M. Beighton ne disait rien; c'était un homme facile à vivre.

Or, un commissaire est un très riche personnage.

Son traitement dépasse tout ce que peut souhaiter l'avidité. Il est si

énorme qu'il permet de mettre de côté, de gratter d'une façon qui ferait

perdre toute considération à n'importe quel membre du Conseil.

La plupart des commissaires sont ladres, mais Barr-Saggott était une

exception.

Il recevait royalement. Il avait une belle écurie; il donnait à danser;

il était une puissance dans le pays, et il se comportait en conséquence.

Considérez que tout ce que j'écris se passait à une époque presque

préhistorique dans le passé de l'Inde anglaise.

Certaines personnes se rappellent les années où nous jouions tous au

croquet, avant la naissance du lawn-tennis.

Et même auparavant,--si vous voulez m'en croire, il y eût des saisons où

le croquet n'étant pas encore inventé,--le jeu de l'arc, ressuscité en

Angleterre en 1844, était un fléau non moins redoutable que le

lawn-tennis de nos jours.

Les gens parlaient doctement de «tenir», de «lâcher», de «manier»,

«d'arcs reployés», «d'arcs de 56 livres», «d'arcs renforcés», «d'arcs en

yeux d'une seule pièce», tout comme nous parlons aujourd'hui de

«rallies», de «volées», de «coups durs», de «retours», de «raquettes de

16 onces».

Miss Beighton tirait divinement, plus loin que la distance des dames,

soit 60 yards, et on la proclamait la meilleure tireuse à l'arc qu'il y

eût à Simla.

Les hommes l'avaient surnommée la Diane de Tara-Devi.

Barr-Saggott était plein d'attentions pour elle, et comme je l'ai dit,

le coeur de sa mère se dilatait en conséquence.

Kitty Beighton prenait les choses avec plus de calme.

C'était charmant que d'être distinguée par un commissaire dont le nom

était suivi de plusieurs initiales et de remplir de mauvais sentiments

le coeur des autres jeunes filles. Mais il n'y avait pas moyen de nier

le fait: Barr-Saggott était d'une laideur phénoménale, et les essais

qu'il faisait pour s'embellir ne le rendaient que plus grotesque. Ce

n'était pas sans motif qu'on l'avait baptisé le _Langur_,--ce qui

signifie _singe gris_.

C'était charmant, se disait Kitty, de l'avoir à ses pieds, mais il était

plus agréable de le planter là et de s'en aller faire une promenade à

cheval avec ce coquin de Cubbon--un dragon du régiment en garnison à

Umballa,--le jeune beau soldat, qui n'avait point d'avenir.

Kitty se plaisait plus qu'un peu avec Cubbon. Il ne nia pas une minute

qu'il était féru d'elle de la tête aux pieds, car c'était un honnête

garçon.

Ainsi Kitty s'enfuyait de temps à autre, à bonne distance des pompeuses

déclarations que lui adressait Barr-Saggott pour aller retrouver le

jeune Cubbon, ce qui lui valait des réprimandes maternelles.

--Mais, maman, disait-elle, M. Saggott est tellement... tellement... si

horriblement laid! vous savez!

--Ma chère enfant, disait pieusement mistress Beighton, nous ne pouvons

être autrement que ne nous a faits la Providence qui gouverne toutes

choses. En outre, c'est vouloir en savoir plus long que votre mère,

savez-vous bien? Songez à cela et montrez-vous raisonnable.

Alors Kitty relevait son petit menton et tenait des propos

irrévérencieux sur la supériorité maternelle, sur les commissaires, sur

le mariage.

M. Beighton se frottait le sinciput, car c'était un homme facile à

vivre.

Vers la fin de la saison, Barr-Saggott, quand il jugea l'occasion mûre,

mit en train un projet qui faisait le plus grand honneur à ses talents

administratifs.

Il organisa un concours de tir à l'arc pour les dames, et donna comme

prix un magnifique bracelet tout constellé de diamants.

Il en rédigea les conditions avec une grande habileté, et chacun comprit

que le bracelet était un cadeau destiné à miss Beighton et qu'en

l'acceptant, elle acceptait aussi la main et le coeur du commissaire

Barr-Saggott.

D'après ses règles, il fallait accomplir une série dite de Saint

Léonard,--trente-six coups dans le blanc à soixante yards,--en se

conformant aux usages de la Société toxophile de Simla.

Tout Simla fut invité.

Il y eut des tables à thé, très artistement disposées sous les deodars,

à Annandale, où se trouve aujourd'hui le grand stand, et là, seul dans

toute sa gloire, scintillant au soleil, se voyait le bracelet endiamanté

dans un écrin de velours bleu.

Miss Beighton était anxieuse,--trop anxieuse, peut-être,--de prendre

part au concours.

Dans l'après-midi choisi, tout Simla se rendit à cheval à Annandale pour

assister à cette représentation du jugement de Pâris en sens inverse.

Kitty fit le trajet à cheval en compagnie du jeune Cubbon, et il fut

aisé de voir que le petit avait l'esprit troublé.

Il faut le tenir pour innocent de tout ce qui se passa ensuite.

Kitty était pâle et nerveuse, et lorgna longtemps le bracelet.

Barr-Saggott était habillé somptueusement, plus nerveux encore que

Kitty, et plus hideux que jamais.

Mistress Beighton souriait avec condescendance ainsi qu'il convient à la

mère de la toute-puissante Madame l'épouse du Commissaire.

Le tir commença.

Tout le monde était debout, rangé en demi-cercle pour voir venir les

dames l'une après l'autre.

Rien de plus ennuyeux qu'un concours à l'arc.

Les dames tiraient, tiraient, tiraient toujours et cela dura jusqu'à ce

que le soleil quittât la vallée, jusqu'à ce que de petites brises

s'élevassent parmi les deodars.

On attendait que miss Beighton vînt tirer et gagner.

Le jeune Cubbon était à un bout du demi-cercle, qui entourait les

tireuses, et Barr-Saggott à l'autre bout.

Miss Beighton était la dernière sur la liste.

Les coups heureux avaient été rares et on était certain qu'elle

gagnerait le bracelet,--plus le commissaire Barr-Saggott.

Le commissaire lui banda son arc, de ses mains augustes.

Elle fit quelques pas, regarda le bracelet, et sa première flèche alla

tout droit, avec une précision parfaite se planter au milieu du rond

doré, coup qui comptait pour neuf points.

Le jeune Cubbon, qui était du côté gauche, devint tout pâle, et le démon

de Barr-Saggott lui inspira de sourire.

Or, presque toujours les chevaux s'effarouchaient quand Barr-Saggott

souriait.

Kitty vit ce sourire.

Elle jeta un coup d'oeil en avant, un peu à gauche, fit un signe de tête

presque imperceptible à Cubbon, et se remit à tirer.

Je voudrais pouvoir décrire la scène qui se passa ensuite.

Elle fut absolument extraordinaire et des plus inconvenantes.

Miss Kitty ajustait ses flèches avec un soin infini, de telle sorte que

chacun pût voir ce qu'elle faisait. Elle tirait à la perfection, et son

arc de 46 livres était tout à fait à sa main.

Elle planta avec grand soin quatre flèches de suite dans les pieds de

bois qui portaient la cible; elle planta une flèche dans le haut du bois

de la cible.

Et toutes les dames de se regarder.

Ensuite elle se livra à un tir fantaisiste sur le blanc, ce qui vous

donne juste un point, chaque fois que vous l'atteignez.

Elle mit cinq flèches dans le blanc.

C'était merveilleux comme tir à l'arc, mais comme il s'agissait pour

elle de mettre dans le rond doré et de gagner le bracelet, Barr-Saggott

devint d'un vert tendre comme celui de la jeune lentille d'eau.

Ensuite elle tira deux fois par-dessus la cible, puis deux fois à une

grande distance sur la gauche,--toujours avec le même air

délibéré,--pendant qu'un silence glacial pesait sur l'assistance, et que

mistress Beighton tirait son mouchoir.

Ensuite Kitty tira sur le sol devant la cible et cassa plusieurs

flèches.

Après cela, elle en mit une dans le rouge, ce qui faisait sept points,

rien que pour montrer ce qu'elle était capable de faire quand elle

voulait, et elle termina ses singuliers exploits en tirant d'une façon

fantaisiste sur les supports de la cible.

Voici le total de ses points, tel qu'il résulte du compte des flèches

plantées:

Miss Beighton. { Or Rouge Bleu Noir Blanc

{ 1 1 0 0 5

Total des mises dans la cible: 7; ensemble: 21.

Barr-Saggott faisait la même figure que si les deux ou trois dernières

flèches avaient été plantées dans ses jambes et non dans les pieds de la

cible.

Le silence profond fut interrompu par une petite fille boulotte, au

visage semé de taches de rousseur, à peine formée, qui dit d'une voix

aigrelette, mais triomphante:

--Alors c'est moi qui ai gagné!

Mistress Beighton tâcha de faire bonne contenance, mais elle pleura

devant le monde. Il fallait plus d'exercice qu'elle n'en avait, pour

résister à un tel désappointement.

Kitty détendit son arc d'un geste pervers, et retourna à sa place,

pendant que Barr-Saggott se donnait l'air de prendre grand plaisir à

fermer le bracelet sur le poignet noueux et rouge.

C'était une scène embarrassante, même pénible.

Tout le monde s'arrangea de façon à partir en masse et à laisser Kitty

en tête à tête avec sa maman.

Mais ce fut Cubbon qui l'emmena.

Quant au reste, ce n'est pas la peine de l'imprimer.

Simples Contes des Collines · 第 15 / 33 题