Six jours après, en effet, arrivant à Tournai Guillaume de

Reighersvliet, Jean de la Gruthuse, Jean Vilain et le prévôt de

Haerlebeke[335], porteurs des conditions du comte, qui n’entend faire

la paix avec les Gantois que si on lui livre, pour en disposer selon sa

volonté, tous les hommes de la ville de Gand de quinze à soixante ans.

Philippe d’Artevelde et ses compagnons refusent d’accepter un pareil

traité, sans avoir consulté les Gantois; ils retournent à leur ville

en passant par Ath. P. 209 à 211, 370, 371.

[335] Le prévôt de Haerlebeke, conseiller et chancelier du comte de

Flandre, plus connu sous le nom de prévôt de Saint-Donat de Bruges,

se nommait Sohier vander Beke et était un ancien chanoine de Tournai.

Malgré le rôle conciliateur que lui prête Froissart (t. IX, p. 211),

il n’en avait pas moins été visé personnellement dans le traité de

1379 (t. IX, p. LXXXVI, note 6).

La conférence de Tournai est donc terminée, à la grande joie du comte,

qui ne veut à aucun prix faire la paix avec les Gantois avant d’en

avoir tiré un châtiment exemplaire.

Nouvelle émeute des Parisiens, qui, craignant que le roi ne prenne la

ville par surprise et ne fasse des exécutions, mettent les quartiers en

état de défense et multiplient les patrouilles de nuit[336]. P. 211,

212, 371.

[336] Ce passage de Froissart, relatif à de nouveaux troubles de

Paris, n’est pas ici à sa place; il se rapporte à la fin d’avril, au

moment où le sire de Couci, envoyé en ambassade auprès des Parisiens

(voy. plus haut, p. XLV, note 247), ne put obtenir d’eux qu’une somme

de 12,000 francs pour les besoins du roi. Poussé par les seigneurs,

qui désiraient le pillage de la ville et s’y préparaient (_Chr. des

Quatre Valois_, p. 302), Charles VI voulut à ce moment affamer Paris

et songea même à donner l’assaut (_Chronographia_, t. III, p. 32-33).

Les conférences de Saint-Denis amenèrent un accord dont Froissart a

parlé plus haut (p. 153-155).

Philippe d’Artevelde, revenu à Gand, hésite à annoncer à ses

compatriotes les mauvaises nouvelles qu’il rapporte et ajourne cette

communication au lendemain, 9 heures, sur la place du marché du

Vendredi. Seul, Pierre du Bois est mis au courant des conditions que

veut imposer le comte. C’est une lutte qui se prépare où il faut

réussir ou mourir. P. 212 à 214, 371, 372.

Le jour arrivé, un mercredi, en présence du peuple et des capitaines de

la ville, Philippe rend compte de sa mission et démontre qu’en réponse

aux exigences du comte, ils n’ont d’autre parti à prendre que de

marcher sur Bruges au nombre de 5 ou 6,000, et de livrer bataille. Les

Gantois acclament Philippe. Rendez-vous est pris pour le lendemain: on

choisira les combattants et on partira. P. 214 à 219, 372, 373.

Le jeudi, 1er mai, les 5,000[337] hommes sont choisis; ils partent

accompagnés des vœux de la population et viennent gîter à une heure et

demie de la ville. Le vendredi, ils sont à une lieue de Bruges[338].

Protégés d’un côté par un grand marais, de l’autre par leurs bagages,

ils passent la nuit dans l’attente de la bataille. P. 219, 220, 373.

[337] D’après une chronique (_Ist. et chr._, t. II, p. 204), les

Gantois n’étaient que 4,000 «et avoit avec yauls pluiseurs carios qui

menoient trebus et espingalles.» D’après Olivier de Dixmude, cité par

Kervyn (t. X, p. 458), l’armée de Philippe d’Artevelde s’élevait à

8,000 hommes.

[338] Au point du jour, le vendredi 2 mai 1382, les Gantois arrivent

à _nonne_ à une lieue de Bruges (_Ist. et chr._, t. II, p. 246), dans

la plaine de Beverhoutsveld, qui a donné son nom à la bataille.

Le samedi, 3 mai, jour de la fête et procession de Bruges, le comte est

informé de l’arrivée des Gantois. Il fait prendre les armes et envoie

en avant trois de ses hommes pour le renseigner; ce sont Lambert de

Lambres, Damas de Buxeuil[339] et Jean du Béart[340]. De son côté,

Philippe d’Artevelde fait dire la messe dans son camp et prêcher la

guerre par les moines qui ont accompagné les Gantois. P. 220 à 222, 373

à 375.

[339] Le texte de Froissart porte ici _Buxy_, mais de la comparaison

d’un autre passage où figure cet écuyer, à l’occasion des obsèques

du comte de Flandre en 1384 (Kervyn, t. X, p. 282), et d’une pièce

d’archives publiée par Kervyn (t. XXI, p. 266), il résulte qu’il

s’appelait _Buxeul_ = _Buxeuil_. C’est du reste ainsi orthographié

qu’il apparaît de nouveau dans Froissart (t. XV, p. 396, 397 et 423).

[340] Le nom de ce personnage, qui assiste comme écuyer aux obsèques

du comte de Flandre (Kervyn, t. X, p. 282), semble altéré; nous le

retrouvons ailleurs (t. X, p. 542, et t. XXI, p. 266) sous les formes

_Leombiart_ et _Le Ombearde_, peut-être _Lombard_.

Philippe harangue ses troupes. Le repas a lieu, et les Gantois se

préparent au combat en s’abritant derrière leurs _ribaudeaux_, sortes

de brouettes blindées de fer, garnies de piques et armées de canons,

qu’ils poussent devant eux. P. 222 à 224, 375.

Les trois chevaliers envoyés en éclaireurs reviennent à Bruges. Le

comte fait sonner le départ, et ses gens, au nombre de 40,000[341],

viennent prendre position en face des Gantois. La journée est déjà

assez avancée[342]. Effrayés par les 300 canons des Gantois[343]

et aveuglés par le soleil, qui baisse à l’horizon, les Brugeois se

débandent bientôt et s’enfuient vers la ville, poursuivis par leurs

ennemis. Les morts sont nombreux[344]. P. 224 à 227, 375, 376.

[341] D’après une chronique (_Ist. et chr._, t. II, p. 204), l’armée

du comte était forte de 20,000 hommes, sans compter les courtiers,

bouchers, poissonniers et vairiers qui étaient du parti du comte, les

tisserands et foulons tenant pour les Gantois (_Ibid._, p. 205). Dans

Olivier de Dixmude, ce nombre est réduit à 12,000 hommes. Le comte

devait avoir aussi à son service des gens d’armes anglais, que nous

voyons _faire montre_ en la ville de Bruges le 6 avril 1382 (_Arch.

du Nord_, citées par Le Glay, _Chr. rimée_, p. 103).

[342] La bataille commença à l’heure de vêpres (_Ist. et chr._, t.

II, p. 204); les Brugeois étaient «plains de viandes et de vins»

(_Ibid._, p. 247).

[343] Il y eut deux décharges d’artillerie de la part des Gantois;

l’une d’elles jeta le comte à bas de son cheval (_Ist. et chr._, t.

II, p. 247).

[344] D’après le _Religieux de Saint-Denis_, (t. I, p. 112), l’armée

du comte perdit 5,000 hommes; 6,000, d’après Olivier de Dixmude.

Voyant la lâcheté des gens de Bruges[345], le comte, avec quelques

chevaliers[346], profite de la nuit qui commence pour rentrer dans

Bruges, dont il ordonne de fermer les portes. Il convoque toute la

population sur la place du marché. P. 227, 228, 376, 377.

[345] Malgré la panique provoquée dans les rangs de ses auxiliaires,

le comte voulait quand même assaillir les Gantois, mais «une grant

partie de ceulx de ladicte ville de Bruges se tournèrent contre lui

et se mirent avecques ses ennemis et en leur ayde» (_Ist. et chr._,

t. II, p. 258).

[346] Obligé de fuir et de rentrer à Bruges, le comte n’avait pour

l’accompagner que 40 hommes (Meyer, fol. 184 rº).

Les Gantois brisent les portes et s’emparent de la ville[347]. Le

comte, qui se rend au marché, est forcé de renvoyer son escorte et de

revêtir la houppelande de son valet[348]. P. 228 à 231, 377, 378.

[347] Un nouveau combat eut lieu dans l’intérieur de la ville, où

périrent près de 10,000 habitants (_Chronographia_, t. III, p. 33).

Le _Religieux de Saint-Denis_ (t. I, p. 118) prétend qu’étant entrés

presque sans résistance dans Bruges, sous prétexte d’assister à la

procession, les Gantois se ruèrent sur les habitants et en égorgèrent

une partie avec les armes qu’ils tenaient cachées.

[348] Le comte perdit son sceau dans la déroute, et trois semaines

après, à Lille, dut se servir de celui du sire de Ghistelles (_7e

Cartulaire de Flandre_, cité par Le Glay dans _Chr. rimée_, p. 104).

A minuit, il se fait reconnaître d’une pauvre femme, qui le cache

dans le lit de ses enfants[349]: il échappe ainsi aux recherches des

routiers de Gand, qui veulent le remettre vivant aux mains de Philippe

d’Artevelde. P. 231 à 233, 378, 379.

[349] Froissart a donné dans sa _Chronique de Flandre_ (_Bibl. nat._,

ms. fr. 5004, fol. 105 vº-108 rº) une rédaction plus détaillée qui

nous apprend que ce fut à un bourgeois de Gand, nommé Renier Campion,

que le comte dut son salut. La vieille femme qui le cacha chez elle

était la veuve Bruynaert (Kervyn, _Hist. de Flandre_, t. III, p.

486).

Maîtres de la ville, les Gantois, sur l’ordre de François Ackerman,

épargnent les marchands et les étrangers, mais sont sans pitié pour les

quatre métiers, courtiers, fripiers, bouchers et poissonniers, qui ont

toujours été du parti du comte: on en tue plus de 1,200, leurs maisons

sont pillées[350], leurs femmes violentées.

[350] Le pillage fut grand (_Ist. et chr._, t. II, p. 178); d’après

Walsingham (t. II, p. 62), 17,000 hommes furent tués dans Bruges.

Le dimanche matin, 4 mai, à sept heures, les habitants de Gand

apprennent la nouvelle de leur victoire et en ont grande joie. A

Audenarde, la frayeur est extrême[351], car on craint l’arrivée des

Gantois qui, avec 3 ou 4,000 hommes, prendraient facilement la ville.

Mais il n’en est rien, et les gens d’Audenarde, encouragés par trois

chevaliers, Jean de Baronaige[352], Thierri d’Anvaing[353] et Florent

de Heule[354], attendent la venue de Daniel d’Halewyn que le comte va

leur envoyer. P. 233 à 235, 379, 380.

[351] Un assez grand nombre d’habitants quittèrent alors leur ville

et se retirèrent à Tournai avec tout ce qu’ils possédaient (_Arch.

nat._, JJ 122, fol. 37 vº).

[352] Jean de Baronaige figure déjà, quoique non mentionné par

Froissart, parmi les défenseurs d’Audenarde en octobre 1379 (_Chr. et

ist._, t. II, p. 165 et 230).

[353] Sur la filiation et les alliances de Thierri d’Anvaing, voy.

Kervyn (t. XX, p. 98).

[354] Florent de Heule avait été fait chevalier au siège d’Audenarde

en octobre 1379 (_Ist. et chr._, t. II, p. 166).

Philippe d’Artevelde et les autres chefs des Gantois ne font aucun

mal à ceux des menus métiers, dont ils respectent la vie et la

propriété[355]. Sans se soucier de ce qu’est devenu le comte, ils

songent à ravitailler la ville de Gand. Damme et l’Écluse leur ouvrent

leurs portes et leur fournissent du vin et des farines qu’ils expédient

à Gand. P. 235, 236, 380.

[355] Un des premiers actes de Philippe d’Artevelde fut de mettre

de nouveaux fonctionnaires à la tête de la ville (_Ist. et

chr._, t. II, p. 248). La _Chronique de Flandre_ donne le nom de

l’épicier-hôtelier, Guillaume le Cat (_Bibl. nat._, ms. fr. 5004,

fol. 110 rº), chez qui Philippe organisa la nouvelle administration

de Bruges (voy. aussi Kervyn, t. X, p. 460). Philippe avait fait

rassembler hors des murs, à l’abbaye de Sainte-Catherine, tous ceux

de Bruges qui acceptaient le nouvel état de choses et leur avait fait

jurer fidélité; le reste des habitants avait été tué (_Ist. et chr._,

t. II, p. 205), ce qui ne concorde guère avec l’opinion de Walsingham

(t. II, p. 62), qui prétend que les procédés des Gantois furent si

humains que, trois jours après la prise de la ville, les marchandises

recommençaient à affluer à Gand et les marchés à se rouvrir.

C’est le dimanche, pendant la nuit, que le comte sort de Bruges, seul,

à pied, couvert d’une vieille houppelande. Une fois dans la campagne,

il gagne Lille, monté sur un cheval que lui procure Robert le Marescal,

un de ses fidèles chevaliers, mari d’une de ses filles bâtardes. Il

retrouve, le lundi, à Lille la plupart de ses barons, qui ont échappé

au combat[356]. Les autres, comme Gui de Ghistelles, se sont réfugiés

en Zélande et en Hollande. P. 237, 238, 380.

[356] Le comte resta caché jusqu’à minuit le samedi (et non le

dimanche) et sortit seul et à pied de Bruges (_Ist. et chr._, t.

II, p. 247) «par une fausse porte» (_Chr. normande de P. Cochon_,

p. 170). Il prit aussitôt le chemin de Lille, arriva à Trois-Sœurs,

y trouva une jument qui le conduisit jusqu’à Roulers; là il se fit

reconnaître «à son hoste du _Cornet_, qui le monta de bon cheval et

le mena jusques en Lille, et ses gens siewirent après luy» (_Ist. et

chr._, t. II, p. 248). D’après la _Chronographia_ (t. III, p. 33), le

comte avait deux compagnons de fuite.

La nouvelle de la défaite du comte est reçue avec plaisir par les

habitants des bonnes villes, les Liégeois entre autres, par ceux de

Paris et de Rouen, par le pape Clément, qui voit dans cet échec un

châtiment céleste[357], et par les gens de Louvain[358], qui se sentent

d’autant plus forts pour lutter contre leur seigneur le duc Wenceslas

de Brabant. Le comte n’est même pas plaint par les hauts barons, qui

n’aiment pas son grand orgueil. P. 238, 239, 380, 381.

[357] «A part les châtellenies de Cassel, de Bourbourg et de

Dunkerque, tenues par la dame de Bar, toute la Flandre était perdue

pour Clément VII» (Valois, _La France et le grand schisme_, t. I, p.

261-262).

[358] La défaite du comte fut une occasion pour les gens de Louvain

et de Liège de resserrer leur alliance avec les Gantois, et

d’échanger avec eux des ambassades (Kervyn, t. X, p. 460).

Les Gantois décident d’abattre deux portes[359] de Bruges, avec les

murs qui sont du côté de Gand, et de prendre comme otages 500 bourgeois

notables. Puis ils se font jurer obéissance par toutes les villes du

Franc de Bruges et du littoral du comté de Flandre. La soumission est

reçue à Bruges par Pierre du Bois et Philippe d’Artevelde, qui tient

état de prince. Le château de Male est pillé, toutes ses richesses

volées. Pendant quinze jours, deux cents chariots ne font que

transporter à Gand l’or, l’argent, les vêtements de prix, la vaisselle,

les bijoux que l’on trouve à Bruges[360]. P. 239 à 241, 381.

[359] Une des rédactions des _Chroniques de Flandre_ (_Ist. et chr._,

t. II, p. 205), de même que Meyer (fol. 184 vº), parle de _trois_

portes de Bruges, qui furent détruites dès le 7 mai.

[360] Voy. _Ist. et chr._, t. II, p. 178.

Les 500 otages partent pour Gand[361] escortés par François Ackerman,

Pierre de Wintere et 1,000 de leurs hommes. Pierre du Bois reste à

Bruges pour hâter la démolition des murs. Philippe d’Artevelde, avec

4,000 hommes, part pour Ypres, où il reste huit jours pour recevoir

la soumission de Cassel, de Furnes et autres villes[362]. Puis il se

rend à Courtrai[363], mais ne peut obtenir qu’Audenarde fasse acte

d’obéissance. Les trois chevaliers, gardiens de la ville, ne veulent

point trahir le comte et se rient des menaces du fils d’un brasseur

d’hydromel[364]. P. 241, 242, 381.

[361] _Ibid._, p. 205.

[362] Ces autres villes étaient Damme, l’Écluse, Berghes «et tout le

remanant de Flandre» (_Ist. et chr._, t. II, p. 178 et 248).

[363] Philippe d’Artevelde alla à Courtrai, où il était le 11 mai,

avant de se rendre à Ypres, où il était le 24. A la fin de mai, il

mettait le siège devant Audenarde (Meyer, fol. 185 vº).

[364] Une chronique française de la Bibliothèque nationale (fr.

17272, fol. 22 vº) qualifie Jacques d’Artevelde de «brasseur de

miel.» C’est ainsi que Froissart s’exprime dans sa première rédaction

et dans la rédaction du ms. d’Amiens (t. I, p. 127 et 394); mais,

dans la rédaction du ms. de Rome (t. I, p. 394), il le nomme

simplement _bourgeois_. Les _Grandes Chroniques_ (t. V, p. 372)

disent qu’il «prist à femme une brasseresse de miel;» même leçon dans

la _Chronographia_ (t. II, p. 46). Voy. à cet égard Kervyn, t. II,

p. 533-539, et t. IV, p. 464-475. Les travaux de M. de Poter sur les

Artevelde, dans les publications de l’Académie de Belgique, ont été

complétés par M. J. Vuylsteke en 1873 (_Eenige Bijzonderheden over de

Artevelden_).

Furieux de cette résistance, Philippe séjourne cinq ou six jours à

Courtrai, puis retourne à Gand, où il est accueilli avec les plus

grands honneurs. Magnifiquement vêtu, entouré de soldats, menant vie

joyeuse et dépensant largement, le nouveau _rewaert_ de Flandre est au

comble de sa puissance. P. 242, 243, 381, 382.

Le comte est à Lille[365]; il songe à reconquérir son pays rebelle avec

l’aide de son gendre le duc de Bourgogne et du jeune roi de France,

qui, certainement, suivra les avis de son oncle. En attendant, il

envoie comme capitaine à Audenarde Daniel d’Halewyn, accompagné de 150

lances, de 100 arbalétriers et de 200 hommes de pied. P. 243 à 245,

382, 383.

[365] Pour essayer de paralyser le commerce des villes révoltées,

le comte signe à Lille, le 15 mai 1382, des lettres par lesquelles

il déclare ne plus prendre «sous sa protection et sauve-garde les

marchands étrangers étant en Flandre, à cause de la rebellion des

habitants de ce pays» (Pièce des _Arch. du Nord_, analysée par Le

Glay, _Chr. rimée_, p. 103). D’après Walsingham (t. II, p. 62), le

comte se tint à Saint-Omer pendant le siège d’Audenarde.

Le 17 mai, Daniel d’Halewyn entre dans Audenarde; avec lui sont

Louis et Gilbert de Leeuwerghem[366], Jean[367] et Florent de Heule,

Blanchart de Calonne, Gérard de Rasseghem, Gérard de Marquillies,

Lambert de Lambres, Enguerran Zannequin[368], Morelet d’Halewyn,

Hanghenandin et plusieurs autres chevaliers et écuyers de Flandre et

d’Artois. P. 245, 246, 383.

[366] Gilbert de Leeuwerghem, écuyer, était capitaine d’Audenarde à

la date du 8 avril 1382 (Le Glay, _Chr. rimée_, p. 103). Il devint

plus tard chambellan du duc de Bourgogne.

[367] Jean de Heule était un des défenseurs d’Audenarde en 1379

(_Ist. et chr._, t. II, p. 165 et 230).

[368] Cet écuyer appartenait sans doute à la famille de Nicolas

Zannequin, capitaine des Flamands, tué à la bataille de Cassel.

Philippe entreprend alors le siège d’Audenarde, il lève une taille de

quatre gros par semaine sur chaque feu et convoque tous les combattants

flamands pour le 9 juin sous les murs d’Audenarde. Personne ne manque à

l’appel et Philippe se trouve à la tête d’une armée de plus de 100,000

hommes[369], bien approvisionnés de tous côtés. Son premier soin est de

planter des pieux dans l’Escaut, pour empêcher les bateaux de Tournai

de descendre à Audenarde. P. 246, 247, 383, 384.

[369] D’après le _Religieux de Saint-Denis_ (t. I, p. 170), l’armée

de Philippe d’Artevelde comptait 300 archers anglais, 40,000 Gantois

et un grand nombre de bannis et de condamnés.

Daniel d’Halewyn s’apprête à soutenir le siège; il distribue les

provisions, couvre de terre les toits des maisons voisines des murs,

exposées plus particulièrement aux coups des nombreux canons des

Gantois, renvoie de la ville les vieillards et les bêtes de somme et

loge dans les églises les femmes et les enfants. Il soutient ainsi le

siège tout l’été, faisant parfois des escarmouches où se distinguent

deux frères, écuyers d’Artois, Lambert et Tristan[370] de Lambres.

[370] Nous voyons Tristan de Lambres, écuyer, tenir un écu aux

obsèques du comte de Flandre (Kervyn, t. X, p. 282).

Philippe d’Artevelde, qui ne veut point donner l’assaut pour ménager

son monde, établit sur la montagne qui domine Audenarde un immense

_mouton_ destiné à jeter de grosses pierres sur la ville[371]; il a de

plus à sa disposition d’autres puissants engins, qui ne peuvent réussir

à lasser la patience et le courage des assiégés. P. 247 à 249, 384.

[371] M. Kervyn veut reconnaître cette grosse pièce de siège «dans

le canon gigantesque placé aujourd’hui à Gand,» près du marché du

Vendredi (t. X, p. 461).

Pendant le siège d’Audenarde, 1,200 routiers environ se détachent de

l’armée et s’en vont détruire par toute la Flandre les châteaux des

nobles; ils dévastent une seconde fois le château du comte à Male

et brisent le berceau où il dormait enfant. De là, ils se rendent à

Bruges, où ils sont bien reçus par Pierre du Bois et Pierre de Wintere;

et, après quelques jours de repos, ils passent la Lys à Warneton[372]

et viennent devant Lille abattre les moulins à vent et brûler les

villages.

[372] Belgique, prov. de Flandre occidentale, sur la rive gauche de

la Lys.

Attaqués par 4,000 hommes de la garnison de Lille, les routiers entrent

en Tournaisis et, après avoir brûlé Helchin[373] et autres villages,

qui sont du royaume de France, ils retournent au siège d’Audenarde[374].

[373] Belgique, prov. de Flandre occidentale. La ville d’Helchin

«estoit enclavée ou royaume de Franche» (_Ist. et chr._, t. II, p.

178).

[374] Le _Religieux de Saint-Denis_ parle d’un défi que le seigneur

d’Heerzele aurait envoyé au comte (t. I, p. 172); il est plus

probable d’admettre que ce fut entre Daniel de Halluin et le sire

d’Heerzele qu’eut lieu, sous les murs d’Audenarde, une joute dont

parle une chronique française (_Bibl. nat._, fr. 17272, fol. 43 vº et

44 vº).

Le duc de Bourgogne apprend ces nouvelles à Bapaume: il en donne

aussitôt avis à Charles VI, qui est à Compiègne[375]; c’est pour lui

une bonne fortune de voir ainsi mêlé le roi de France à cette affaire,

d’où il ne peut advenir que secours pour le comte de Flandre, son

beau-père. P. 249, 250, 384, 385.

[375] Le roi se trouve à Compiègne du 8 au 11 juillet 1382 (Petit,

_Séjours de Charles VI_, p. 14).

Le comte apprend à Hesdin[376] le sac de son château de Male: furieux,

il se rend à Arras, puis à Bapaume[377] auprès du duc de Bourgogne,

son beau-fils, qui lui promet aide contre toute la _ribaudaille_ de

Flandre. Revenu à Arras, il délivre de prison plus de deux cents otages

et retourne à Hesdin. P. 250 à 252, 385.

[376] Le comte, qui réside à Hesdin au commencement du mois de

juin, approuve, à la date du 4, la défense faite par le bailli aux

habitants de Termonde de sortir de la ville (_Chr. rimée_, p. 104).

Le 26 août, il paie .VI. livres .II. sols «au Grand Coppin pour les

fraiz des justices fais à Hesdin de .III. conspirateurs de Flandres»

(_Ibid._, p. 105).

[377] A Bapaume, le comte fait décoller les otages de la ville de

Courtrai, qui vient de se rendre aux Gantois; de Douai, il envoie les

otages d’Ypres à Bapaume, à Hesdin et ailleurs (_Ist. et chr._, t.

II, p. 206).

Soucieux de tenir sa promesse, le duc de Bourgogne quitte Bapaume avec

Gui de la Trémoïlle et l’amiral Jean de Vienne. Il se rend à Senlis

auprès du roi, dont la jeunesse ardente ne demande qu’à combattre,

d’accord avec les ducs de Berri et de Bourbon. Un conseil de prélats et

de nobles est convoqué à Compiègne pour décider ce qu’il y a lieu de

faire[378]. P. 252 à 256, 385, 386.

[378] C’est au mois d’août que fut convoquée à Compiègne l’assemblée

des nobles et des prélats (Terrier de Loray, _Jean de Vienne_, p.

167). Le roi et le duc de Bourgogne s’y trouvaient ensemble le 15

(Petit, _Séjours de Charles VI_, p. 14, et _Itinéraires_, p. 152).

Songe du roi à Senlis; origine du cerf volant adopté par le roi comme

emblème[379]. P. 256 à 259, 386, 387.

[379] Le _Religieux de Saint-Denis_ (t. I, p. 70) raconte d’une autre

façon l’origine de l’emblème adopté par Charles VI, qui aurait pris

à la chasse un cerf, porteur d’un collier sur lequel étaient gravés

les mots: _Cæsar hoc mihi donavit_. Le récit de Froissart faisant

allusion à un cerf _volant_ a au moins le mérite d’expliquer toutes

les particularités de l’animal cher au roi.

Le siège d’Audenarde traîne en longueur. Craignant l’intervention du

roi de France, Philippe d’Artevelde, qui a déjà dans son armée des

archers anglais, songe à une alliance avec le roi d’Angleterre. P. 259

à 261, 387, 388.

Mais, pour masquer son jeu, il écrit au roi de France une lettre

où il lui demande d’obtenir la paix du comte de Flandre[380]. Le

messager, porteur de la lettre, arrive à Senlis; comme il n’a pas

de sauf-conduit, il est arrêté et mis en prison pour plus de six

semaines[381]. Le roi et son conseil ne font que rire de la lettre

de Philippe. Ne recevant pas de réponse, ce dernier propose alors à

ses capitaines de faire alliance[382] avec le roi d’Angleterre, qu’on

laissera passer par les Flandres pour entrer en France; moyennant quoi

le roi d’Angleterre remboursera les 200,000 vieux écus que le pays

flamand prêta autrefois au roi Édouard III, pour payer ses troupes

devant Tournai[383]. P. 261 à 263, 388.

[380] La _Chronographia_ (t. III, p. 34-35) fait remonter

antérieurement (au 24 juin 1382) l’envoi d’une lettre de Philippe

d’Artevelde, demandant au roi de France, qu’il appelle _son

seigneur_, de prendre en main le gouvernement des Flandres en lieu

et place du comte, s’il ne voulait pas voir le roi d’Angleterre

se substituer à lui. Les Flamands ne demandaient du reste qu’à

traiter; mais le comte de Flandre et le duc de Bourgogne poussaient

au contraire le roi à faire la guerre (_Chr. des Quatre Valois_, p.

305).

Chroniques de J. Froissart, tome 10/13 · 第 7 / 36 段