SA CHANCE DANS LA VIE

_Alors il dressa une pile de têtes; il en entassa trente mille

l'une sur l'autre,--tout cela pour plaire à la jeune Infidèle,

au pays où se rident les eaux de l'Oxus. Et ainsi parla le

farouche Atulla Khan: «C'est l'amour qui a fait de cette chose

un homme.»_

(HISTOIRE D'OATTA)

Oubliez tout net les réceptions, les listes d'invités aux palais du

gouvernement, les bals de corporations commerciales; partez le plus loin

possible de tous les êtres, de toutes les personnes que vous connaissez

dans votre milieu respectable,--et tôt ou tard vous franchirez la ligne

où s'arrête la dernière goutte de sang blanc, et que bat de ses flots la

marée montante du sang noir.

Il serait plus aisé d'entrer en conversation avec une duchesse de

création récente, alors qu'elle est sous le coup de l'émotion que de

causer avec les habitants de la zone frontière sans enfreindre

quelques-unes de leurs conventions, sans heurter un de leurs sentiments.

Les relations se compliquent de la façon la plus bizarre entre le Noir

et le Blanc.

Parfois le Blanc éclate en accès d'orgueil farouche, puéril,--qui sont

l'orgueil de race devenu difforme; parfois ce sont chez le Noir des

crises plus farouches encore d'abaissement, d'humilité, des usages à

demi païens, d'étranges, d'inexplicables impulsions criminelles.

Un de ces jours, ces gens-là, entendez-moi bien, il s'agit de gens très

inférieurs à la classe d'où sortit Derozio, l'homme qui imita

Byron,--ces gens-là donneront naissance à un écrivain, à un poète,--et

alors nous saurons comment ils vivent, et ce qu'ils sentent.

Jusqu'alors aucune des histoires qu'on racontera sur eux ne pourra être

absolument vraie, soit par elle-même, soit dans les conclusions qu'on en

tire.

Miss Vezzis vint de l'autre côté de la ligne frontière pour soigner

quelques enfants appartenant à une dame, jusqu'à ce qu'une nourrice déjà

retenue pût arriver.

La dame disait que miss Vezzis était une bonne incapable, malpropre,

inattentive.

Il ne lui vint jamais à l'esprit que miss Vezzis avait son existence à

diriger, ses propres affaires pour lui donner du souci, et que ces

affaires-là étaient la chose la plus importante qu'il y eût au monde

pour miss Vezzis.

Bien peu de maîtresses admettent ce genre de raisonnement.

Miss Vezzis était aussi noire qu'une botte, et à en juger d'après notre

idéal, affreusement laide. Elle portait des robes de cotonnade imprimée

et des souliers à bouts carrés, et quand les enfants lui faisaient

perdre patience, elle les injuriait dans la langue de la frontière,

langue qui est faite d'anglais, de portugais et de mots indigènes.

Elle n'était point attrayante, mais enfin elle avait son amour-propre,

et tenait à ce qu'on l'appelât miss Vezzis.

Tous les dimanches, elle s'attifait merveilleusement, et allait voir sa

maman qui passait la plus grande partie de sa vie sur un grand fauteuil

de canne, enveloppée d'une robe crasseuse de soie tussore, dans une

vaste maison, sorte de lapinière où pullulaient les Vezzis, les Pereira,

les Lisboa, les Gonsalves, sans compter une population flottante de

flâneurs.

On y trouvait en outre des débris du marché de la journée, gousses

d'ail, encens éventé, habits traînant à terre, jupons pendus à des

cordes en guise de rideaux, vieilles bouteilles, crucifix d'étain,

immortelles desséchées, fétiches de parias, statuettes en plâtre de la

Vierge, chapeaux percés.

Miss Vezzis recevait vingt roupies par mois pour faire les fonctions de

bonne, et elle se chamaillait chaque semaine avec sa maman, sur le tant

pour cent qu'il fallait pour tenir le ménage.

Une fois la dispute finie, Michele D'Cruze franchissait tant bien que

mal le petit mur en terre de la clôture, et faisait la cour à miss

Vezzis, à la façon de la frontière, qui est hérissée d'épineux

cérémonial.

Michele était une pauvre créature maladive, et très noire. Mais il avait

son amour-propre. Pour rien au monde il n'eût voulu être surpris à fumer

un _huqa_, et il regardait les naturels avec le dédain condescendant que

peut seule donner une proportion de sept huitièmes de sang noir dans les

veines.

La famille Vezzis avait aussi son amour-propre.

Elle faisait remonter son origine à un poseur de plaques, ancêtre

mythique, qui avait travaillé au pont sur la Sone, alors que les chemins

de fer étaient d'introduction nouvelle dans l'Inde, et les Vezzis

faisaient grand cas de leur origine anglaise.

Michele était aiguilleur sur la voie ferrée à 35 roupies par mois. La

situation d'employé du gouvernement rendait mistress Vezzis indulgente

sur ce que ses ancêtres laissaient à désirer.

Il y avait une légende compromettante--Dom Anna, le tailleur, l'avait

rapportée de Poonani--d'après laquelle un juif noir de Cochin aurait

épousé une femme de la famille D'Cruze; mais un secret connu de tout le

monde, c'était qu'un oncle de mistress D'Cruze remplissait, à cette

époque même des fonctions absolument domestiques, qui touchaient de près

à la cuisine, dans un club de l'Inde méridionale.

Il envoyait à mistress D'Cruze sept roupies huit annas par mois, mais

elle n'en sentait pas moins cruellement combien c'était humiliant pour

la famille.

Toutefois, au bout de quelques dimanches, mistress Vezzis vint à bout de

surmonter la répugnance que lui causaient ces taches. Elle donna son

consentement au mariage de sa fille avec Michele, à la condition que

Michele aurait au moins cinquante roupies par mois pour débuter dans la

vie conjugale.

Cette prudence extraordinaire devait être un dernier et suprême effet du

sang qu'avait apporté dans la famille le mystique poseur de rails du

Yorkshire, car de l'autre côté de la frontière, les gens se font une

question d'amour-propre, de se marier quand ils veulent,--et non point

quand ils peuvent.

S'il ne se fût agi que de son avenir comme employé, mistress Vezzis eût

tout aussi bien pu demander à Michele de partir et de revenir avec la

lune dans sa poche. Mais Michele était profondément épris de miss

Vezzis, et cela lui donna de la persévérance.

Il accompagna miss Vezzis à la messe un dimanche, et après la messe,

comme il revenait à travers la chaude et fade poussière, en la tenant

par la main, il jura par plusieurs saints dont les noms ne vous

intéresseraient guère, qu'il n'oublierait jamais miss Vezzis, et elle

lui jura, sur son honneur et sur les saints, en un serment qui finissait

d'une façon assez curieuse: «In nomine Sanctissimæ» (quel que pût être

le nom de cette sainte-là) et ainsi de suite, en finissant par un baiser

sur le front, un sur la joue gauche, et un troisième sur la

bouche,--qu'elle n'oublierait jamais Michele.

La semaine suivante, Michele fut changé de poste, et miss Vezzis laissa

tomber quelques larmes sur le cadre de la portière du compartiment au

moment où il quittait la gare.

Si vous jetez les yeux sur une carte des télégraphes de l'Inde, vous

verrez une longue ligne qui longe la côte depuis Backergunge jusqu'à

Madras.

Michele était envoyé à Tibasu, petite station de second ordre au bout du

premier tiers de cette ligne, pour expédier les dépêches entre Berhampur

et Chicacola, y rêver à miss Vezzis et aux chances qu'il avait de gagner

cinquante roupies par mois avec ses heures de bureau.

Il eut pour lui tenir compagnie le bruit de la Baie de Bengale et un

Babou bengali, rien de plus.

Il envoyait à miss Vezzis des lettres folles, où il fourrait des croix

par-dessous la patte de l'enveloppe.

Quand il eut été à Tibasu pendant près de trois semaines, l'occasion

décisive se présenta.

Qu'on ne l'oublie pas: à moins que les signes extérieurs et visibles de

notre autorité ne soient constamment sous les yeux d'un indigène, il est

aussi incapable qu'un enfant de comprendre ce que c'est que l'autorité,

et à quel danger il s'expose en lui désobéissant.

Tibasu était un petit poste oublié, où habitent quelques Mahométans de

l'Orissa.

Ces gens-là, n'ayant point entendu de quelque temps parler du

Sahib-Collecteur[13], et méprisant de tout leur coeur le sous-juge

hindou, s'arrangèrent pour organiser à leur idée une petite révolte

genre Mohurrum.

[13] _Monsieur_ le percepteur.

Mais les Hindous, faisant une sortie, leur cassèrent la tête; puis

trouvant que l'état anarchique avait du bon, Hindous et Musulmans

hissèrent en commun une sorte de Donnybrook sans savoir où ils voulaient

en venir, mais rien que pour voir jusqu'où cela irait. Ils se démolirent

leurs boutiques les uns les autres, et assouvirent leurs rancunes

personnelles, de manière à ne laisser aucun arriéré.

C'était une méchante petite émeute, mais pas assez importante pour qu'on

en parlât dans les journaux.

Michele était dans le bureau, occupé à écrire, quand il entendit ce

bruit qu'on n'oublie jamais en sa vie,--le _ah-yah_, d'une cohue

irritée.

Quand ce bruit baisse d'environ trois tons, et devient un _ut_ sourd,

bourdonnant, l'homme qui l'entend n'a rien de mieux à faire que de se

sauver, s'il est seul.

L'inspecteur indigène de police entra en courant et dit à Michele que

toute la ville était en ébullition et se préparait à saccager la station

télégraphique.

Le babou se coiffa de son bonnet, et sortit tranquillement par la

fenêtre, pendant que l'inspecteur terrifié, mais obéissant à l'antique

instinct de race qui devine une goutte de sang blanc, si diluée qu'elle

soit, demandait:

--Quels sont les ordres du Sahib?

Au mot de Sahib, Michele prit son parti.

Malgré l'horrible frayeur qu'il éprouvait, il se sentit, lui l'homme qui

avait dans sa généalogie le juif de Cochin, et l'oncle domestique, il se

sentit donc le seul homme qui représentât dans la localité l'autorité

anglaise.

Alors il songea à miss Vezzis, aux cinquante roupies, et il assuma la

responsabilité de la situation.

Il y avait à Tibasu sept policemen indigènes, et ils disposaient pour

eux sept de quatre fusils à pistons tout détraqués. Tous ces hommes

étaient gris de peur, mais non au point qu'on ne pût les faire marcher.

Michele lâcha la clef de l'appareil télégraphique, sortit, à la tête de

son armée, pour affronter la foule.

Et comme la cohue venait de tourner l'angle de la route, il mit en joue

et fit feu, les hommes qui étaient derrière lui en firent autant, par

instinct.

Toute la foule,--composée jusqu'au dernier homme de lâches roquets,

poussa un hurlement et se sauva, laissant par terre un mort et un

mourant.

Michele suait de peur, mais il ne laissa pas percer sa faiblesse.

Il descendit dans la ville, jusqu'à la maison où le sous-juge s'était

barricadé.

Les rues étaient désertes.

Tibasu était plus effrayé que Michele, car la foule avait été assaillie

au bon moment.

Michele revint au bureau du télégraphe, et envoya une dépêche à

Chicacola pour demander de l'aide.

La réponse n'était pas arrivée, qu'il recevait une députation des

anciens, venue pour lui dire que ses actes étaient absolument

«inconstitutionnels» et pour essayer de l'intimider. Mais Michele avait

dans la poitrine un grand coeur d'homme blanc, à cause de son amour pour

miss Vezzis, la bonne d'enfants, et parce qu'il avait goûté pour la

première fois à la Responsabilité et au Pouvoir.

Ces deux choses réunies formaient une boisson enivrante, et elles ont

causé plus de chutes parmi les hommes, que le whiskey n'en produisit

jamais.

Michele répondit que le sous-juge pourrait dire ce qu'il voudrait, mais

qu'en attendant l'arrivée de l'aide-collecteur, l'opérateur du

télégraphe était à Tibasu le gouvernement de l'Inde, et que les anciens

de Tibasu seraient tenus pour responsables si l'émeute recommençait.

Alors ils courbèrent la tête, et dirent: «Soyez miséricordieux», ou

quelque chose d'approchant, puis ils repartirent, profondément pénétrés

de crainte, en s'accusant mutuellement d'avoir excité le désordre.

Dès les premières heures du jour, après avoir fait une patrouille dans

les rues avec ses sept policemen, Michele descendit sur la route, le

fusil en main, allant à la rencontre de l'aide-collecteur, qui était

monté à cheval pour calmer Tibasu.

Mais en présence de ce jeune Anglais, Michele se sentait redevenir de

plus en plus indigène, et l'histoire de l'affaire de Tibasu finit, en

même temps que s'éteignait la tension nerveuse du narrateur, par un

déluge de pleurs convulsifs, à la pensée douloureuse qu'il avait tué un

homme; d'autant plus que la nuit n'avait nullement allégé le poids de

cette honte, et qu'il éprouvait un dépit enfantin à sentir que sa langue

se refusait à faire valoir ses grands exploits.

Cela, c'était la disparition définitive de la dernière goutte de sang

blanc que Michele eût dans les veines, mais il ne s'en doutait pas.

L'Anglais, lui, le comprit, et quand il eut bien lavé la tête aux gens

de Tibasu, quand il eut tenu avec le sous-juge une conférence où cet

excellent fonctionnaire devint tout vert, il trouva le temps nécessaire

pour rédiger un rapport où il faisait connaître la conduite de Michele.

Cette lettre fut transmise à _qui de droit_ par les voies ordinaires, et

aboutit à faire déplacer Michele vers une résidence plus lointaine

encore, avec l'impérial salaire de 66 roupies par mois.

En conséquence son mariage avec miss Vezzis se fit en grande pompe,

selon le rituel antique; et maintenant il y a un grand nombre de petits

D'Cruzes qui se vautrent autour de la vérandah du bureau central de

télégraphe.

Mais, quand bien même on lui offrirait comme récompense tous les profits

du service public où il est employé, Michele ne pourrait jamais, non,

jamais recommencer ce qu'il fit à Tibasu, pour obtenir Miss Vezzis, la

bonne d'enfants.

Cela prouve que quand un homme accomplit une bonne besogne, tout à fait

hors de proportion avec son salaire, c'est, sept fois sur neuf, qu'il y

a une femme, derrière le rideau de sa vertu.

Quant aux deux exceptions, elles peuvent s'expliquer par une insolation.

Simples Contes des Collines · 第 16 / 33 题