Quant Phelippes ot parlé, ce fut grans pités de veoir

hommes, femmes et enffants plorer et tordre leurs

25 poins pour l’amour de leurs maris, de leurs pères, de

leurs voisins, de leurs frères. Après ce tourment de

noisse, Philippes reprist la parolle et dist: «Or paix!

paix!» Et on se teut tout, sitretos comme il recommencha

à parler et dist: «Bonnes gens de Gand,

30 vous estes en ceste place la grigneur partie dou peuple

de Gand chi assamblé. [Si] avés oï che que jou ai dit:

[si] n’i voi autre remède ne pourveance nulle que brief

[217] conseil, car vous savés comment nous sommes menet

et astraint de vivres; et il i a tels trente mille testes

en ceste ville qui ne mengièrent de pain, passet a

quinse jours: [si] nous faut faire des trois coses l’une.

5 La première si est que nous nos encloons en ceste ville

et entièrons toutes nos portes, et nous confessons à

nos loiaux pooirs et nous boutons en eglises et en

moustiers, et là morons confès et repentans, comme

gens martirs de qui on ne voelt avoir nulle pité. En

10 cel estat, Dieux ara merchi de nous et de nos ames,

et dira on, partout où les nouvelles en seront oïes et

sceues, que nous sommes mort vaillanment et comme

loial gent. Ou nous nos mettons tout en tel parti que

hommes, femmes et enffans alons criier merchi, les

15 hars ou col, nus piés et [nus] chiefs, à monsigneur de

Flandres: il n’a pas le coer si dur ne si oscur que,

quant il nous vera en cel estat, que il ne se doie

humelier et amoliier et de son povre peuple il ne doie

avoir merchi; et je tous premiers, pour li oster de sa

20 felonnie, presenterai ma teste et voel bien morir pour

l’amour de ceulx de Gand. Ou nous nos eslissons en

ceste ville cinc ou sis mille hommes les plus aidables et

les mieux armés, et l’alons querir hastéement à Bruges

et l’i combatre. Se nous sommes mort en che voiage,

25 che sera honnerablement, et ara Dieux pité de nous

et li mondes ossi; et dira on que loiaument et vaillanment

nous avons soustenu et parmaintenu nostre

querelle. Et, se en celle bataille Dieux a pité de nous,

qui anchiennement mist poissance en le main de

30 Judith, ensi [que] nos pères le nous recordent, qui

ochist Olifernès qui estoit desous Nabugodonosor dus

et maistres de sa chevalerie, par quoi li Asseriien

[218] furent desconfit, nous serons li plus honnourés peuples

qui ait resgné puis les Roumains. Or regardés

laquelle des trois coses vous vollés tenir, car l’une

faut il faire.»

5 Adont respondirent cil qui plus prochain de lui

estoient et qui le mieux sa parolle oï avoient: «Ha!

chiers sires, nous avons tout en Gant grant fiance en

vous que vous nous consillerés: si nous dites lequel

nous ferons.»--«Par ma foi! respondi Phelippes,

10 je conseille que nous alons tout à main armée devers

Monsigneur. Nous le trouverons à Bruges, et, lorsque

il sara nostre venue, il istera contre nous et nous

combatera, car li orgoes de ceux de Bruges, qui nous het,

est avoec lui; et cil qui nuit et jour l’enfourment sur

15 nous li consilleront de nous combatre. Se Dieux

ordonne par sa grace que la place nous demeure et

que nous desconfissons nos ennemis, nous serons

recouvré à tousjours mais et les plus honnerées gens

dou monde; et, se nous sommes desconfi, nous morons

20 honnerablement, et ara Dieux pité de nous. Et parmi

tant li demorans de Gand se passera, et en ara merchi

li contes nos sires.»

A ces parolles respondirent il tout de une vois:

«Et nous le volons, ne autrement nous ne finerons.»

25 Lors respondi Phelippes: «Or, [beaulx] signeur,

puisque vous estes en celle volenté, or retournés en

vos maissons, et apparilliés vos armeures, car demain

dou jour je voel que nous partons de Gand, et en alons

vers Bruges, car li sejourners ichi ne nous est point

30 pourfitables. Dedens cinc jours, nous sarons se nous

viverons à honneur ou nous morons à dangier, et je

envoiierai les connestables des parosces de maison en

[219] maison pour prendre et eslire à cues les plus aidables

et les mieux armés.»

§ 271. Sus cel estat se departirent en la ville de

Gand toutes gens qui à ce parlement avoit estet dou

5 marchiet des devenres, et retournèrent en leurs maisons;

et se apparillièrent, cascuns endroit de li, de ce

que à lui appertenoit, et tinrent che merquedi leur

ville si close que onques homs ne femme n’i entra ne

n’en issi jusques au joedi à heure de relevée, que cil

10 furent tout prest qui partir devoient. Et furent environ

cinc mille hommes et non plus, et cargièrent environ

deus cens chars de canons et d’artellerie, et set

chars seullement de pourveances, cinc chars chergiés

de pain quit et deus chars de vins; et tout partout

15 n’en i avoit que deus tonniaulx, ne riens n’en demoroit

en la ville. Or regardés comment il estoient astraint et

menet. Au departement et au prendre congiet, che

estoit une pités de veoir ceulx qui demoroient et ceuls

qui s’en aloient, et dissoient li demorant: «Bonnes

20 gens, vous veés bien à vostre departement que vous

laissiés derrière. N’aiiés nulle esperance de retourner,

se ce n’est à vostre honneur, car vous ne trouveriés

riens, et, sitos que nous orons nouvelles se

vous estes mort et desconfi, nous bouterons le feu en

25 la ville, et nous destruirons nous meïsmes, ensi que

gens desesperés.» Chil qui s’en aloient dissoient, en

iaulx reconfortant: «De tout che que vous dites, vous

parlés bien. Priiés pour nous à Dieu: nous avons

espoir que il nous aidera et vous ossi avant nostre

30 retour.» Enssi se departirent cil cinc mille hommes de

Gand et leurs petites pourveances; et s’en vinrent ce

[220] joedi logier et jesir à une heure et demie de Gand, et

n’amenrirent de riens leurs pourveances, mais se passèrent

de ce que il trouvèrent sus le païs. Le venredi

tout le jour il ch[e]minèrent, et encores n’atouchièrent

5 il de riens à leurs pourveances, et trouvèrent li fourageur

sus le pais aucunes coses, dont il passèrent le

jour; et vinrent che venredi logier à une grande lieue

de Bruges, et là s’arestèrent, et prisent place à leur

avis et pour atendre leurs ennemis, et avoient au devant

10 d’eus un grant plachiet plain d’aighe dormant.

De che lés là se fortefiièrent il à l’une des pars, et à

l’autre lés de leur charroi, et passèrent enssi la nuit.

§ 272. Quant che vint le samedi au matin, il fist moult

bel et moult cler, car che fu le jour Sainte Elaine et

15 le tierch jour dou mois de mai. Et che propre jour

siet la feste et le pourcession de Bruges, et à che jour

avoit plus de peuple en Bruges estragniers et autres,

pour la cause de la solempnité de la feste et pourcession,

que il n’eust en toute l’anée. Nouvelles avolèrent à

20 Bruges en dissant: «Vous ne savés quoi? Li Gantois

sont venu à nostre pourcession.» Dont veïssiés en

Bruges grant murmure et gens resvillier et aler de

rue [en rue] et dire l’un à l’autre: «Et quel cose atendons

nous que ne les alons nous combatre?» Quant

25 li contes de Flandres, qui se tenoit en son hostel, en

fu enfourmés, [si] li vint à grant mervelle, et dist: «Velà

folle gent et outrageus! La male mescance les cache

bien. De toute le compaignie jamais piés n’en retournera.

Or arons nous maintenant fin de guerre.» Adont

30 oï li contes sa messe; et toudis venoient chevalier de

Flandres, de Hainnau et d’Artois, qui le servoient,

[221] devers li, pour savoir quel cose il voroit faire. Enssi

comme il venoient, il les requelloit bellement, et leur

dissoit: «Nous irons combatre ces mesceans gens;

encores sont il vaillant, disoit li contes: il ont plus

5 chier à morir par espée que par famine.»

Adont fu consilliet que on envoiieroit trois hommes

d’armes chevaucheurs sour les camps, pour aviser le

convenant de ceux de Gand et comment il se tenoient

ne quelle ordonnance il avoient. Si furent dou mareschal

10 de Flandres ordonné troi vaillant homme d’armes

escuier, pour les aler aviser: Lambert de Lambres,

Damas de Bussi [et] Jehans du [Beart]; et partirent

tout troi de Bruges et prissent les camps, montés sus

fleurs de coursiers, et chevauchièrent vers les ennemis.

15 Entrues que chil troi fissent che dont il estoient cargiet,

[s’ordonnèrent] en Bruges toutes manières de

gens en très grant volenté que pour issir et venir

combatre les Gantois, desquels je parlerai un petit et

de leur ordenance.

20 Che samedi au matin, Phelippes d’Artevelle ordonna

que toutes gens se meïssent envers Dieu en devotion,

et que messes fuissent en pluiseurs lieux cantées, car

il avoient là en leur compaignie des Frères Religieux,

et que ossi cascuns se confessast et adrechast à son

25 loial pooir et [mesist] en estat deu, enssi que gens

qui atendoient la grace et la mesericorde de Dieu. Tout

che fu fait: on celebra en l’ost en set lieux messes, et

à cascune messe ot sermon, liquel sermon durèrent

plus de heure et demie. Et là leur fu remonstré par ces

30 clers, Frères Menours et autres, comment il se figuroient

au peuple d’Israël que li rois Faraon d’Egipte tint

lonc tamps en servitude, et comment depuis, par la

[222] grace de Dieu, il en furent delivret et menet en tère

de promision par Moïse et Aaron, et li rois Pharaon

et li Egiptiien mort et peri. «Enssi, bonnes gens,

dissoient chil Frère Preceur en leurs sermons, estes

5 vous tenu en servitude par vostre signeur le conte et

vos voisins de Bruges, devant laquelle ville vous estes

venu et arresté, et serés combatu, il n’est mie doubte,

car vostre ennemi en sont en grant volenté, qui petit

amirent vostre poissance. Mais ne regardés pas à cela,

10 car Dieux, qui tout puet, tout set et tout congnoist, ara

merchi de vous; et ne penssés point à cose que vous

aiiés laissiet derière, car vous savés bien que il n’i a

nul recouvrier ne restorier, se vous estes desconfi.

Vendés vous vaillanment, et morés, se morir convient,

15 honnerablement, et ne vous esbahissiés point,

se grans peuples ist de Bruges contre vous; car

la victoire n’est pas ou [grant] peuple, mais là où

Dieux l’envoie et maint par sa grace; et trop de fois

on a veu, par les Macabiiens ou par les Roumains, que

20 li petis peuples de boine volenté et qui se confioit

en la grace de Nostre Signeur, desconfissoit le grant

peuple. Et en ceste querelle vous avés bon droit et

juste cause par trop de raisons: si en devés estre plus

hardi et mieux conforté.» De telles parolles et de

25 pluiseurs autres furent [par] les Frères Preceurs che

samedi au matin li Gantois prechiet et remonstré, dont

moult il se contentèrent; et se acumeniièrent les troi

pars des gens de l’oost, et se missent tout en grant

devotion, et monstrèrent tout grant cremeur avoir à

30 Dieu.

§ 273. Appriès ces messes, tout se missent ensamble

[223] en un mont, et là monta Phelippes d’Artevelle sur un

char pour li monstrer à tous et pour estre mieus oïs.

Et là parla de grant sentement, et leur remonstra de

point en point le droit que il penssoient à avoir en ceste

5 querelle, et comment par trop de fois la ville de Gand

avoient requis et priiet merci envers leur signeur le

conte, et point n’i avoient peut venir sans trop grant

confusion et damage de ceulx de Gand. Or estoient il

si avant trait et venut que reculler il ne pooient, et

10 aussi au retourner, tout consideré, riens il ne gaigneroient,

car nulle cose derière fors que povreté et

tristrèce laissiet il n’avoient. [Si] ne devoit nuls pensser

après Gand ne à femme ne enfans que il eusist,

fors que tant faire que li honneurs fust leur. Pluseurs

15 belles parolles leur remonstra Phelippes, car bien fut

enlangaigiés et mout bien sçavoit parler, et bien lui

avenoit, et, sur la fin de sa parole, il leur dist:

«Biaulx seigneurs, vous veés devant vous toutes vos

pourveances; si les vuelliés bellement departir l’un à

20 l’autre, ensi que frères, sans faire nuls outraiges, car,

quant elles seront passées, il vous fault conquerir des

nouvelles, se vous voulés vivre.»

A ces paroles se ordonnèrent il mout humblement,

et furent les chars deschargiés et les sachiées de pain

25 données et departies par connestablies et li tonnel de

vin tourné sus le fons. Là desjeunèrent il de pain et

de vin raisonnablement et en heurent pour l’eure

chascuns assés, et se trouvèrent après le desjunner

fors et en bon point et plus aidables et mieux aidant

30 de leurs membres que se il eussent plus mengié.

Quant [ce] disner fu passés, il se misent en ordonnance

de bataille et se catirent entre leurs ribaudiaux.

[224] Ces ribaudiaux sont brouettes haultes, bendées de fer,

à longs picos de fer devant en la pointe, [qu’il] font par

usage mener et brouetter avoec eulx; et puis les arroutèrent

devant leurs batailles, et là dedans s’[encloïrent].

5 En cel estat les veïrent et trouvèrent les

trois chevaucheurs dou conte, qui i furent envoiié

pour aviser leur couvenant, car il les approchièrent

de si près que jusques à l’entrer en leurs ribaudiaux,

ne oncques les Gantois ne s’en esmeurent, et monstrèrent

10 par samblant que il feussent tout resjouï de

leur venue.

§ 274. Or retournèrent chil coureux à Bruges devers

le conte, et le trouvèrent en son hostel à grant fuison

de chevaliers qui là estoient, qui attendoient leur

15 revenue pour oïr nouvelles. Il rompirent la presse et

vinrent jusques au conte, et puis parlèrent tout hault,

car li contes volt que il fussent oï des circonstans qui

là estoient, et remonstrèrent comment il avoient chevauchié

si avant que jusques ou trait des Gantois, se

20 trairent volsissent, mais tout paisiblement il les avoient

laissié approuchier, et comment il avoient veu leurs

banières et comment il s’estoient repeus et quatis

entre leurs ribaudiaux. «Et quel quantité de gens,

dist li contes, puent il estre par advis?» Ceulx

25 respondirent, selon leur advis au plus justement qu’il

peurent, que il estoient de cinc à sis mille. Adont dist

li contes: «Or tost, faittes apparillier toutes gens; je

les vueil aller combatre, ne jamais dou jour ne partiront

sans estre combatu.» A ces parolles sonnèrent

30 trompettes parmi Bruges, et s’armèrent toutes gens

et se assemblèrent sur le marchié. Et ensi comme il

[225] venoient, il se traioient tous et mettoient dessoubs les

banières, ensi que par ordonnance et connestablies il

avoient eu de usaige. Pardevant l’ostel dou conte se

assembloient barons, chevaliers et gens d’armes. Quant

5 tous furent apparilliés, li contes vint ou marché et veï

grant fuisson de peuple rengié et ordonné, dont il se

resjoï: adont commenda il à traire sus les champs.

[A son commandement nuls ne desobeï, mais se departirent

tous de la place et se mistrent au chemin par

10 ordonnance et se traïrent sus les champs], et gens

d’armes après.

Au vuider de la ville de Bruges, ce estoit grant plaisance

dou veoir, car bien estoient quarante mil testes

armées. Et ensi tout ordonnéement à cheval et à piés

15 il s’en vinrent assés près dou lieu où li Gantois estoient,

et là se arrestèrent. A celle heure, quant li contes de

Flandres et ses gens vinrent, il estoit haulte remontée

et le souleil s’en alloit tous jus. Bien estoit qui disoit

au conte: «Sires, vous voiés vos ennemis; il ne

20 sont au regard de nous que une pungnée de gens. Il

ne puent fuir; ne les combatons meshui. Attendés

jusques à demain que le jour venra sur nous; si verrons

mieux quel chose nous devrons faire et se seront

plus affoiblis, car il n’ont riens que mangier.» Li

25 contes s’acordoit assés à ce conseil, et eust voulentiers

veu que on eust ensi fait, mais chil de Bruges par

grant orgueil estoient si chaulx et si hastifs de eulx

combatre que il ne vouloient nullement attendre, et

disoient que tantost les aroient desconfis, et puis

30 retourneroient en leur ville. Nonobstant ordonnance

de gens d’armes, car li contes en avoit là grant fuison,

plus de uit cens lances, chevaliers et escuiers, ceulx

[226] de Bruges approchèrent et commencèrent à traire et

à jetter de canons. Adont ceulx de Gand se misent

tous en ung mont et se recueillirent tous ensamble et

fisent tous à une fois desclicquer plus de trois cens

5 canons, et tournèrent autour de ce plasquier, et misent

ceulx de Bruges le souleil en l’ueil, qui mout les greva,

et entrèrent dens eulx en escriant: «Gand!» Sitost

que ceulx de Bruges oïrent la voix de ceulx de Gand

et les canons desclicquer, et que il les veïrent venir

10 de front sur eulx et assaillir asprement, comme lasches

gens et plains de mauvais convenant, il se ouvrirent

tous et laissièrent les Gantois entrer dens eulx

sans deffence, et jettèrent leurs bastons jus, et tournèrent

le dos.

15 Les Ganthois, qui estoient fors et serrés et qui

congneurent bien que leurs ennemis estoient desconfis,

commencèrent à abatre devant eulx à deux costés et

à tuer gens, et tousjours aller devant eulx, sans point

desrouter, le bom pas, et crier: «Gand! Gand!» et

20 à dire entr’eux: «Avant! avant! suivons chaudement

nos ennemis, il sont desconfis, et entrons en Bruges

avoecq eulx. Dieu nous a ce soir regardés en pitié.»

Et ensi fisent il tous. Il poursuivirent ceulx de Bruges

asprement, et, là où il les raconsuivoient, il les abatoient

25 et occisoient, ou sus eulx il passoient, car point

il n’arrestoient ne de leur chemin il n’issoient; et ceulx

de Bruges, ensi que gens mors et desconfits, fuioient.

Si vous di que en celle chace il en i ot mout de mors

et de desconfits et d’abatus, car entr’eux point de deffence

30 il n’avoient, ne onques si meschans gens que

ceulx de Bruges ne furent ne qui plus recreanment ne

laschement se maintinrent scelon le grant bobant que

[227] au venir sus les champs fait il avoient. Et veulent li

aucun dire et supposer par imagination que il i avoit

traïson, et les autres disent que non heut, fors povre

deffence et infortunité qui cheï sur eulx.

5 § 275. Quant li contes de Flandres et les gens

d’armes qui estoient sus les champs veïrent le povre

arroi de ceulx de Bruges et comment d’eulx meïsmes

il estoient desconfi ne point de recouvrer il n’i veoient,

car chascuns qui mieux mieux fuioient devant les Gantois,

10 si furent eshahis et eshidé de eulx meïsmes, et se

commencèrent ossi à desrouter et à saulver et à fuir

l’un sà et l’autre là. Il est bien vrai que, se il eussent

point veu de bon convenant ne d’arrest de retour à

ceulx de Bruges sur ceulx de Gand, il eussent bien fait

15 aucun fait d’armes et ensonniet les Gantois, par quoi,

espoir, il se fussent recouvrés; mais nennil, il n’en i

veoient point, mais s’enfuioient chascuns qui mieux

mieux vers Bruges, ne le fils n’attendoit mie le père

ne le père le fils. Adont se desroutèrent ossi ces gens

20 d’armes et ne tinrent point d’arroi, et n’eurent li pluseurs

talant de traire vers Bruges, car la foule et la

presse estoit si très grande sus les champs et sur le

chemin en venant à Bruges que c’estoit grant hideur

à veoir et de oïr les navrés et les blechiés plaindre et

25 crier, et les Gantois aux talons de ceulx de Bruges

crier: «Gand! Gand!» et abatre gens et passer

oultre sans arrester. Ces gens d’armes le plus ne se

fussent jamais boutés en ce peril. Meïsmement li contes

fu conseilliés de retraire vers Bruges et de entrer

30 premiers en la porte, et de faire garder la porte ou

clorre, par quoi les Gantois ne l’esforchassent et feussent

[228] seigneurs de Bruges. Li contes de Flandres, qui

ne veoit point de recouvrer de ses gens sus les champs

et que chascuns fuioit et que ja estoit toute noire nuit,

creï ce conseil et tint ce chemin et fist sa banière

5 chevaucher devant lui, et chevaucha tant qu’il vint dedans

Bruges, et entra en la porte auques des premiers,

espoir, lui quarantime, ne plus ne se trouva il. Adont

ordonna il ses gens pour garder la porte et pour

clorre, se les Gantois venoient, et puis chevaucha li

10 contes vers son hostel et envoia par toute la ville gens,

et [fist] commandement que chascuns sus la teste perdre

se traisist vers le marché. L’intention dou conte estoit

telle de recouvrer la ville par ce parti, mais non fist,

sicomme je vous recorderai.

15 § 276. Entretemps que li contes estoit en son hostel

et que il envoioit les clers des doiens des mestiers

de rue en rue, pour traire sur le marché et [recouvrer]

la ville, li Gantois qui entrèrent en la ville de Bruges en

poursuivant asprement leurs ennemis, le premier chemin

20 qu’i fisent sans tourner chà ne là, il s’en allèrent

tout droit sus le marchié, et là se rengièrent et arrestèrent.

Messires Robert Mareschaux, ung chevalier dou

conte, avoit esté envoié à la porte pour sçavoir comment

on s’i maintenoit, entretemps que li contes faisoit

25 son commandement qui cuidoit recouvrer la ville,

mais il trouva que la porte estoit volée hors des gons

et que li Gantois en estoient maistre; et proprement il

trouva de ceulx de Bruges qui lui disent: «Robert,

Robert, retournés et vous sauvés, car la ville est conquise

30 de ceux de Gand.» Adont retourna li chevaliers

au plus tost qu’il peut devers le conte, qui se partoit

[229] de son hostel tout à cheval et grant fuison de falots

devant lui, et s’en venoit sus le marchié. Si lui dist ce

chevalier ces nouvelles. Nonobstant, li contes, qui vouloit

tout recouvrer, s’en vint vers le marchié; et, ensi

5 comme il i entroit à grant fuison de falots, en escriant:

«Flandres au lion au conte!» ceulx qui estoient à

son frain et devant lui regardèrent et veïrent que la

place estoit toute chargée de Gantois; si lui disent:

«Monsigneur, pour Dieu, retournés. Se vous alés plus

10 avant, vous estes mors, ou pris de vos ennemis au

mieux venir, car il sont tous rengiés sus le marchié et

vous attendent.» Et ceulx lui disoient verité, car li

Gantois disoient ja, si trestost comme il le veïrent

naistre d’une ruelle: «Veci Monsigneur, veci le

15 conte! Il vient entre nos mains.» Et avoit dit Phelipes

d’Artevelle et fait dire de renc en renc: «Se li contes

vient sus nous, gardés bien que nuls ne lui face mal,

car nous l’enmenrons vif et en sancté à Gand, et là

arons nous paix à nostre voulenté.» Li contes, qui

20 venoit et qui cuidoit tout recouvrer, encontra, assés

près de la place où li Gantois estoient tous rengiés,

de ses gens qui lui disent: «Ha! Monsigneur, pour

Dieu, n’alés plus avant, car li Gantois sont seigneurs

dou marchié et de la ville; et, se vous entrés

25 ou marchié, vous estes mort; et encores en estes

vous en aventure, car ja vont grant fuison de Gantois

de rue en rue, querant leurs ennemis, et ont

mesmement assés de ceulx de Bruges, qui les mènent

querir d’ostel en hostel ceulx qu’i veullent avoir;

30 et estes [tous] ensonniés de vous sauver, ne par

nulles des portes de Bruges ne vous poués [issir ne

partir que vous ne soiés ou mors ou pris, car] li Gantois

[230] en sont seigneur, ne à vostre hostel ne poués

vous retourner, car il i vont une grant route de

Gantois.»

Quant le conte entendi ces nouvelles, si lui furent

5 très dures, et bien i ot raison, et se commença grandement

à eshider et à imaginer le peril où il se veoit,

et creut conseil de non aler plus avant et de lui saulver,

se il pouoit. Et fu tantost de lui meïsmes conseilliés:

il fist estaindre tous les falots qui là estoient, et dist

10 à ceulx qui dalés lui estoient: «Je voi bien qu’il n’i a

point de recouvrer. Je donne congiet à tout homme,

et chascuns se saulve qui puet ou scet.» Ensi comme

il ordonna, il fu fait; les falots furent estaints et gettés

dedans le[s] russiaux, et tantost s’espardirent et

15 demuchièrent ceulx qui là estoient. Si se tourna li contes en

une ruelle, et là se fist desarmer par ung sien varlet

et jetter toutes ses armeures aval, et vesti la hoppelande

de son varlet, et puis li dist: «Va t’an ton chemin,

et te saulve, se tu pues. Aies bonne bouche: se

20 tu eschiés es mains de mes ennemis et on te demande

de moi, garde bien que tu n’en dies riens.»--«Monsigneur,

respondi chil, pour mourir ossi ne ferai je.»

Ensi demora li contes de Flandres tout seul, et pouoit

bien adont dire que il se trouvoit en grant aventure,

25 car, à celle heure, [se] par aucune infortunité, il fust

escheus ens es mains des routes qui aval Bruges

estoient et alloient et qui les maisons serchoient et les

amis dou conte occisoient ou ens ou marchié les amenoient,

et là tantost devant Phelippe d’Artevelle et les

30 cappitaines il estoient mort et esservelé, sans nul moien

ou remède il eust esté mort. Si fu Dieu proprement

pour lui, quant de ce peril il le délivra et saulva, car

[231] onques en si grant peril en devant n’avoit esté ne ne

fu depuis, sicomme je vous recorderai presentement.

§ 277. Tant se demucha, à icelle heure, environ mienuit

ou ung peu oultre, li contes de Flandres par rues

5 et par ruelles que il le convint entrer de nécessité,

autrement il eust esté trouvé et pris des routiers de

Gand et de Bruges ossi qui parmi la ville aloient, en

l’ostel d’une pouvre femme. Ce n’estoit pas hostel de

seigneur, de sales, de cambres ne de manandries,

10 mais une povre maisonnette enfumée, ossi noire que

arremens de fumiere de tourbes, et n’i avoit en celle

maison fors le bouge devant et une povre tente de

vièle toille enfumée pour esconser le feu, et pardessus

un povre solier ouquel on montoit à une eschelle de

15 set eschellons. En ce solier avoit un povre litteron où

li povre enfant de la femmelette gisoient.

Quant li contes fut, tout seul et tout esbahi, entré en

celle maison, il dist à la femme, qui estoit toute

effreé[e]: «Femme, sauve moi! Je suis tes sires le

20 conte de Flandres, mais maintenant il me fault repourre

et mussier, car mes ennemis me chassent, et dou bien

que tu me feras je t’en donrai bon guerdon.» La povre

femme le recongneut assés, car elle avoit esté plusieurs

fois à l’aumosne à sa porte: si l’avoit veu aller et

25 venir, ensi que ungs sires va en ses deduis, et fu tantost

avisée de respondre, dont Dieu aida au conte, car

elle n’eust peu si petit detrier que on eust trouvé le

conte devant le feu parlant à elle: «Sire, montés

amont en mon solier, et vous bout[és] dessoubs un lit

30 où mes enfans dorment.» Il le fist, et entretemps la

femme se essonia en son hostel entour le feu et à ung

[232] autre petit enfant qui gisoit en ung repos. Li contes de

Flandres entra en ce solier et se bouta, au plus bellement

et souef que il pot, entre la coute et l’estrain de

ce povre literon; et là se quati et fist le petit: faire li

5 convenoit.

Chroniques de J. Froissart, tome 10/13 · 第 24 / 36 段