de la justesse de mon compte. Vous connoissez les jardins de madame
B...; comme ils sont bons à promener. Vous connoissez le bel escalier de
cent cinquante degrés, qui mène de la terrasse en haut, jusqu'à la
plaine en bas.--Vous avez visité deux fois par semaine cette aimable
famille. C'est une maxime de votre invention, qu'on peut avoir autant
d'exercice en montant et en descendant un mille en escalier qu'en
marchant dix milles sur une plaine; quelle belle occasion vous avez eue
de prendre tous les exercices ensemble! En avez-vous profité? et combien
de fois?
FRANKLIN.
Je ne peux pas bien répondre à cette question.
LA GOUTTE.
Je répondrai donc pour vous.--Pas une fois.
FRANKLIN.
Pas une fois!
LA GOUTTE.
Pas une fois. Pendant tout le bel été passé vous y êtes arrivé à six
heures. Vous y avez trouvé cette charmante femme et ses beaux enfans, et
ses amis, prêts à vous accompagner dans ces promenades, et à vous amuser
avec leurs agréables conversations.--Et qu'avez-vous fait?--Vous vous
êtes assis sur la terrasse; vous avez loué la belle vue, regardé la
beauté des jardins en bas: mais vous n'avez pas bougé un pas pour
descendre vous y promener.--Au contraire; vous avez demandé du thé et
l'échiquier. Et vous voilà collé à votre siége jusqu'à neuf heures, et
cela après avoir joué, peut-être deux heures, où vous avez dîné. Alors,
au lieu de retourner chez vous à pied, ce qui pourroit vous remuer un
peu, vous prenez votre voiture.--Quelle sottise de croire qu'avec tout
ce déréglement, on peut se conserver en santé sans moi!
FRANKLIN.
À cette heure, je suis convaincu de la justesse de cette remarque du
bonhomme Richard, que nos dettes et nos péchés sont toujours plus qu'on
ne pense.
LA GOUTTE.
C'est comme cela que vous autres philosophes avez toujours les maximes
des sages dans votre bouche, pendant que votre conduite est comme celle
des ignorans.
FRANKLIN.
Mais faites-vous un de mes crimes, de ce que je retourne en voiture de
chez madame B...?
LA GOUTTE.
Oui, assurément; car vous, qui avez été assis toute la journée, vous ne
pouvez pas dire que vous êtes fatigué du travail du jour. Vous n'avez
donc pas besoin d'être soulagé par une voiture.
FRANKLIN.
Que voulez-vous donc que je fasse de ma voiture?
LA GOUTTE.
Brûlez-la si vous voulez. Alors vous en tirerez au moins pour une fois
de la chaleur. Ou, si cette proposition ne vous plaît pas, je vous en
donnerai une autre.--Regardez les pauvres paysans, qui travaillent la
terre dans les vignes et dans les champs autour des villages de Passy,
Auteuil, Chaillot, etc.--Vous pouvez tous les jours parmi ces bonnes
créatures, trouver quatre ou cinq vieilles femmes et vieux hommes,
courbés et peut-être estropiés sous le poids des années et par un
travail trop fort et continuel, qui, après une longue journée de
fatigue, ont à marcher peut-être un ou deux milles pour trouver leurs
chaumières.--Ordonnez à votre cocher de les prendre et de les mener chez
eux. Voilà une bonne oeuvre, qui fera du bien à votre ame! Et si, en
même-temps, vous retournez de votre visite chez les B... à pied, cela
sera bon pour votre corps.
FRANKLIN.
Oh! comme vous êtes ennuyeuse!
LA GOUTTE.
Allons donc à notre métier. Il faut vous souvenir que je suis votre
médecin. Tenez.
FRANKLIN.
Oh! oh! quel diable de médecin!
LA GOUTTE.
Vous êtes un ingrat de me dire cela!--N'est-ce pas moi qui, en qualité
de votre médecin, vous ai sauvé de la paralysie, de l'hydropisie, de
l'apoplexie, dont l'une ou l'autre vous auroient tué, il y a long-temps,
si je ne les en avois empêchées.
FRANKLIN.
Je le confesse, et je vous remercie pour ce qui est passé. Mais, de
grâce, quittez-moi pour jamais; car il me semble qu'on aimerait mieux
mourir que d'être guéri si douloureusement.--Souvenez-vous que j'ai
aussi été votre ami. Je n'ai jamais loué de combattre contre vous, ni
les médecins, ni les charlatans d'aucune espèce: si donc vous ne me
quittez pas, vous serez aussi accusable d'ingratitude.
LA GOUTTE.
Je ne pense pas que je vous doive grande obligation de cela. Je me moque
des charlatans. Ils peuvent vous tuer, mais ils ne peuvent pas me nuire;
et quant aux vrais médecins, ils sont enfin convaincus de cette vérité,
que la goutte n'est pas une maladie, mais un véritable remède, et qu'il
ne faut pas guérir un remède.--Revenons à notre affaire. Tenez.
FRANKLIN.
Oh! de grace, quittez-moi; et je vous promets fidèlement que désormais
je ne jouerai plus aux échecs, que je ferai de l'exercice journellement,
et que je vivrai sobrement.
LA GOUTTE.
Je vous connois bien. Vous êtes un beau prometteur: mais après quelques
mois de bonne santé, vous recommencez à aller votre ancien train. Vos
belles promesses seront oubliées comme on oublie les formes des nuages
de la dernière année.--Allons donc, finissons notre compte; après cela
je vous quitterai. Mais soyez assuré que je vous visiterai en temps et
lieu: car c'est pour votre bien; et je suis, vous savez, votre bonne
amie.
[70] Cette pièce, et la suivante, ont été écrites en français par
Franklin; aussi y trouvera-t-on divers anglicismes.
LETTRE À MADAME HELVÉTIUS[71].
Passy, 1781.
Chagriné de votre résolution prononcée si positivement hier au soir, de
rester seule pendant la vie, en l'honneur de votre cher mari, je me
retirai chez moi, et tombé sur mon lit, je me croyois mort et me
trouvois dans les Champs-Élisées.
On m'a demandé si j'avois envie de voir quelques personnages
particuliers.--Menez-moi chez les philosophes.--Il y en a deux qui
demeurent ici-près dans ce jardin. Ils sont de très-bons voisins et
très-amis l'un de l'autre.--Qui sont-ils?--Socrate et Helvétius.--Je les
estime prodigieusement tous deux. Mais faites-moi voir premièrement
Helvétius, parce que j'entends un peu le français et pas un mot de grec.
Il m'a reçu avec beaucoup de courtoisie; m'ayant connu, disoit-il, de
réputation, il y a quelque temps, et m'a demandé mille choses sur la
guerre et sur l'état présent de la religion, de la liberté et du
gouvernement en France.
Vous ne me demandez donc rien de votre chère amie madame Helvétius? et
cependant elle vous aime encore excessivement, et il n'y a qu'une heure
que j'étois chez elle.--Ah! dit-il, vous me faites souvenir de mon
ancienne félicité, mais il faut l'oublier pour être heureux ici. Pendant
plusieurs des premières années, je n'ai pensé qu'à elle. Enfin je suis
consolé. J'ai pris une autre femme, la plus semblable à elle que j'aie
pu trouver. Elle n'est pas, il est vrai, tout-à-fait si belle, mais elle
a autant de bon sens et d'esprit et elle m'aime infiniment. Son étude
continuelle est de me plaire, et elle est sortie actuellement pour
chercher le meilleur nectar, la meilleure ambroisie et me régaler ce
soir. Restez chez moi et vous la verrez.--J'apperçois, disois-je, que
votre ancienne amie est plus fidèle que vous: car plusieurs bons partis
lui ont été offerts, et elle les a refusés tous. Je vous confesse que je
l'ai aimée, moi, à la folie; mais elle a été dure à mon égard et m'a
rejeté absolument pour l'amour de vous.--Je plains, dit-il, votre
malheur, car vraiment c'est une bonne et belle femme et bien aimable.
Mais l'abbé Lar... et l'abbé M... ne sont-ils pas encore quelquefois
chez elle?--Oui, assurément, car elle n'a pas perdu un seul de vos
amis.--Si vous aviez engagé l'abbé M..., avec du café à la crême, à
parler pour vous, peut-être auriez-vous réussi. Car c'est un raisonneur
subtil comme Jean Scot ou St.-Thomas. Il met ses argumens en si bon
ordre, qu'ils deviennent presqu'irrésistibles; ou si l'abbé Lar... avoit
été gagné par quelque belle édition d'un vieux classique pour parler
contre vous, cela auroit été mieux, car j'ai toujours observé que quand
il conseille quelque chose, elle a un penchant très-fort à faire le
revers.
À ces mots, entre la nouvelle madame Helvétius avec le nectar. À
l'instant, je la reconnus pour être madame Franklin mon ancienne amie
américaine. Je la réclamai, mais elle me dit froidement: «J'ai été votre
bonne femme quarante-neuf années et quatre mois, presqu'un demi-siècle.
Soyez content de cela. J'ai formé ici une nouvelle liaison qui durera
l'éternité». Mécontent de ce refus de mon Euridice, je pris sur-le-champ
la résolution de quitter ces ombres ingrates et de revenir en ce bon
monde revoir le soleil et vous. Me voici. Vengeons-nous.
B. FRANKLIN.
[71] Cette lettre, dont la copie, que nous avons, est de la main de
Chamfort, a été écrite en français par Franklin: c'est pourquoi nous
nous sommes fait un devoir de ne pas toucher au style. (_Note du
Traducteur._)
LE PAPIER, POËME.
Un de ces anciens beaux esprits, dont les idées étoient pleines de sens
et les allusions ingénieuses, voulant marquer toute espèce d'homme d'un
trait caractéristique, disoit que l'ame d'un enfant étoit un papier
blanc, sur lequel le sentiment écrivoit bientôt ses principes, auxquels
la vertu mettoit le sceau, ou que le vice effaçoit.
Cette idée étoit heureuse et vraie. Il me semble qu'un homme de génie
pourroit encore l'étendre; et moi, pardon de tant d'orgueil! moi, qui ne
suis ni homme de génie, ni bel esprit, je vais l'essayer.
Il y a diverses sortes de papiers, parce qu'il y a des besoins divers,
qui sont ceux de l'élégance, de la mode, de l'usage.--Les hommes ne sont
pas moins divers; et si je ne me trompe, chaque sorte de papier
représente quelqu'homme.
Examinez, je vous prie, un fat, bien poudré, couvert de broderie, et
aussi délicat que s'il sortoit d'une boîte de carton, n'est-ce pas le
papier doré, que vous dérobez au vulgaire, et mettez en réserve dans
votre bureau?
Les artisans, les domestiques, les agriculteurs ne sont-ils pas le
papier commun, qu'on prise moins, mais qui est bien plus utile, que vous
laissez sur votre pupitre, et qui offert à toutes les plumes, sert à
chaque instant du jour.
Le malheureux que son avarice force à s'épargner les choses nécessaires,
à pâtir, à fourber, à friponner, pour enrichir un héritier, est le gros
papier gris, employé par les petits marchands pour envelopper des
choses, dont se servent des hommes qui valent mieux qu'eux.
Voyez ensuite le contraste de l'avare. Il perd sa santé, sa réputation,
sa fortune au milieu des plaisirs. Y a-t-il quelque papier qui lui
ressemble? Oui, sans doute, c'est le papier qui boit.
L'inquiet politique croit ce côté toujours exempt d'erreur et cet autre
toujours faux. Il critique avec fureur; il applaudit avec rage. Dupe de
tous les bruits populaires, et instrument des fripons, il ne faut pas
que l'impression annonce sa foiblesse. Il est ce bonnet de papier, qu'on
appelle _un bonnet d'âne_.
L'homme prompt et colère, dans les veines duquel le sang court avec
vivacité, qui vous cherche querelle si vous marchez de travers, et ne
peut endurer une plaisanterie, un mot, un regard, qu'est-il? Quoi? Le
papier de trace assurément.
Que dites-vous de nos poëtes, tous tant qu'ils sont, bons, mauvais,
riches, pauvres, beaucoup lus, ou point lus du tout? Vous pouvez mettre
ensemble et eux, et leurs ouvrages: c'est de tous les papiers le plus
inutile[72].
Contemplez la jeune et douce vierge. Elle est belle comme une feuille de
papier blanc, que rien n'a encore souillé: l'homme heureux que le destin
favorise, peut y écrire son nom et la prendre pour sa peine.
Encore une comparaison: je n'en veux plus faire qu'une. L'homme sage,
qui méprise les petitesses, et dont les pensées, les actions, les
maximes sont à lui, et n'ont pour principe que les sentimens de son
coeur, cet homme, dis-je, est le papier-vélin, qui de tous les papiers
est le plus beau, le meilleur, le plus précieux.
[72] Il y a dans l'original, la plus pauvre de toutes les
_maculatures_. La maculature est une feuille de gros papier gris,
qui sert d'enveloppe à une rame d'autre papier. (_Note du
Traducteur._)
CONTE.
Jacques Montresor étoit un brave officier, point bigot mais très-honnête
homme. Il tomba malade. Le curé de sa paroisse croyant qu'il alloit
mourir, courut chez lui, et lui conseilla de faire sa paix avec Dieu,
afin d'être reçu en paradis.
«Je ne suis pas inquiet sur cela, lui dit Montresor; car j'ai eu, la
nuit dernière, une vision, qui m'a tout-à-fait tranquillisé».--Et
qu'est-ce que cette vision, demanda le bon curé?--«J'étois, répliqua
Montresor, à la porte du paradis, avec une foule de gens, qui vouloient
entrer. Saint-Pierre leur demanda de quelle religion ils étoient.--Je
suis catholique romain, répondit l'un.--Eh bien! entrez et prenez votre
place parmi les catholiques, lui dit Saint-Pierre.--Un autre cria qu'il
étoit de l'église anglicane.--Placez-vous avec les anglicans, répondit
le Saint.--Moi je suis quaker, dit gravement un troisième.--Entrez où
sont les quakers, fut la réponse de l'apôtre.--Enfin, il me demanda
quelle étoit ma religion.--Hélas! lui répondis-je, le pauvre Jacques
Montresor n'en a malheureusement aucune.--C'est dommage, dit
Saint-Pierre. Je ne sais où vous placer: mais entrez toujours; vous vous
mettrez où vous pourrez[73]».
[73] Voici une imitation heureuse, que le citoyen Parny a faite de ce
joli conte de Franklin.
Abandonnant la terrestre demeure,
Un jour, dit-on, six hommes vertueux,
Morts à-la-fois, vinrent à la même heure,
Se présenter à la porte des cieux.
L'Ange paroît, demande à chacun d'eux
Quel est son culte; et le premier s'approche,
Disant:--«Tu vois un bon Mahométan».
L'ANGE.
Entre mon cher, et tournant vers ta gauche,
Tu trouveras le quartier Musulman.
LE SECOND.
Moi, je suis Juif.
L'ANGE.
Entre, et cherche une place
Parmi les Juifs. Toi, qui fait la grimace
À cet Hébreu, qu'es-tu?
LE TROISIÈME.
Luthérien.
L'ANGE.
Soit; entre et va, sans t'étonner de rien,
T'asseoir au temple où s'assemblent tes frères.
LE QUATRIÈME.
Quaker.
L'ANGE.
Eh bien, entre, et garde ton chapeau.
Dans ce bosquet les Quakers sédentaires
Forment un club; on y fume.
LE QUAKER.
_Bravo._
LE CINQUIÈME.
J'ai le bonneur d'être bon catholique,
Et comme tel, je suis un peu surpris
De voir un Juif, un Turc, en paradis.
L'ANGE.
Entre, et rejoins les tiens sous ce portique.
Venons à toi; quelle religion
As-tu suivie?
LE SIXIÈME.
Aucune.
L'ANGE.
Aucune?
LE SIXIÈME.
Non.
L'ANGE.
Mais cependant quelle fut ta croyance?
LE SIXIÈME.
L'ame immortelle, un Dieu qui récompense,
Et qui punit; rien de plus.
L'ANGE.
En ce cas,
Entre, et choisis ta place où tu voudras.
FRAGMENT DE LA SUITE DES MÉMOIRES DE FRANKLIN[74].
Ce fut vers ce temps que je formai le hardi et difficile projet de
parvenir à la perfection morale. Je désirois de passer ma vie sans
commettre aucune faute dans aucun moment; je voulois me rendre maître de
tout ce qui pouvoit m'y entraîner: la pente naturelle, la société, ou
l'usage. Comme je connoissois, ou croyois connoître, le bien et le mal,
je ne voyois pas pourquoi je ne pouvois pas toujours faire l'un et
éviter l'autre; mais je m'apperçus bientôt que j'avois entrepris une
tâche plus difficile que je ne l'avois d'abord imaginé. Pendant que
j'appliquois mon attention, et que je mettais mes soins à me préserver
d'une faute, je tombois souvent, sans m'en appercevoir, dans une autre:
l'habitude se prévaloit de mon inattention, ou bien le penchant étoit
trop fort pour ma raison.
Je conclus à la fin que quoiqu'on fût spéculativement persuadé qu'il est
de notre intérêt d'être complétement vertueux, cette conviction étoit
insuffisante pour prévenir nos faux pas; qu'il falloit rompre les
habitudes contraires, en acquérir de bonnes et s'y affermir, avant de
pouvoir compter sur une constante et uniforme rectitude de conduite: en
conséquence, pour y parvenir, j'imaginai la méthode suivante.
Dans les différentes énumérations des vertus morales que j'avois vues
dans mes lectures, le catalogue étoit plus ou moins nombreux, suivant
que les écrivains renfermoient plus ou moins d'idées sous la même
dénomination. La _tempérance_, par exemple, suivant quelques-uns,
n'avoit de rapport qu'au manger et au boire, tandis que d'autres en
étendoient le sens jusqu'à la modération dans tous les autres plaisirs,
dans tous les appétits, inclinations ou passions du corps ou de l'ame,
et même jusqu'à l'avarice et l'ambition. Je me proposai, pour plus de
clarté, de faire plutôt usage d'un plus grand nombre de mots, en
attachant à chacun peu d'idées, que de me servir de moins de termes, en
les liant à plus d'idées. Je renfermai sous treize noms de vertus,
toutes celles qu'alors je regardois comme nécessaires ou désirables, et
j'attachai à chacune d'elles un court précepte qui montrait pleinement
l'étendue que je donnois à leur signification.
Voici ces noms de vertus avec leur précepte:
1. SOBRIÉTÉ. Ne mangez pas jusqu'à être appesanti; ne buvez pas assez
pour que votre tête en soit affectée.
2. SILENCE. Ne dites que ce qui peut être utile aux autres et à
vous-mêmes.
Évitez les conversations frivoles.
3. ORDRE. Que chaque chose ait chez vous sa place, et chaque partie de
vos affaires son temps.
4. RÉSOLUTION. Soyez résolu de faire ce que vous devez, et faites, sans
y manquer, ce que vous avez résolu.
5. ÉCONOMIE. Ne faites aucune dépense que pour le bien des autres ou
pour le vôtre, c'est-à-dire, ne dépensez rien mal à propos.
6. APPLICATION. Ne perdez point de temps; soyez toujours occupé à
quelque chose d'utile; abstenez-vous de toute action qui ne l'est pas.
7. SINCÉRITÉ. N'usez d'aucuns déguisemens nuisibles; que vos pensées
soient innocentes et justes, et conformez-vous quand vous parlez.
8. JUSTICE. Ne nuisez à personne, soit en lui fesant du tort, soit en
négligeant de lui faire le bien auquel vous oblige votre devoir.
9. MODÉRATION. Évitez les extrêmes; gardez-vous de vous offenser des
torts d'autrui, autant que vous croyez en avoir sujet.
10. PROPRETÉ. Ne souffrez aucune malpropreté sur votre corps, sur vos
habits et dans votre maison.
11. TRANQUILLITÉ. Ne vous laissez troubler ni par des bagatelles, ni par
des accidens ordinaires ou inévitables.
12. CHASTETÉ. Livrez-vous rarement aux plaisirs de l'amour, n'en usez
que pour votre santé, ou pour avoir des descendans, jamais au point de
vous abrutir ou de perdre vos forces, et jusqu'à nuire au repos et à la
réputation de vous ou des autres.
13. HUMILITÉ. Imitez Jésus et Socrate.
Mon intention étant d'acquérir l'habitude de toutes ces vertus, je
pensai qu'il seroit bon, au lieu de diviser mon attention en
entreprenant de les acquérir toutes à-la-fois, de la fixer pendant un
temps sur une d'elles; et lorsque je m'en serois assuré, de passer à une
autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que je les eusse parcourues toutes
les treize. Et comme l'acquisition préalable de quelques-unes, pouvoit
faciliter celle de quelques autres, je les rangeai dans cette vue comme
on vient de voir: la _sobriété_ étoit la première, parce qu'elle tend à
procurer le sang-froid et la netteté de tête si nécessaires lorsqu'il
faut observer une vigilance constante, et se tenir en garde contre
l'attrait toujours subsistant des anciennes habitudes, et la force des
tentations continuelles.
Cette vertu une fois obtenue et affermie, le _silence_ devenoit beaucoup
plus aisé. Mon désir étant d'acquérir des connoissances en même-temps
que je me perfectionnois dans la vertu, je considérai que, dans la
conversation, on y parvenoit plutôt par le secours de l'oreille que par
celui de la langue; et voulant, en conséquence, rompre l'habitude qui me
gagnoit de babiller, de faire des pointes et des plaisanteries qui ne
pouvoient me rendre admissible que dans des compagnies frivoles, je
donnai la seconde place au _silence_.
J'espérois par son moyen, et avec l'_ordre_ qui vient après, obtenir
plus de temps pour suivre mon projet et mes études. La _résolution_ une
fois devenue habituelle, devoit m'affermir dans mes efforts pour obtenir
les autres vertus. L'_économie_ et l'_application_ en me délivrant de ce
qui me restoit de dettes, et me procurant l'abondance et l'indépendance,
devoient me rendre plus aisée la pratique de la _sincérité_ et de la
_justice_, etc, etc.
Je conclus alors que, conformément aux avis de Pythagore, contenus dans
ses vers d'or, un examen journalier étoit nécessaire, et pour le diriger
j'imaginai la méthode suivante:
Je fis un petit livre dans lequel j'assignai pour chacune des vertus,
une page que je réglai avec de l'encre rouge, de manière qu'elle eût
sept colonnes, une pour chaque jour de la semaine, que je marquai de la
lettre initiale de ce jour; je fis sur ces colonnes treize lignes rouges
transversales, plaçant au commencement de chacune, la première lettre
d'une des vertus. Dans cette ligne, et la colonne convenable, je pouvois
marquer avec un petit trait d'encre toutes les fautes que, d'après mon
examen, je reconnoîtrois avoir commis ce jour-là contre cette vertu.
FORME DES PAGES.
SOBRIÉTÉ.
_Ne mangez pas jusqu'à être appesanti; ne buvez pas jusqu'à ce que votre
tête soit affectée._
--------------------------------------------------
| DIM. | LUN. | MAR. | MER. | JEU. | VEN. | SAM. |
|======|======|======|======|======|======|======|
Sobriété. | | | | | | | |
|------|------|------|------|------|------|------|
Silence. | | | | | | | |
|------|------|------|------|------|------|------|
Ordre. | | | | | | | |
|------|------|------|------|------|------|------|
Résolution. | | | | | | | |
|------|------|------|------|------|------|------|
Économie. | | | | | | | |
|------|------|------|------|------|------|------|
Application. | | | | | | | |
|------|------|------|------|------|------|------|
Sincérité. | | | | | | | |
|------|------|------|------|------|------|------|
Justice. | | | | | | | |
|------|------|------|------|------|------|------|
Modération. | | | | | | | |
|------|------|------|------|------|------|------|
Propreté. | | | | | | | |
|------|------|------|------|------|------|------|
Tranquillité. | | | | | | | |
|------|------|------|------|------|------|------|
Chasteté. | | | | | | | |
|------|------|------|------|------|------|------|
Humilité. | | | | | | | |
--------------------------------------------------
Je pris la résolution de donner, pendant une semaine, une attention
rigoureuse à chacune des vertus successivement. Ainsi dans la première,
je pris grand soin d'éviter de donner la plus légère atteinte à la
_sobriété_, abandonnant les autres vertus à leur chance ordinaire;
seulement je marquois chaque soir les fautes du jour: ainsi dans le cas
où j'aurois pu, pendant la première semaine, tenir nette ma première
ligne marquée _sobriété_, je regardois l'habitude de cette vertu connue
assez fortifiée, et ses ennemis, les penchans contraires, assez
affoiblis pour pouvoir hasarder d'étendre mon attention, d'y réunir la
suivante, et d'obtenir la semaine d'après deux lignes exemptes de
marques.
En procédant ainsi jusqu'à la dernière, je pouvois faire un cours
complet en treize semaines, et quatre cours en un an; de même que celui
qui a un jardin à mettre en ordre, n'entreprend pas d'arracher toutes
les mauvaises herbes en une seule fois, ce qui excéderoit le pouvoir de
ses bras et de ses forces; il ne travaille en même-temps que sur une
planche, et lorsqu'il a fini la première, il passe à une seconde. Je
devois jouir (je m'en flattois du moins) du plaisir encourageant de voir
sur mes pages mes progrès dans la vertu, en effaçant successivement les
marques de mes lignes, jusqu'à ce qu'à la fin, après plusieurs
répétitions, j'eusse le bonheur de voir mon livre entièrement blanc, au
bout d'un examen journalier de treize semaines.
Mon petit livre avoit pour épigraphe ces vers du Caton d'Addison.
Here will I hold: if there is a power above us
(And that there is, all nature cries aloud
Thro' all her works) he must delight in virtue,
And that which he delights in, must be happy.
«Je persévérerai: s'il y a un pouvoir au-dessus de nous (et la nature
entière crie à haute voix dans toutes ses oeuvres qu'il y en a un), la
vertu doit faire ses délices, et ce qui fait ses délices doit être le
bonheur.»
Un autre de Cicéron.
O vitæ Philosophia dux! ô virtutum indagatrix, expultrixque vitiorum!
Unus dies benè et ex præceptis tuis actus peccanti immortalitati est
anteponendus.
«Ô philosophie! guide de la vie, source des vertus et fléau des vices!
Un seul jour employé au bien, et suivant tes préceptes, est préférable à
l'immortalité passée dans le vice.»
Un autre, d'après les proverbes de Salomon, parlant de la sagesse et de
la vertu.