaisselle et les balayures!--Eh mais!... choisissez-moi
un nom, vous, et baptisez-moi?... Cela me plaira, un nom de votre
goût.--Autre chose: une question saugrenue, qui me brûle le bout
de la langue:--Qu'entendez-vous par ces mots que je lis dans votre
lettre: «Faire la cour,--_la vraie cour_,--à une femme...». Dame! plus
tard, quand on me fera la cour, à moi, je voudrais bien savoir m'y
reconnaître!...
Non, je n'ai pas la moindre envie de vous appeler Henriette. En toute
franchise, et coquetterie bien à part, j'aime mieux que mon ami soit un
homme. Je ne sais comment dire cela, mais ... c'est parce que vous êtes
Henri ... et pas Henriette ... que j'ai confiance en vous, que je me
livre et m'abandonne plus peut-être que je n'ai jamais fait encore.
Et ne me traitez pas non plus «comme si je portais culottes!» Monsieur
mon ami, vous me dites déjà beaucoup de choses qu'on ne dit pas
habituellement aux jeunes filles... Je ne m'en plains pas! je ne suis
pas prude... Mais qu'est-ce que cela deviendrait, si je devenais
Eugène, au lieu de rester ..... ce que vous allez choisir...
Ma lettre est courte! je la ferme cependant, car je ne veux pas manquer
le courrier: mon ami croirait un jour de plus que je le boude ... et je
veux, au contraire, qu'il soit bien assuré de la vraie amitié que je
commence à avoir pour lui.