MONTRES DE NUIT

_Ce qu'il y a dans les livres du Brahmane se retrouve dans le

coeur du Brahmane. Ni vous ni moi nous ne savions qu'il y eût

autant de mal dans le monde._

(PROVERBE HINDOU)

Cela commença par une mystification, mais maintenant c'est allé assez

loin, et cela commence à devenir sérieux.

Platte, le sous-officier, étant pauvre, avait une montre Waterbury, et

une simple chaîne en cuir uni.

Le colonel avait aussi une montre Waterbury, mais il se servait comme

chaîne de la fausse gourmette d'un mors.

Une fausse gourmette, c'est ce qu'il y a de mieux comme chaîne de

montre. C'est à la fois solide et court. Entre une fausse gourmette et

une autre, il n'y a pas grande différence; entre une montre Waterbury et

une autre, il n'y en a aucune.

Tout le monde, à la station, connaissait la fausse gourmette du colonel.

Il n'était pas un cavalier de premier ordre, mais il aimait à faire

croire aux gens qu'il l'avait été jadis, et il enfilait des histoires

étonnantes, au sujet de la bride de chasse dont avait fait partie la

fausse gourmette en question.

A part cela, il était religieux au point d'en être assommant.

Platte et le colonel faisaient leur toilette au club, car tous deux

étaient en retard pour leurs invitations, et tous deux étaient pressés.

On était en _Kismet_.

Les deux montres étaient posées sur une étagère, au-dessous de la glace,

avec la chaîne pendante. C'était là de la négligence.

Platte, qui avait fini le premier, prit au hasard une montre, se regarda

dans la glace, arrangea son noeud de cravate, et sortit en courant.

Quarante secondes après, le colonel fit exactement la même chose.

Chacun avait pris la montre de l'autre.

Vous avez pu remarquer que bon nombre des gens qui ont de la religion

sont extrêmement méfiants. On dirait qu'ils en savent bien plus

long,--naturellement, pour des motifs uniquement religieux,--que les

inconvertis, sur les choses du mal. Peut-être qu'ils étaient tout

particulièrement criminels avant leur conversion.

En tout cas, quand il s'agit d'émettre des imputations défavorables, et

de donner l'interprétation la plus cruelle possible aux choses les plus

innocentes, vous pouvez être sûr que certaines catégories de gens

religieux se distingueront par-dessus toutes les autres.

Le colonel et sa femme appartenaient à cette catégorie-là. Mais la femme

du colonel était la pire des deux. C'était elle qui fabriquait les

cancans de la station et bavardait avec son ayah!

Il n'est pas besoin d'en dire plus long.

La femme du colonel troubla pour jamais le ménage Laplace.

La femme du colonel fit manquer le mariage Ferris-Haughtrey.

La femme du colonel persuada au pauvre Brexton de laisser sa femme

là-bas dans les plaines pendant la première année de leur mariage. Il en

résulta la mort de la petite mistress Brexton, puis celle de leur bébé.

Les griefs contre la femme du colonel ne seront jamais oubliés tant

qu'il y aura un régiment dans le pays.

Nous revenons au colonel et à Platte.

En quittant le salon de toilette, ils allèrent chacun de son côté.

Le colonel dîna avec deux chapelains, pendant que Platte allait à un

rendez-vous de garçons, qui devait être suivi d'une partie de whist.

Remarquez bien comment les choses arrivent.

Si le saïs de Platte avait mis sur la jument la selle toute neuve, les

têtes des anneaux de la selle n'auraient pu traverser le cuir usé, et

faire entrer le vieux rembourrage dans le garrot de la bête, alors

qu'elle revenait, vers deux heures du matin.

Elle n'aurait pas rué, sauté, elle ne serait pas tombée dans un fossé en

faisant verser la carriole, et lançant Platte par-dessus une haie

d'aloès jusque sur la pelouse si bien ratissée de mistress Larkyn, et ce

récit n'aurait jamais été écrit.

Mais la jument fit tout cela, et pendant que Platte se roulait et se

roulait sur l'herbe, comme un lapin qui a reçu un coup de fusil, la

montre et sa chaîne s'échappèrent de son gilet, tout comme l'épée d'un

major saute hors de son baudrier quand on allume un feu de joie; et la

montre roula, au clair de lune, jusqu'à ce qu'elle se fût arrêtée sous

une fenêtre.

Platte bourra son mouchoir sous le capiton, remit le véhicule d'aplomb,

et rentra chez lui.

Remarquez encore comment _Kismet_ travaille. C'est une chose qui

n'arrive pas une fois en cent ans.

Vers la fin de son dîner avec les deux chapelains, le colonel déboutonna

son gilet et se pencha sur la table pour jeter un coup d'oeil sur

quelques rapports de missionnaires. La barrette de la chaîne de montre

passa peu à peu à travers la boutonnière, et la montre,--la montre de

Platte,--glissa sans bruit sur le tapis. C'est là que le porteur la

trouva le lendemain, et il la garda.

Alors le colonel partit pour retourner auprès de l'épouse de son coeur,

mais le conducteur de la voiture était ivre et il s'égara. Aussi le

colonel rentra-t-il à une heure indue, et ses excuses ne furent point

écoutées.

Si la femme du colonel avait été un de ces «vases ordinaires voués à la

destruction» elle aurait compris que quand un homme fait exprès de

s'attarder, il se munit toujours d'une excuse plausible et originale. Et

la simplicité démesurée de l'explication que donnait le colonel était

une preuve de sa bonne foi.

Mais regardez encore _Kismet_ à l'oeuvre!

La montre du colonel, qui était arrivée si brusquement avec Platte sur

la pelouse de mistress Larkyn, jugea bon de s'arrêter tout juste sous la

fenêtre de mistress Larkyn, qui la vit à cet endroit le lendemain matin

de bonne heure, la reconnut et la ramassa.

Elle avait entendu le bruit que faisait la carriole de Platte en

versant, à deux heures de ce matin-là. Elle l'avait entendu apostropher

la jument. Elle connaissait Platte et il lui plaisait.

Ce jour-là, elle lui fit voir la montre, et écouta son histoire.

Il tourna la tête de côté, cligna de l'oeil et dit:

--C'est dégoûtant! Quel vieux polisson! Et avec tant d'étalage de

principes religieux encore! Je devrais envoyer la montre à la femme du

colonel et lui demander des explications.

Mistress Larkyn songea une minute aux Laplace--elle les avait connus au

temps où le mari et la femme croyaient l'un à l'autre, et elle répondit:

--Je l'enverrai; je pense que ça lui fera du bien, à elle. Mais

rappelez-vous que nous ne devrons jamais lui dire la vérité.

Platte se douta que sa propre montre était entre les mains du colonel et

pensa que l'envoi de la Waterbury avec sa fausse gourmette, accompagnée

d'un billet rassurant de mistress Larkyn, n'aurait d'autre effet que de

produire une courte agitation, de quelques minutes à peine.

Mais mistress Larkyn voyait plus loin.

Elle savait que la moindre goutte de poison aurait une prise solide sur

le coeur de la colonelle.

Le paquet, accompagné d'un billet contenant quelques détails sur les

heures tardives où le colonel faisait ses visites, fut envoyé à la femme

du colonel.

Elle s'enferma pour pleurer et examiner quelle décision elle prendrait.

S'il y avait au monde une femme que la colonelle détestât avec une

sainte ferveur, c'était bien mistress Larkyn.

Mistress Larkyn était une personne frivole, et qualifiait la colonelle

de «Vieille Chatte».

La femme du colonel soutenait qu'un certain personnage de l'Apocalypse

ressemblait étrangement à mistress Larkyn.

Elle citait également d'autres personnages de l'Écriture. Elle les

prenait dans l'Ancien Testament.

Mais la femme du colonel était la seule personne qui voulût ou osât dire

quoi que ce soit contre mistress Larkyn.

Tout le monde, à part elle, l'accueillait comme une amusante, une

honnête petite personne.

En conséquence, à la pensée que son mari était allé semer des montres

sous les fenêtres de cette «créature» à des heures maudites, et se

rappelant que la nuit d'avant, même, il était rentré fort tard...

Arrivée à ce point, elle se leva et se mit en quête de son mari.

Il nia tout, excepté que la montre était à lui.

Elle le supplia de songer au salut de son âme et de dire la vérité. Il

nia de nouveau, en ajoutant deux gros mots.

Puis, un silence tomba sur la colonelle pétrifiée, et pendant ce silence

on aurait pu respirer cinq fois.

Le discours qui suivit ne regarde ni vous ni moi. C'était un tissu de

jalousie conjugale et féminine. On y devinait l'expérience de la

vieillesse et des joues creuses, une méfiance profonde, basée sur le

texte qui dit que les coeurs mêmes des tendres bébés sont aussi mauvais

qu'on les fait. Il y avait enfin de la rancune, de la haine contre

mistress Larkyn, tout cela assaisonné des articles de foi que professait

la femme du colonel.

Et par-dessus tout, il y avait la montre Waterbury avec la chaîne faite

d'une fausse gourmette, cette montre qui faisait tic tac dans le creux

de sa main desséchée.

A cette heure-là, je crois bien que la colonelle éprouva quelque chose

des soupçons contenus qu'elle avait insinués dans l'âme du vieux

Laplace, quelque peu des souffrances qu'elle avait causées à la pauvre

miss Haughtrey, quelque peu de la douleur qui rongeait comme un cancer

le coeur de Brexton, pendant qu'il assistait à l'agonie de sa femme.

Le colonel bafouilla; il essaya de donner des explications. Alors il

s'aperçut que sa montre avait disparu; le mystère redoubla d'obscurité.

La femme du colonel passa alternativement de la parole à la prière,

jusqu'à ce qu'elle fût lasse; et alors elle s'en alla pour aviser aux

moyens de «châtier le coeur obstiné de son mari». Ce qui se traduit dans

notre argot par «lui river son clou».

Comme vous le voyez, elle était profondément imbue de la doctrine du

péché originel; et elle ne pouvait croire, en présence des apparences.

Elle en savait bien trop long, et arrivait d'un bond aux pires

conclusions.

Mais c'était tant mieux. Cela empoisonnait sa vie: elle avait empoisonné

celle de Laplace. Elle avait perdu toute confiance dans le colonel; et

c'était en cela que le dogme de défiance faisait sentir son influence.

--Il aurait pu, se disait-elle, il aurait pu commettre bien des fautes,

avant qu'une Providence compatissante, employant un instrument indigne,

cette mistress Larkyn, eût établi sa culpabilité.

C'était un débauché, un scélérat en cheveux gris.

On pourrait trouver que c'était là une réaction bien soudaine après une

longue vie conjugale, mais s'il est un fait digne de respect, c'est

celui-ci:

«Lorsqu'un homme ou une femme se font une habitude, et en même temps un

plaisir de croire et de mettre en circulation les mauvais propos sur des

gens indifférents à lui ou à elle, lui ou elle finiront par croire aux

mauvais propos sur des gens très aimés, sur des parents très proches de

lui ou d'elle.

Vous trouverez peut-être aussi que le simple incident de la montre était

trop futile, trop banal pour faire naître cette mésintelligence. Mais

une vérité non moins antique, c'est que dans la vie comme aux courses,

les petits fossés, et les barrières les plus basses causent les pires

accidents.

Pour la même raison, il peut vous arriver de voir une femme, capable

d'être une Jeanne d'Arc dans un autre pays, dans un autre climat, se

démolir, tomber en morceaux sous l'influence des soucis les plus terre à

terre de la vie en ménage.

Mais cela, c'est une autre histoire.

La femme du colonel fut tourmentée d'autant plus cruellement parce

qu'elle croyait, que cela faisait ressortir plus vivement la vilenie des

hommes.

Quand on se rappelait les méfaits qu'elle avait commis, c'était un vrai

plaisir que de la voir ainsi misérable, que de voir les efforts

désespérés qu'elle faisait pour que la station ne s'en aperçût point.

Mais la station le savait, en riait sans le moindre remords, car on y

avait appris l'histoire de la montre, racontée avec maints gestes

dramatiques par mistress Larkyn.

Une ou deux fois, Platte croyant que le colonel n'était point parvenu à

se disculper, dit à mistress Larkyn:

--Cette affaire est allée assez loin. Je suis d'avis qu'on apprenne à la

femme du colonel comment c'est arrivé.

Mistress Larkyn pinça les lèvres, hocha la tête, et déclara que la femme

du colonel devait faire de son mieux pour supporter son châtiment.

Or, mistress Larkyn était une femme frivole, en qui nul n'eût pu

soupçonner une telle profondeur de haine.

En conséquence, Platte ne fit aucune démarche, et en vint à croire,

d'après le silence du colonel, que celui-ci avait dû «courir la

prétantaine» quelque part, cette nuit-là, et que dès lors, il aimait

mieux encourir une légère pénalité pour avoir pénétré dans les clôtures

des gens en dehors des heures de visites.

Platte finit au bout d'un temps par oublier l'affaire de la montre, et

retourna dans la plaine avec son régiment.

Mistress Larkyn rentra en Angleterre quand son mari eut achevé son temps

de service dans l'Inde. Elle n'oublia jamais.

Mais Platte avait parfaitement raison quand il disait que la

plaisanterie durait un peu trop.

La défiance, et les scènes de tragédie qu'elle comporte,--toutes choses

que nous autres étrangers ne pouvons pas voir, ni croire,--tuent la

femme du colonel, et font au colonel une vie misérable.

Si l'un ou l'autre lisent cette histoire, ils peuvent être convaincus

que l'affaire y est exposée avec vérité. Ils peuvent «échanger le baiser

de réconciliation».

Shakespeare fait allusion au plaisir qu'on éprouve en voyant un

artilleur canonné par sa propre batterie.

Cela prouve que les poètes ne devraient pas écrire sur des choses

auxquelles ils n'entendent rien.

Le premier venu aurait pu lui apprendre que les sapeurs et les

canonniers appartiennent à des corps parfaitement distincts dans

l'armée. Mais si vous corrigez la phrase, en substituant le mot de

canonnier à celui de sapeur, il en résultera exactement la même morale.

Simples Contes des Collines · 第 17 / 33 题