mille saudoiiers et gens qui n’avoient de quoi vivre
et qui estoient ja tout taint et velu de famine, et s’en
vinrent devers la bonne ville de Brouxelles. On Leur
15 cloï les portes au devant, car on se doubta d’eus, ne
on ne savoit à quoi il pensoient. Quant il se trouvèrent
en la marce de Brouxelles, il envoiièrent de leurs
gens tous desarmés devant l’amant de Brouxelles et
les jurés, en dissant, pour Dieu, que on eust d’eus
20 pité et que il eussent des vivres pour leur argent, car
il moroient de fain et ne voloient que tout bien au
païs. Les bonnes gens de Brouxelles en eurent pité et
leur portèrent des vivres assés pour eulx passer. Et
se rafresquirent là ou païs environ trois sepmaines,
25 mais point n’entroient ens es bonnes villes, et furent
jusques à Louvaing, liquel [de Louvaing] en eurent
grant pité et leur fissent moult de biens. Et estoit
leurs souverains cappitains et menères François Acremen,
qui les consilloit et faissoit pour eux les traitiés
30 as bonnes villes et sur ce voiage. Entrues que cil
Gantois sejournèrent et se rafresquirent en le marce de
Louvaing, [s’en] vinrent François Acremen lui dousime,
[204] en le citté de Liège, où il se remonstrèrent as
maistres de Liège et parlèrent si bellement que cil de
Liège leur eurent en convenant, et ossi eut li evesques,
messires Ernouls [de Hornes], de envoiier devers le
5 conte de Flandres et tant faire que il les metteroient à
paix devers lui, et leur dissent: «Se chils païs de Liège
vous fust ossi prochains de vi[s]nage comme sont Braibans
et Hainnau, vous fuissiés autrement confortés de
nous que vous ne soiiés; car nous savons bien que
10 tout ce que vous faittes, c’est sus vostre boin droit et
pour garder vos francisses; et, nonobstant tout ce, si
vous aiderons nous et conforterons che que nous
porons, et volons que presentement vous le veés.
Vous estes marcheant, et marcandisses doivent et
15 pueent par raison aler en tous païs. Quelliés et levés
en che païs chi jusques à le somme de cinc cens ou de
sis cens chars chargiés de blés et de farines, nous le
vous acordons, mais que les bonnes gens dont les
pourveances venront soient satisfait. On laissera bien
20 nos marcheandisses passer parmi Braibant. Li païs ne
nous voelt nul mal, et ossi ne faissons nous à lui; et,
quoique Brouxelle vous soit close, si savons nous
bien que c’est plus par constrainte que de vollenté,
car de vos anois li Brouselois ont grant compation;
25 mais li dus de Braibant et la ducoise, par priière de
leur cousin le conte de Flandres, s’enclinent plus à lui
que à vous, et c’est raisons, car tousjours sont li
signeur l’un pour l’autre.» De ces offres et de ces
amours que li Liegois offroient de bonne volenté as
30 Gantois furent il tout resjoï, et les en remerchiièrent
grandement, et dissent bien que de tels gens et de tels
amis avoit bien la ville de Gand à faire.
[205] § 264. François Acreman et li bourgois de Gand,
qui estoient venu avoecq lui en la citté de Liège, quant
il eurent fait che pour quoi il estoient là venu, prissent
congiet as maistres de Liège, liquel ordonnèrent
5 avoecq eux certains hommes pour aler sour le païs,
pour requellier chars et harnois; et en eurent sus deus
jour six cens cars tous chergiés de blés et de farines,
car tels pourveances leur estoient plus necessaires que
autres. Si se missent ces pourveances au chemin, et
10 passèrent tout li char entre Louvaing et Brouxelles.
Au retour que François Acremen fist à ses gens qui
estoient sus le frontière de Louvaing, il leur recorda
l’amour et le courtoisie que cil de Liège leur avoient
fait et offroient encores à faire, et leur dist que il iroit
15 à Brouxelles parler à la ducoise de Braibant et li
remonsteroit en priant, de par la bonne ville de Gand,
que elle vosist descendre à ce que de envoiier devers
le conte de Flandres, leur signeur, par quoi il peussent
venir à paix. Il respondirent: «Dieux i ait part!»
20 François se parti de [Villevort], et s’en vint à Brouxelle.
Pour ce tamps estoit li dus de Braibant pour
ses besongnes en Lusenbourc. François, lui troisime
tant seullement, entrèrent en Brouxelles, par le congiet
de la ducoise qui les volt veoir, et vinrent cil troi en
25 l’ostel de la ducoise à Coleberghe. Là avoit la ducoise
une partie de son conseil dalés li. Cil troi se missent
en genoulx devant la dame, et parla François pour
tous, et dist: «Très honnourée et chière dame, par
vostre grant humilité, plaise vous à avoir pité et compation
30 de ceulx de la ville de Gand qui ne pueent venir
à merchi ne à paix deviers leur signeur, ne nuls
moiens ne s’en ensongnie. Et vous, très chière dame,
[206] se, par un bon moiien, il vous plaissoit à entendre
par quoi nos sires li contes vosist descendre à raison
et avoir pité de ses gens, vous feriés grant aumosne,
et nos bons voisins et amis de Liège i entenderont
5 volentiers, là où il vous i plaira à ensonnier.» Dont
respondi la ducoise moult humblement, et dist que de
la dissention qui estoit entre son frère le conte et eulx
elle estoit courouchie, et que volentiers, de grant
tamps avoit, i eust mis atemprance, se elle peuist ne
10 seuist. «Mais vous l’avés par tant de fois courouchié
et avés tant de mervilleuses oppinions tenu contre lui
que che le soustient en son aïr. Nonobstant tout ce,
pour Dieu et pour pité, je m’en ensonniierai volentiers,
et envoiierai devers lui en priant que il voelle
15 venir à Tournai; et là je envoierai de mon plus especial
conseil, et vous ferés tant ossi que vous arés le
conseil de Hainnau avoec celli de Liège, que vous dites
qui vous est apparilliés.»--«Oïl, madame, che
respondirent il, car il le nous ont proumis.»--«Or
20 bien, dist la ducoise, et je en esploiterai tant que
vous vos en perceverés.» Et cil troi respondirent:
«Madame, Dieux le vous puist merir et valloir au
corps et à l’ame!» Adont prissent il congiet à la
ducoise et à son conseil, et se partirent de Brouxelles,
et s’en vinrent vers leurs gens et leur charoi qui les
25 souratendoit. Si esploitièrent tant que il aprochièrent
le bonne ville de Gand.
§ 265. Quant les nouvelles vinrent en la ville de
Gand que leurs gens retournoient et amenoient plus
30 de sis cens chars chargiés de pourveances, dont il
avoient grant nécessité, si en furent moult resjoï,
[207] quoi que toutes ces pourveances, qui veunoient dou païs
de Liège, n’estoient pas fortes assés pour soustenir la
ville de Gand quinse jours, mais toutesfois as desconfortés
che fu uns grans confors. Et se departirent de
5 Gant trop grant fuisson de gens à manière et en ordenance
de pourcession contre che caroi, et à cause de
humelité il s’engenillèrent à l’encontre, et joindirent
leurs mains vers les marcheans et les charetons, en
dissant: «Ah! bonnes gens, vous faites grant aumosne,
10 qui reconfortés le povre menu peuple de Gand, qui
n’avoient que vivre, se vous ne fuissiés venus. Graces
et loenges à Dieu premierement et à vous ossi!»
Enssi furent convoiies de pluiseurs gens de la ville ces
pourveances jusques ou marchié des venredis, et là
15 deschergies. Si furent ces blés et ces farines par fuer
ordonné, que on i mist, et departi as plus diseteurs,
et furent de eux cinc mille tous armés de la ville de
Gaind raconvoiié li char jusques en Braibant et hors
dou peril.
20 De toutes ches besongnes et affaires fu li contes de
Flandres, qui se tenoit à Bruges, enfourmés, et comment
chil de Gand estoient si astraint et si menet que
il ne pooient longhement durer. Si poés croire et
savoir que de leur povreté il n’estoit mies courouchiés
25 ne ossi n’estoient cil de son conseil, qui la destrution
de la ville de Gand veïssent volentiers, Ghisebrest
Mahieu et si frère, et li doiiens des menus mestiers de
Gand, et li prevos de Harlebecque. Toutes ces coses
avinrent en quaresme, ou mois de march et d’apvril
30 l’an mil trois cens quatre vins et un. Si ot li contes de
Flandres pourpos et conseil que de venir, plus poissanment
que onques n’euist en devant fait, mettre le
[208] siège devant Gand, et se dissoit bien si fors que pour
entrer de poissance ens es Quatre Mestiers et tout
ardoir et destruire, car trop avoient esté soustenu li
Gantois de ce costé. Si senefia li contes se intention et
5 pourpos à toutes les bonnes villes de Flandres que il
fuissent tout prest, car, le jour de le Pourcession de
Bruges passée, il se departiroit de Bruges et venroit
mettre le siège devant Gand pour eux pardestruire.
Et escripsi devers tous chevaliers et escuiers qui de li
tenoient en la conté de Hainnau, que, dedens che jour
10 ou uit jours devant, il fuissent devers lui à Bruges.
§ 266. Nonobstant ces semonses, mandemens et
ordenances que li contes de Flandres faissoit et aproprioit,
si travilloient madame la ducoisse de Braibant,
15 li evesques de Liège et li dus Aubers que une asamblée
de leurs consaulx sur traitiés de pais fust assignés
et mis en la citté de Tournai. Li contes de Flandres,
à la priière de ces seigneurs et de madame de
Braibant, quoi que il pensoit bien à faire tout le contraire,
20 s’i acorda à estre pour ses raisons tourner en
droit, et furent cil parlement assis à la Close Pasque,
en la chité de Tournai, l’an mil trois cens quatre vins
et deus. Si i vinrent de l’evesquiet de Liège des bonnes
villes, jusques à douse hommes des plus notables, et
25 messires Lambers [d’Oupé], uns chevaliers moult sages.
Ossi la ducoise de Braibant i envoia son conseil et des
bonnes villes de Braibant des plus notables. Li dus
Aubers i envoiia ossi de la conté de Hainnau son conseil,
messire Simon de Lalain, son baillieu, et des
30 autres; et furent ces gens tout venu à Tournai très le
sepmaine de la Pasque. Chil de Gand i envoiièrent
[209] douse hommes des leurs, desquels Phelippes d’Artevelle
fu tous chiés; et estoient cil de Gand adont si
bien d’accord que pour tenir ferme et estable tout che
que chil douse raporteroient, excepté que nuls de
5 Gand ne rechust mort. Mais, se il plaissoit au conte,
leur signeur, que chil qui estoient demorant en la ville
outre sa volonté fuissent pugni par ban [et] bani de
Gand et de la conté de Flandres à tousjours sans nul
rappel ne esperance de ravoir la ville ne le pais, sus
10 cel estat estoient il tout fondé; et voloit bien Phelippes
d’Artevelle, se il avoit courouchié le conte,
quoi que moult petit euist esté encore en l’office de
estre cappitaine de Gaind, [estre] li uns de ceulx qui
perderoient la ville et le païx, pour la grant pité que
15 il avoit dou menu peuple de Gand; et comment, quant
il se departi de Gand pour venir à Tournai, hommes,
femmes et enffans sus les rues se jetèrent en genoulx
devant lui en joindant les mains et em priant, à quel
meschief que ce fust, que à son retour il raportast la
20 pais, pour celle pité ot il si grant compasion que il
voloit faire che que je vous ai dit.
§ 267. Quant chil de Braibant, de Hainnau et de
Liège, qui là estoient envoiiet à Tournai en cause de
estre bons moiiens, eurent sejourné en la citté de
25 Tournai trois jours, en atendant le conte qui point ne
venoit ne apparant n’estoit de venir, si en furent tout
esmervilliet, et eurent conseil et accord l’un par l’autre
que il envoiieroient à Bruges devers li, enssi comme
il fissent; et i envoiièrent messire Lambiert [d’Oupé],
30 et de Braibant le seigneur de Crupelant, et de Hainnau
messire Guillaume de Herimés et sis bourgois des trois
[210] païs. Quant li contes de Flandres veï ces chevaliers,
il les festoia par raisson assés bien, et leur respondi
que il n’estoit point aissiés tant que à present de venir
à Tournai, mais, pour la cause de che que il s’estoient
5 travilliet de venir à Bruges et pour l’onneur de leurs
signeurs et dame, madame de Braibant, sa suer, le
duc Aubert, son cousin, et l’evesque de Liège, il
envoieroit à Tournai par son conseil hastéement response
finable et ce qu’il en avoit en pourpos de faire.
10 Chil troi chevalier ne cil bourgois n’en peurent avoir
autre cose. Si retournèrent à Tournai, et recordèrent
ce que il avoient oï dou conte et trouvé.
Siis jours apriès vinrent là à Tournai de par le conte
li sires de Ramseflies, li sires de Grutus, messires
15 Jehans Villains et li prevos de Harlebèque. Cil escusèrent
le conte envers les consaulx des trois païs de
che que point n’estoit venus ne ne venoit, et puis dissent
et remonstrèrent se intention que cil de Gand ne
pooient venir à pais envers lui, se tout li homme
20 generaulment de Gand, dessus l’eage de quinse ans
jusques à soissante ans, ne wuidoient tout de la ville
et tout nu chief et en pur leurs chemises, les hars ou
col; et enssi venroient entre Bruges et Gand où li
contes les atenderoit, et là feroit de eulx sa pure
25 volonté dou mourir ou dou pardonner. Quant ceste
response fu faite et la connissance en fu venue à ceulx
de Gand par le relation faite de ceulx des consaulx
des trois païs, il furent plus esbahi que onques mais.
Adont leur dist li baillieux de Hainnau: «Biau
30 signeur, vous estes tout en grant peril, et cascuns de li
meïsmes. Si aiiés avis sur ce, car ce que li contes nous
a daraine[ment] estroitement segnefiiet, nous le vous
[211] ferons plainement acertefiier, et, quant vous vos serés
mis plainement par che parti en sa volenté, il ne fera
pas morir tous ceux que il vera en sa presence, mais
aucuns qui l’ont plus courouchié que li autre; et i ara
5 tant de bons moiiens, avoec pité qui s’i metera, que,
espoir, cil qui se quideront ou peril et ou dangier de
la mort, venront à merchi. Si prendés ceste offre
avant que vous le refussés, car, quant vous l’arés
refussé, espoir, n’i porés vous retourne[r].»--«Sire,
10 respondi Phelippes d’Artevelle, nous ne sommes
pas chargiet si avant que les bonnes gens de la ville
de Gand mettre en ce parti, ne ja ne le ferons; et, se
li autre qui sont en Gand, nous revenu vers eux et
remonstré le pourpos de Monsigneur, [le voellent], ja
15 pour nous ne demo[r]ra que il ne se face. Si vous
remercions grandement de la bonne diligence et dou
grant traveil que vous avés eu en ce pourcas.» Adont
prissent cil congiet as chevaliers et as bourgois des
bonnes villes des trois païs, et monstrèrent bien par
20 samblant que il n’acorderoient pas ce darainier pourpos
ne traitiet. Si vinrent Phelippes d’Artevelle et si
compaignon à leurs hostels, et paiièrent partout, et s’en
retournèrent par At en Braibant à Gand.
§ 268. Enssi se departi icils parlemens fais et assemblés
25 en istance de bien à Tournai, et retournèrent
cascuns en son lieu. Encores a li contes de Flandres à
demander quel cose cil de Gand avoient respondu; si
petit les amiroit ne prisoit il, ne pour riens adont il ne
vosist nul traitiet de paix, car bien savoit que il les
30 avoit si avant menés que il ne pooient plus et que
nullement il ne pooit [demorer] que temprement il
[212] n’euist fin de guerre honnerable pour lui, et metteroit
Gand en tel parti que toutes autres villes se exemplieroient.
En ce temps se revelèrent encores ceulx de Paris
5 pour tant que li rois de France ne venoit point à Paris,
mais aloit tout à l’environ prendre ses esbatemens,
sans entrer en Paris. Si se doubtèrent que de nuit par
gens d’armes il ne feïst enforchier Paris et courir la
citté et faire morir lesquels que il voroit; et, pour la
10 doutance de ce peril et de ceste aventure, dont il
n’estoient pas bien asseuré, il faissoient dedens Paris
toutes les nuis par rues et par quarfors grans gais et
levoient toutes les quaisnes, adfin que on ne peuist
chevauchier ne aler à piet entre eux; et, se nuls estoit
15 trouvés puis le son de noef heures, se il n’estoit de
leur connissance ou de leurs gens, il estoit mors. Et
estoient, en la citté de Paris, de rices et poissans
hommes armet de piet en cap, la somme de trente
mille hommes, ossi bien ar[re]és et aparilliés de toutes
20 pièces comme nuls chevaliers poroit estre, et avoient
leurs varlès et leurs maisnies armés à l’avenant, et
avoient et portoient maillès de fier et d’achier, perilleus
bastons pour effondrer hiaumes et bachinès; et
dissoient en Paris, quant il se nombroient, que il
25 estoient bien gens, et se trouvoient par paroces, tant
que pour combatre de eux meïsmes, sans autre aide,
le plus grant signeur dou monde. Si appelloit on ces
gens les routiers et les maillès de Paris.
§ 269. Quant Phelippes d’Artevelle et si compaignon
30 rentrèrent en Gand, moult grant fuisson de menu
peuple qui ne desiroit que paix furent moult resjoï
[213] de leur venue, et quidoient oïr bonnes nouvelles. Si
vinrent à l’encontre de li, et ne se peurent astenir que
il ne li demandaissent, en dissant: «A! chiers sires
Phelippes, resjoïssiés nous. Dittes nous comment vous
5 avés exploitié.» A ces parolles et demandes ne respondoit
point Phelippes, mais passoit oultre et baisoit
la teste; et plus se taissoit, et plus le sieuoient et
le pressoient d’oïr nouvelles. Une fois ou deus, en
alant jusques à son hostel, il leur respondi et leur dist:
10 «Retournés à vostres hostels maishui, Dieux nous
aidera; et demain, à noef heures, venés ou marchiet
des devenres; là orés vous toutes nouvelles.» Autre
response n’en peurent il avoir; et vous di que toutes
manières de gens estoient moult eshahi. Quant Phelippes
15 d’Artevelle fu descendus à son hostel, et cil qui
à Tournai avoient estet avoec li ralé as leurs, Piètres
dou Bos, qui desiroit à oïr nouvelles, s’en vint à l’ostel
Phelippe et s’encloï en une cambre avoecques lui,
et li demanda des nouvelles et comment il avoit exploitié.
20 Phelippes li dist, qui riens ne li volt celler: «Par
ma foi, Piètres, à ce que messires de Flandres a respondu
par ceulx de son conseil que il a envoiiet à
Tournai, il ne prendera en la ville de Gand nullui à
merchi, non plus l’un que l’autre.»--«Par ma foi!
25 dist Piètres dou Bos, il a droit et est bien consilliés de
tenir ce pourpos et de enssi respondre, car tout i sont
participant otant bien li un que li autre. Or sui je
venus à me entente et à celle de mon bon maistre
Jehan Lion qui fu, car la ville est si entoueillie que on
30 ne le scet par [quel] coron destouellier. Or nous faut
prendre le frain as dens; or vera on les sages et les
hardis. En dedens briefs jours, la ville de Gand sera
[214] la plus honnourée ville des crestiiens ou li plus abatue.
A tout le mains, se nous morons en ceste querelle,
ne morons nous pas seulx. Or penssés anuit, Phelippe,
comment vous leur puissiés demain faire relation de
5 che parlement qui a esté à Tournai, par telle manière
que toutes gens se contentent de vous, car vous estes
grandement en la grace de tout le peuple par deus
voies: li une si est pour la cause dou non que vous
portés, car moult amèrent jadis en ceste ville Jaquemart
10 d’Artevelle, vostre père; et li autre est que vous
les aparlés doucement et sagement, sicom il le dient
communalment parmi la ville; pour quoi il vous creront,
pour vivre et pour mourir, de tout che que
vous leur remonsterés et que en fin de conseil vous
15 leur dirés: «Pour le milleur, je feroie enssi.» Pour
tant vous faut il que vous aiiés bon avis et seur de
remonstrer parolle où vous aiiés honneur au tenir.»
--«Piètres, dist Phelippes, vous dites verité, et je
pensse tellement à parler et à remonstrer les besongnes
20 de Gand que entre nous, qui en sommes gouvreneur
à present et cappitainnes, i morons ou viverons à
honneur.» Il n’i eut pour celle nuit plus dit ne fait,
mais prissent congiet l’un à l’autre. Piètres dou Bos
retourna à son hostel, et Phelippes d’Artevelle demora
25 ou sien.
§ 270. Vous devés savoir et croire veritablement que,
quant chils jours desirés fu venus que Phelippes d’Artevelles
deut generallement recorder les nouvelles
telles que raportées avoit dou parlement de Tournai,
30 toutes gens de la ville de Gaind se traïssent ou
marchiet des devenres; et fu par un merquedi au
[215] matin. Dou peuple qui là estoit asamblés, fu li marchiés
tous plains. Droit à noef heures, Phelippes d’Artevelle,
Piètres dou Bos, Piètres le Vintre, François
Acreman et les cappitaines vinrent: si entrèrent en
5 la halle et montèrent amont. Adont se amonstra Phelippes
as phenestres, qui commencha à parler et dist:
«Bonne gent de Gent, il est bien voirs que, à la priière
et traitié de très honnourée, haute et noble dame
madame de Braibant et de nos chiers et nobles signeurs
10 monsigneur le duc Aubert, bail de Hainnau, de Hollande
et de Zellande, et de monsigneur l’evesque de
Liège, uns parlemens fut assignés et acordés à estre à
Tournai les jours passés; et là devoit estre personnellement
nos sires, monsigneur de Flandres, et l’avoit
15 acertefiiet as dessus dis, liquel s’en sont grandement
aquité, car il ont là envoiiet notablement de leur
plus especiaulx consaulx, chevaliers et bourgois des
bonnes villes, eux, et nous de par la ville de Gaind.
Nous et eux fumes là et avons esté tous les jours, atendans
20 monsigneur de Flandres, qui point n’i est apparus
ne venus. Et quant on veï que point n’i apparoit
ne venoit ne n’envoioit, troi chevalier des trois païs et
sis bourgois des bonnes villes se travillèrent tant pour
l’amour de nous que il allèrent à Bruges, et là trouvèrent
25 Monsigneur qui leur fist bonne chière, sicom il
dient, et les oï volentiers parler. Il respondi à leur
parolle, et dist que, pour l’onneur de leurs signeurs
et de sa belle suer, madame de Braibant, il envoieroit
de son conseil à Tournai, dedens cinc jours ou sis, si
30 bien fondé de par lui que cil diroient et remonsteroient
plainement se intention et ce que arestéement il en
feroit. Il ne peurent avoir autre response: bien leur
[216] souffi, il retournèrent. Ou jour que messires i assigna,
vinrent à Tournai de par lui li sires de Ramseflies, li
sires de Grutus, messires Jehans Villains et li prevos
de Harlebecque. Chil remonstrèrent moult bellement la
5 volenté [de Monsigneur] et le certain arrest de ceste
guerre comment pais i puet estre entre Monsigneur et
la ville de Gand. Il voelt, et determinéement il dist que
autre cose il n’en fera, que tout homme de la ville de
Gand, excepté les prelas d’eglise et les religieux, dessus
10 l’eage de quinse ans et desouls l’eage de soissante ans,
soient tout nu en leur lingnes draps, nus chiefs et [nus]
piés, et, les hars ou col, partent et vuident de la ville de
Gand et voissent jusque à Donze et oultre ens es plains
de Burlesquans; et là sera mesires de Flandres et ceuls
15 que il li plaira à amener. Et, quant il nous vera en ce
parti tout en genoulx et mains jointes crians merchi,
il ara pité et compasion de nous, se il li plaist; mais
je ne puis pas veoir ne entendre par le relation de
son conseil que il n’en conviengne morir honteussement,
20 par pugnition de justice et de prisons, la grigneur
partie dou peuple qui là sera venu en ce jour. Or
regardés se vous vollés venir à pais par ce parti.»