richesse et les honneurs; ses voies sont des voies de douceur, et tous
ses sentiers sont ceux de la paix». _Prov. ch. III. v. 16 et 17._
Et considérant Dieu comme la source de la sagesse, je pensai qu'il étoit
juste et nécessaire de solliciter son assistance pour l'obtenir. Je
composai en conséquence la courte prière qui suit, et je la mis en tête
de mes tables d'examen, pour m'en servir tous les jours.
«Ô bonté puissante! père bienfaisant! guide miséricordieux, augmente en
moi la sagesse pour que je puisse connoître mes vrais intérêts; fortifie
ma résolution pour exécuter ce qu'elle prescrit, agrée mes bons offices
à l'égard de tes autres enfans, comme le seul acte de reconnoissance qui
soit en mon pouvoir pour les faveurs continuelles que tu m'accordes.»
Je me servois aussi de cette prière, tirée des poëmes de Thompson.
Father of light and life, thou Good supreme!
O Teach me what is Good, teach me thyself.
Save me from folly, vanity, and vice,
From every low pursuit, and fill my soul
With knowledge, conscious peace and virtue pure,
Sacred, substantial, never fading bliss.
«Père de la lumière et de la vie! Ô toi, le bien suprême! instruis-moi
de ce qui est bien, instruis-moi de toi-même; sauve-moi de la folie, de
la vanité, du vice, de toutes les inclinations basses, et remplis mon
ame de savoir, de paix intérieure, et de vertu pure; bonheur sacré,
véritable, et qui ne se ternit jamais.»
Le précepte de l'_ordre_ demandant que chaque partie de mes affaires eût
son temps assigné, une page de mon livret contenoit le plan qui suit
pour l'emploi des vingt-quatre heures du jour naturel.
_Plan pour l'emploi des 24 heures du jour naturel_.
_Question du matin_: Quel bien puis-je faire aujourd'hui?
5. En me levant, me laver et invoquer la bonté suprème,
6. régler les affaires et prendre les résolutions
7. du jour, continuer les études actuelles, déjeûner.
8.
9.
10. Travail.
11.
midi. Lecture, ou examen de mes comptes, et dîner.
1.
2.
3.
4. Travail.
5.
6.
7. Ranger tout à sa place, souper, musique ou
8. récréation, ou conversation, examen du jour.
9.
10.
11.
minuit.
1. Sommeil.
2.
3.
4.
_Question du soir_: Quel bien ai-je fait aujourd'hui?
J'entamai l'exécution de ce plan par mon examen, et je continuai pendant
un certain temps, l'interrompant dans quelques occasions. Je fus surpris
de trouver combien j'étois plus rempli de défauts que je ne l'avois
imaginé; mais j'eus la satisfaction de les voir diminuer.
Pour éviter l'embarras de renouveler, de temps en temps, mon livret,
qui, en grattant le papier pour effacer les marques des vieilles fautes,
afin de faire place aux nouvelles dans un nouveau cours, étoit devenu
rempli de trous, je transcrivis mes tables et mes préceptes sur les
feuilles d'ivoire d'un souvenir: les lignes y furent tracées, d'une
manière durable, avec de l'encre rouge, et j'y marquai mes fautes avec
un crayon de mine de plomb, dont je pouvais effacer les traces aisément,
en y passant une éponge mouillée.
Après un temps, je ne fis plus qu'un cours pendant l'année, et, par la
suite, un seul en plusieurs années, jusqu'à ce qu'à la fin je n'en fisse
plus du tout, étant employé, hors de chez moi, par des voyages, des
occupations et une multitude d'affaires. Cependant, je portois toujours
mon petit livre avec moi. Mon projet d'_ordre_ me donna le plus de
peine, et je trouvai que, quoiqu'il fût praticable, lorsque les affaires
d'un homme sont de nature à lui laisser la disposition de son temps,
comme celles d'un ouvrier imprimeur, par exemple, il ne l'étoit plus
pour un maître, qui doit avoir des relations avec le monde, et recevoir
souvent les gens à qui il a affaire, à l'heure qui leur convient. Je
trouvai très-difficile aussi d'observer l'_ordre_, en mettant à leur
place les effets, les papiers, etc. Je n'avois pas été accoutumé, de
bonne heure, à cette règle; et, comme j'avois une excellente mémoire, je
sentois peu l'inconvénient qui résulte de manquer d'ordre. Cet article
me contraignit à une attention pénible; mes fautes, à cet égard, me
tourmentèrent tellement, mes progrès étoient si foibles et mes rechutes
si fréquentes, que je me décidai presque à prendre mon parti sur ce
défaut.
Quelque chose aussi, qui prétendoit être la raison, me suggéroit, de
temps en temps, que cette extrême délicatesse, que j'exigeois de
moi-même, pouvoit bien être une espèce de sottise en morale, qui me
rendroit ridicule, si elle étoit connue; qu'un caractère parfait
pourroit éprouver l'inconvénient d'être un objet d'envie et de haine, et
que celui qui veut le bien, doit se souffrir un petit nombre de défauts,
pour mettre ses amis à leur aise.
Dans le vrai, je me trouvai incorrigible, par rapport à l'_ordre_; et à
présent que je suis devenu vieux, et que ma mémoire est mauvaise, j'en
sens vivement le besoin; mais, après tout, quoique je ne sois jamais
arrivé à la perfection à laquelle j'avois tant d'envie de parvenir, et
que j'en sois même resté bien loin, cependant, mes efforts m'ont rendu
meilleur et plus heureux que je n'aurois été, si je n'avois pas formé
cette entreprise; comme celui qui tâche de se faire une écriture
parfaite, en imitant un exemple gravé, quoiqu'il ne puisse jamais
atteindre la même perfection; néanmoins, les efforts qu'il fait rendent
sa main meilleure et son écriture passable.
Il peut être utile, à ma postérité, de savoir que c'est à ce petit
artifice, à l'aide de Dieu, que leur ancêtre a dû le bonheur constant de
sa vie, jusqu'à sa soixante et dix-neuvième année, pendant laquelle ceci
est écrit. Les revers, qui peuvent accompagner le reste de ses jours,
sont entre les mains de la Providence; mais, s'ils arrivent, la pensée
de son bonheur passé doit l'aider à les supporter avec résignation. Il
attribue, à la _sobriété_, sa longue et constante santé, et ce qui lui
reste encore d'une bonne constitution; à _l'application_ et à
_l'économie_, l'aisance qu'il s'est procurée de bonne heure,
l'acquisition de sa fortune, et des connoissances qui l'ont mis en état
d'être un citoyen utile, et lui ont donné quelque réputation parmi les
savans; à la _sincérité_ et à la _justice_, la confiance de son pays, et
les emplois honorables dont on l'a revêtu. Enfin, c'est à l'influence de
toutes ces vertus, quelqu'imparfaitement qu'il ait pu les atteindre,
qu'il croit devoir cette égalité d'humeur et cette gaieté dans la
conversation, qui fait encore rechercher sa compagnie, même par des gens
plus jeunes que lui. Il espère que quelques-uns de ses descendans
suivront cet exemple, et s'en trouveront bien.
On remarquera que, quoique mon plan ne fût pas entièrement sans rapport
avec la religion, il ne s'y trouvoit pas de traces d'aucun dogme: je
l'avois évité à dessein, car j'étois persuadé de l'utilité et de
l'excellence de ma méthode; je croyois qu'elle devoit être utile aux
hommes, quelle que fût leur religion, et me proposois de la publier
quelque jour.
J'avois dessein d'écrire un petit commentaire sur chaque vertu, dans
lequel j'aurais fait voir l'avantage de les posséder, et les maux qui
suivent les vices qui leur sont opposés; j'aurois intitulé mon livre:
_l'Art de la Vertu_, parce qu'il auroit montré les moyens et la manière
d'acquérir la vertu, ce qui l'auroit distingué d'une simple exhortation
qui, n'indiquant pas les moyens de parvenir à être homme de bien,
ressemble au langage de celui dont, pour employer l'expression d'un
apôtre, la charité n'est qu'en paroles, et qui, sans montrer à ceux qui
sont nuds et qui ont faim, les moyens d'avoir des habits et des vivres,
les exhorte à se nourrir et à s'habiller. (Jacques, chapitre XI, vers.
15, 16).
Mais les choses ont tourné, de manière que mon intention d'écrire et de
publier ce commentaire, n'a jamais été remplie. De temps en temps, à la
vérité, je mettois, par écrit, de courtes notes sur les sentimens, les
raisonnemens, etc. que j'y devois employer, et j'en ai encore
quelques-unes; mais l'attention particulière qu'il m'a fallu donner,
dans les premières années de ma vie, à mes affaires personnelles, et,
depuis, aux affaires publiques, m'ont obligé de le remettre à d'autre
temps; et, comme il est lié, dans mon esprit, avec un grand et vaste
projet, dont l'exécution demande un homme tout entier, et dont une
succession imprévue d'emplois m'a empêché de m'occuper jusqu'à présent,
il est resté imparfait.
J'avois dessein de prouver, dans cet ouvrage, qu'en considérant
seulement la nature de l'homme, les actions vicieuses n'étoient pas
nuisibles, parce qu'elles étoient défendues, mais qu'elles sont
défendues, parce qu'elles sont nuisibles; qu'il est de l'intérêt, de
ceux même qui ne souhaitent que le bonheur d'ici-bas, d'être vertueux;
et, considérant qu'il y a toujours, dans le monde, beaucoup de riches
commerçans, de princes, de républiques, qui ont besoin, pour
l'administration de leurs affaires, d'agens honnêtes, et qu'ils sont
rares, j'aurais entrepris de convaincre les jeunes gens, qu'il n'y a
point de qualités plus capables de conduire un homme pauvre à la
fortune, que la probité et l'intégrité.
Ma liste des vertus n'en contenoit d'abord que douze; mais un quaker de
mes amis m'avertit, avec bonté, que je passois généralement pour être
orgueilleux; que j'en donnois souvent des preuves; que, dans la
conversation, non content d'avoir raison lorsque je disputois quelque
point, je voulois encore prouver aux autres qu'ils avoient tort; que
j'étois, de plus, insolent; ce dont il me convainquit, en m'en
rapportant différens exemples. Je résolus d'entreprendre de me guérir,
s'il étoit possible, de ce vice ou de cette folie, en même temps que des
autres, et j'ajoutai sur ma liste l'humilité.
Je ne puis pas me vanter d'un grand succès pour l'acquisition réelle de
cette vertu; mais j'ai beaucoup gagné, quant à son apparence. Je me
prescrivis la règle d'éviter de contredire directement l'opinion des
autres, et je m'interdis toute assertion positive en faveur de la
mienne. J'allai même, conformément aux anciennes loix de notre
_Junto_[75], jusqu'à m'interdire l'usage d'aucune expression qui marquât
une opinion définitivement arrêtée, comme _certainement_,
_indubitablement_, et j'adoptai, à leur place: _je conçois_, _je
soupçonne_, ou _j'imagine_ qu'une chose est ainsi, ou _il me paroît, en
ce moment, que_.--Quand quelqu'un affirmoit une chose qui me paraissoit
être une erreur, je me refusois le plaisir de le contredire brusquement,
et de lui montrer sur-le-champ quelqu'absurdité dans sa proposition; et,
dans ma réponse, je commençois par observer que, dans certains cas ou
certaines circonstances, son opinion seroit juste; mais que, dans celle
dont il étoit question, il _me sembloit_ qu'il y avoit quelque
différence, etc.
Je reconnus bientôt l'avantage de ce changement dans mes manières: les
conversations dans lesquelles je m'engageois en devinrent plus
agréables; le ton modeste avec lequel je proposois mes opinions, leur
procuroit un plus prompt accueil et moins de contradictions; je
n'éprouvois pas autant de mortifications, lorsqu'il se trouvoit que
j'avois tort, et j'obtenois plus facilement des autres, d'abandonner
leurs erreurs et de se réunir à moi, lorsqu'il arrivoit que j'avois
raison.
Cette disposition, à laquelle je ne pus pas d'abord m'assujétir sans
faire quelque violence à mon penchant naturel, me devint, à la fin, si
facile et si habituelle, que personne, depuis cinquante ans peut-être,
n'a pu, je crois, s'appercevoir qu'il me soit échappé une seule
expression tranchante. C'est à cette habitude, jointe à ma réputation
d'intégrité, que je dois principalement d'avoir obtenu, de bonne heure,
une grande confiance parmi mes concitoyens, lorsque je leur ai proposé
de nouvelles institutions, ou quelques changemens aux anciennes, et une
si grande influence dans les assemblées publiques, lorsque j'en suis
devenu membre; car je n'étois qu'un mauvais orateur, jamais éloquent,
souvent sujet à hésiter, rarement correct dans mes expressions, et
cependant, je fesois généralement prévaloir mon avis.
Aucune de nos dispositions naturelles n'est peut-être plus difficile à
dompter que l'_orgueil_. Qu'on le mortifie, qu'on lui fasse la guerre,
qu'on le terrasse, qu'on l'étouffe vivant, il perce de nouveau; il se
montre de temps en temps. Vous l'appercevrez, sans doute, souvent dans
cette histoire, peut-être au moment même où je parle de le subjuguer, et
vous pourrez me retrouver orgueilleux jusque dans mon humilité.
[74] Ce morceau qui se rapporte à l'année 1730 ou 1731, et fait suite
à ce que Franklin a écrit des Mémoires de sa Vie, a été tiré, à
Philadelphie, d'un manuscrit prêté au citoyen Delessert. Ce dernier,
qui l'a déjà fait insérer dans la _Décade_, a bien voulu permettre
qu'il reparût ici.
[75] Nom du club formé à Philadelphie par Franklin.
LE CHEMIN DE LA FORTUNE, OU LA SCIENCE DU BONHOMME RICHARD[76].
BÉNÉVOLE LECTEUR!
J'ai ouï dire que rien ne fait autant de plaisir à un auteur que de voir
ses ouvrages respectueusement cités par d'autres écrivains. Jugez donc
combien je dus être content d'une aventure que je vais vous rapporter.
Passant dernièrement à cheval dans un endroit, où il y avoit beaucoup de
monde rassemblé pour une vente publique, je m'arrêtai. Il n'étoit pas
encore l'heure de faire la vente, et en attendant qu'on commençât, la
compagnie causoit sur la dureté des temps. Quelqu'un s'adressant à un
homme à cheveux blancs, simplement et proprement mis, lui dit:--«Et
vous, père Abraham, que pensez-vous de ce temps-ci? Ne croyez-vous pas
que le fardeau des impôts ruinera entièrement le pays? Car comment
ferons-nous pour les payer? Que nous conseillez-vous?»
Le père Abraham se leva et répondit:--«Si vous voulez savoir ma façon de
penser, je vais vous la dire brièvement; car un mot suffit à qui sait
entendre, comme dit le bonhomme Richard».--Tout le monde se réunit pour
engager le père Abraham à parler, et l'assemblée ayant formé un cercle
autour de lui, il tint le discours suivant:
«Mes amis, il est certain que les impôts sont très-lourds. Si nous
n'avions à payer que ceux que le gouvernement met sur nous, nous
pourrions les trouver moins considérables: mais nous en avons beaucoup
d'autres, qui sont bien plus onéreux pour quelques-uns d'entre nous.
L'impôt de notre paresse nous coûte le double de la taxe du
gouvernement; notre orgueil le triple, et notre folie le quadruple. Ces
impôts sont tels, qu'il n'est pas possible aux commissaires d'y faire la
moindre diminution. Cependant, si nous voulons suivre un bon conseil, il
y a encore quelqu'espoir pour nous. Dieu aide ceux qui s'aident
eux-mêmes, comme dit le bonhomme Richard.
»S'il existait un gouvernement, qui obligeât les sujets à donner la
dixième partie de leur temps pour son service, on le trouveroit
assurément très-dur: mais la plupart d'entre nous sont taxés par leur
paresse d'une manière beaucoup plus forte. La paresse occasionne des
incommodités et raccourcit nécessairement la vie. La paresse, semblable
à la rouille, use bien plus promptement que le travail: mais la clef,
dont on se sert est toujours claire, comme dit encore le bonhomme
Richard.--Si vous aimez la vie, ne prodiguez pas le temps; car, comme
dit encore le bonhomme Richard, c'est l'étoffe dont la vie est faite.
Nous donnons au sommeil bien plus de temps qu'il ne faut, oubliant que
le renard qui dort n'attrape point de poules, et que nous aurons assez
le temps de dormir dans la tombe, comme dit le bonhomme Richard.
»Si le temps est la plus précieuse de toutes les choses, prodiguer le
temps doit être, comme dit le bonhomme Richard, la plus grande des
prodigalités; puisque, comme il nous l'apprend ailleurs, le temps perdu
ne se retrouve jamais, et que ce que nous appelons _assez de temps_, se
trouve toujours fort peu de temps.--Agissons donc, pendant que nous le
pouvons, et agissons à propos. Avec de l'assiduité, nous ferons beaucoup
plus avec moins de peine. La paresse rend tout difficile, et le travail
tout aisé. Celui qui se lève tard a besoin d'agir toute la journée, et
peut à peine avoir fini ses affaires le soir. D'ailleurs, la paresse va
si lentement que la pauvreté l'a bientôt attrapée. Conduisez vos
affaires, et ne vous laissez jamais conduire par elles. Un homme qui se
couche de bonne heure, et se lève matin, dit le bonhomme Richard,
devient bien portant, riche et sage.
»Que signifient donc les désirs, les espérances de temps plus heureux?
Nous pouvons rendre le temps meilleur si nous savons agir.--L'activité
n'a pas besoin de former des voeux; celui qui vit d'espérance mourra de
faim. Il n'y a point de profit sans peine. Je dois me servir de mes
mains, puisque je n'ai point de terre; ou, si j'en ai, elle est
fortement imposée. Le bonhomme Richard dit que celui qui a un métier a
un fonds de terre, et que celui qui a une profession a un emploi utile
et honorable. Mais il faut alors qu'on fasse valoir son métier et qu'on
suive sa profession; sans quoi ni le fonds de terre, ni l'emploi ne nous
aideront à payer les taxes.
»Si nous sommes laborieux, nous ne mourrons jamais de faim. La faim
regarde la porte de l'homme qui travaille, mais elle n'ose pas y entrer.
Les commissaires et les huissiers la respectent également; car
l'activité paie les dettes, et le désespoir les augmente. Vous n'avez
besoin ni de trouver un trésor, ni d'hériter d'un riche parent: le
travail est le père du bonheur, et Dieu donne tout à ceux qui
s'occupent.
»Tandis que les fainéans dorment, labourez profondément votre champ;
vous recueillerez du bled et pour votre consommation, et pour vendre.
Labourez aujourd'hui, car vous ne savez pas combien vous pourrez en être
empêché demain. C'est ce qui a fait dire au bonhomme Richard: Un
aujourd'hui vaut mieux que deux demain; et ensuite: Ne remettez jamais à
demain ce que vous pouvez faire aujourd'hui.
»Si vous étiez domestique ne seriez-vous pas honteux qu'un bon maître
vous trouvât les bras croisés. Eh bien! puisque vous êtes votre propre
maître, rougissez lorsque vous vous surprenez vous-même dans l'oisiveté,
tandis que vous avez tant à faire pour vous-même, pour votre famille,
pour votre patrie.--Ne mettez point de gants pour prendre vos outils.
Souvenez-vous que le bonhomme Richard dit qu'un chat ganté n'attrape
point de souris.--Il est vrai, qu'il y a beaucoup à faire, et peut-être
manquez-vous de force. Mais ayez de la persévérance, et vous en verrez
les bons effets. L'eau qui tombe constamment goutte à goutte finit par
user la pierre. Avec de la patience une souris coupe un cable; et de
petits coups répétés abattent de grands chênes.
»Il me semble entendre quelqu'un d'entre vous me dire:--Ne faut-il donc
pas se permettre quelques instans de loisir?--Mon ami, je veux vous
apprendre ce que dit le bonhomme Richard. Si vous voulez avoir du repos,
employez bien votre temps; et puisque vous n'êtes pas sûr d'une minute,
gardez-vous de perdre une heure.--Le loisir est un temps qu'on peut
employer à quelque chose d'utile. L'homme laborieux se procure ce
loisir, mais le paresseux ne l'obtient jamais; car une vie tranquille et
une vie oisive sont deux choses fort différentes.--Bien des gens
voudraient vivre sans travailler, et par leur esprit seulement; mais ils
n'ont pas assez de fonds pour cela. Le travail, au contraire, mène
toujours à sa suite la satisfaction, l'abondance et le respect.--Les
plaisirs courent après ceux qui les fuient. La fileuse vigilante ne
manque jamais de chemise. Depuis que j'ai des brebis et une vache,
chacun me souhaite le bon jour.
»Mais indépendamment de notre industrie, il faut que nous ayons de la
constance, de la résolution, des soins; que nous voyions nos affaires
avec nos propres yeux, et que nous ne nous en rapportions pas trop aux
autres. Le bonhomme Richard dit: Je n'ai jamais vu un arbre qu'on
transplante souvent, ni une famille qui déménage plusieurs fois dans
l'année, prospérer autant que ceux qui ne changent point de
place.--Trois déménagemens, dit-il encore, font le même tort qu'un
incendie.--Conservez votre boutique et votre boutique vous
conservera.--Si vous voulez que vos affaires se fassent, allez-y
vous-même; si vous ne voulez pas qu'elles soient faites,
envoyez-y.--Celui qui veut prospérer par la charrue, doit la conduire
lui-même.--L'oeil du maître fait plus que ses deux mains.--Le défaut de
soin fait plus de tort que le défaut de savoir.--Ne pas surveiller vos
ouvriers, c'est laisser votre bourse à leur discrétion.--Le trop de
confiance dans les autres est la ruine de bien des gens; car dans les
affaires de ce monde, ce n'est pas par la foi qu'on se sauve, mais c'est
en n'en ayant pas.
»Les soins qu'on prend pour soi-même sont toujours utiles.--Si vous
voulez avoir un serviteur fidèle et que vous aimiez, servez-vous
vous-même.--Une petite négligence peut occasionner un grand mal, dit le
bonhomme Richard. Faute d'un clou, le fer d'un cheval se perd; faute
d'un fer, on perd le cheval; et faute d'un cheval, le cavalier est
lui-même perdu, parce que son ennemi l'atteint et le tue. Tout cela ne
vient que d'avoir négligé un clou de fer à cheval.
»Mes amis, en voilà assez sur le travail et sur l'attention que chacun
doit donner à ses affaires: mais à cela, il faut ajouter la tempérance,
si nous voulons être plus sûrs du succès de notre travail.
»Un homme qui ne sait pas épargner à mesure qu'il gagne, mourra sans
laisser un sou, après avoir eu toute sa vie le nez collé sur son
ouvrage. Une cuisine grasse rend un testament maigre, dit le bonhomme
Richard. Depuis que pour faire les honneurs d'une table à thé, les
femmes ont négligé de filer et de tricoter, et que pour boire du punch,
les hommes ont quitté la hache et le marteau, bien des fortunes se
dissipent en même-temps qu'on les gagne.--Si vous voulez être riche,
songez à ménager ce que vous acquérez. L'Amérique n'a pas enrichi les
Espagnols, parce que leurs dépenses sont plus considérables que leurs
revenus.
»Renoncez donc à vos folies dispendieuses et vous aurez bien moins à
vous plaindre de la dureté des temps, du poids des impôts, et de la
difficulté d'entretenir vos maisons; car les femmes, le vin, le jeu et
la mauvaise foi, font qu'on trouve sa fortune petite et ses besoins
très-grands. Il en coûte aussi cher pour maintenir un vice que pour
élever deux enfans. Vous vous imaginez, peut-être, qu'un peu de thé, un
peu de punch, de temps en temps, une table un peu mieux servie, des
habits plus beaux, et quelque petite partie de plaisir, ne peuvent être
de grande conséquence. Mais souvenez-vous que beaucoup de petites choses
font une masse considérable. Prenez garde aux menues dépenses. Une
petite voie d'eau, fait périr un grand navire, dit le bonhomme Richard.
Le goût des friandises conduit à la mendicité. Les fous donnent des
repas, et les sages les mangent.
»Vous êtes ici tous rassemblés pour une vente de meubles élégans et de
bagatelles fort chères. Vous appelez cela des biens; mais, si vous n'y
prenez garde, il en résultera du mal pour quelqu'un de vous. Vous
comptez que tout cela sera vendu bon marché. Peut-être le sera-t-il, en
effet, pour beaucoup moins qu'il ne coûte. Mais si vous n'en avez pas
besoin, cela sera toujours trop cher pour vous. Rappelez-vous les
maximes du bonhomme Richard: si vous achetez ce qui vous est inutile,
vous ne tarderez pas à vendre ce qui vous est nécessaire. Avant de
profiter d'un bon marché, réfléchissez un moment. Richard pense, sans
doute, que le bon marché n'est qu'illusoire, et qu'en vous gênant dans
vos affaires, il vous fait plus de mal que de bien.