Il seroit trop long de développer ici ce principe. Je me bornerai à

observer qu'il tient sur-tout à ce que le prix du travail des arts et

même de l'agriculture, est singulièrement diminué par le

perfectionnement des machines qu'on y emploie, par l'intelligence et

l'activité des ouvriers, et par la distribution bien entendue du

travail. Or, ces moyens de diminuer le prix des objets qui sortent des

manufactures, n'ont rien de commun avec la modicité du salaire de

l'ouvrier. Dans une grande manufacture, où l'on emploie des animaux au

lieu d'hommes, et des machines au lieu d'animaux, et où le travail est

distribué avec cette intelligence qui double, qui décuple la force et le

temps, l'ouvrage peut être fabriqué et vendu à un prix beaucoup moindre

que dans celles qui n'ont pas le même avantage; et cependant, les

ouvriers de l'une sont payés deux fois plus que ceux des autres.

C'est, sans doute, un avantage pour toute manufacture, d'avoir des

ouvriers à bon marché; et lorsque la cherté des salaires est excessive,

elle devient un obstacle à l'établissement des grandes fabriques. C'est

même cette cherté qui, comme je l'expliquerai plus bas, est une des

raisons qui font croire que les États-Unis de l'Amérique ne pourront, de

très-long-temps, avoir des manufactures rivales de celles

d'Europe.--Mais il ne faut pas en conclure que les manufactures ne

puissent prospérer, sans que les salaires des ouvriers soient réduits au

point où nous les voyons en Europe. Il y a plus: c'est que

l'insuffisance des salaires est une cause de décadence pour une

manufacture, comme leur haut prix est une cause de prospérité.

Les hauts salaires attirent les ouvriers les plus habiles, les plus

industrieux. Alors l'ouvrage est mieux fabriqué; il se vend mieux; et

par ce moyen, l'entrepreneur fait plus de profit qu'il n'en pourroit

faire par la diminution du prix des ouvriers. Un bon ouvrier gâte moins

d'outils, perd moins de matières et travaille plus promptement qu'un

autre; ce qui est encore une source de profit pour l'entrepreneur.

Le perfectionnement du mécanisme dans tous les arts est, en grande

partie, dû aux ouvriers. Il n'y a point de grande manufacture, où ils

n'aient inventé quelque pratique utile, qui épargne le temps et les

matières, ou rend l'ouvrage meilleur.--Si les ouvrages des manufactures

communes, les seules dignes d'intéresser l'homme d'état, si les étoffes

de laine, de coton, même de soie, les ouvrages de fer, d'acier, de

cuivre, les peaux, les cuirs et divers autres objets sont en général de

meilleure qualité, à prix égal, en Angleterre que dans les autres pays,

c'est indubitablement parce que les ouvriers y sont mieux payés.

Le bas prix des salaires n'est donc pas la véritable cause des avantages

du commerce de nation à nation: mais il est un des grands maux des

sociétés politiques.

Examinons à présent quelle est à cet égard la situation des États-Unis.

La condition du journalier, dans ces états, est infiniment meilleure,

que dans les plus riches contrées de l'ancien monde, et particulièrement

en Angleterre, où les salaires sont pourtant plus forts que dans aucune

autre partie de l'Europe.

Dans la province de New-York, les ouvriers des dernières classes et

qui exercent les genres d'industrie les plus communs, gagnent

ordinairement par jour trois schellings six pences, monnoie de la

colonie, valant 2 schellings sterling.

Un charpentier de vaisseau, gagne

10 sch. 6 pences, monnoie de la colonie,

avec une pinte de rhum, valant en tout 5 sch. 6 pences st.

Un charpentier de haute futaie, ou un

briquetier, 8 sch. de la colonie 4 sch. 6 pences st.

Un garçon tailleur, 5 sch. monnoie du

pays, ou environ 2 sch. 10 pences st.

Ces prix, bien plus forts que ceux de Londres, sont tout aussi hauts

dans les autres parties des États-Unis qu'à New-York. Je les ai tirés de

l'ouvrage d'Adams Smith sur _la Richesse des Nations_.

Un observateur éclairé qui, en 1780, voyagea dans une partie des

États-Unis, nous donne une idée encore plus favorable du prix auquel la

main-d'oeuvre y est portée.

«Je vis, dit-il, fabriquer à Sarmington une espèce de camelot, et une

autre étoffe de laine à raies bleues et blanches, pour l'habillement des

femmes. Ces étoffes se vendent trois schellings et demi l'aune[68],

monnoie du pays, ce qui fait à peu-près quarante-cinq sous

tournois.--Les fils et petits-fils du maître de la maison travailloient

au métier. Un ouvrier peut faire à son aise cinq aunes d'étoffe par

jour; et comme la matière première ne coûte qu'un schelling, il peut

gagner dix à douze schellings dans sa journée».--Enfin, ce fait est si

connu, qu'il est inutile de chercher à le prouver par d'autres

témoignages.

Les causes de la cherté du travail dans nos états américains, ne peuvent

donc que se fortifier sans cesse; puisque l'agriculture et la population

y font des progrès si rapides, que tous les genres de travaux y

augmentent proportionnément.

Ce n'est pas tout. Le taux élevé des salaires qu'on y donne en argent,

prouve qu'ils sont encore meilleurs qu'on ne peut le juger au premier

coup-d'oeil; et pour s'en former une juste idée, il faut être instruit

d'une circonstance importante.--Dans toutes les parties de l'Amérique

septentrionale, les denrées de première nécessité sont à meilleur marché

qu'en Angleterre. On n'y éprouve jamais de disette. Dans les années les

plus stériles, la récolte suffit toujours à la consommation des

habitans, et ils ne sont obligés que de diminuer l'exportation de leurs

denrées. Or, le prix du travail en argent y étant plus haut qu'en

Angleterre, et les denrées moins chères, le salaire réel, c'est-à-dire,

la quantité d'objets de première nécessité, que le journalier peut

acheter, en est d'autant plus considérable.

Il me reste à expliquer comment le haut taux des salaires en Amérique

les fera monter en Europe.

Deux causes différentes concourront à produire cet effet. La première

est la plus grande quantité de travail que l'Europe aura à faire, par

rapport à l'existence d'une grande nation[69] de plus dans le monde

commerçant, et de son accroissement continuel; et la seconde

l'émigration des journaliers européens, ou seulement la possibilité

qu'ils auront d'émigrer pour se rendre en Amérique, où le travail est

mieux payé.

Il est certain que plusieurs millions d'hommes de plus existans dans le

monde commerçant, nécessitent l'augmentation du travail en Europe, dans

l'agriculture, les manufactures, le commerce, la navigation. Or, la

somme du travail, annuel devenant plus considérable, le travail sera

payé un peu plus chèrement; et le taux du salaire journalier de

l'ouvrier augmentera par cette concurrence.--Par exemple, s'il a cent

mille pièces d'étoffe, vingt mille pièces de vin, dix mille barriques

d'eau-de-vie à fournir de plus aux Américains, non-seulement le travail

des hommes nécessaires à la production et à la fabrication de ces

marchandises, mais toutes les autres sortes de travaux augmenteront de

prix.

Le taux des salaires en Europe haussera encore par une autre cause,

qu'il importe de bien connoître. J'ai déjà dit que les salaires ne

doivent pas être estimés seulement d'après la quantité d'or ou d'argent,

ni même d'après la quantité de subsistances que le salarié reçoit par

jour, mais aussi d'après le nombre de jours où il a du travail; car ce

n'est que par ce calcul qu'on peut véritablement savoir ce qu'il a

chaque jour de sa vie. N'est-il pas clair que celui qui seroit payé à

raison de quarante sous par jour et manqueroit de travail la moitié de

l'année, n'auroit réellement que vingt sous pour vivre, et que sa

condition seroit moins avantageuse que celle du salarié, qui, ne

recevant que trente sous, pourroit travailler tous les jours? Ainsi, les

Américains fesant augmenter en Europe la demande et le besoin de

travail, y feront aussi nécessairement augmenter les salaires, quand on

supposeroit même que le prix de la journée du salarié restât au même

taux.

Peut-être m'objectera-t-on que cette nation nouvelle contiendra dans son

sein tous ceux qu'elle fera travailler; qu'ainsi son existence

n'ajoutant rien à la quantité de travail à faire en Europe ne sera

d'aucun avantage pour les hommes qui font ce travail. Mais je réponds

qu'il est impossible que les États-Unis de l'Amérique, tels qu'ils sont

aujourd'hui, et à plus forte raison lorsque leur population et leurs

richesses seront doublées, quadruplées, n'employent pas, d'une manière

ou d'autre, le travail des Européens.--Cela est impossible, parce qu'à

cet égard les Américains ne seront point dans une situation différente

du reste des sociétés politiques, qui toutes ont besoin les unes des

autres.

La fécondité du sol de l'Amérique, l'abondance et la variété de ses

productions, l'activité et l'industrie de ses habitans, et la liberté du

commerce dont l'indépendance américaine occasionnera tôt ou tard

l'établissement en Europe, assurent les relations de l'Amérique avec les

autres pays; parce qu'elle fournira aux autres nations celles de ses

productions, qui leur conviendront, et que chacune en ayant, qui lui

sont particulières, les besoins et les avantages seront mutuels.

La seconde cause, que j'ai dit devoir coopérer à l'augmentation des

salaires en Europe est l'émigration, ou seulement la possibilité

d'émigrer vers l'Amérique, où le travail est mieux payé. Il est aisé de

concevoir que lorsque cette différence sera bien connue, elle attirera

dans les États-Unis beaucoup d'hommes qui, n'ayant d'autre moyen de

subsister que leur travail, accourront dans le lieu où ce travail sera

le mieux récompensé.

Depuis la dernière paix, les Irlandais n'ont cessé d'émigrer pour se

rendre en Amérique. La raison en est qu'en Irlande les salaires sont

bien moindres qu'en Angleterre, et que la dernière classe du peuple en

souffre beaucoup. L'Allemagne a aussi fourni de nouveaux citoyens aux

États-Unis; et tous ces hommes laborieux ont dû, en quittant l'Europe, y

faire hausser le prix du travail de ceux qui y sont restés.

J'ajoute que ce salutaire effet aura lieu, même sans émigration, et

résultera de la seule possibilité d'émigrer, au moins dans les états de

l'Europe, dont les habitans ne seront pas forcés à s'expatrier par

l'excès des impôts, les mauvaises loix et l'intolérance du gouvernement.

Oui, pour faire hausser les salaires, il suffit qu'il y en ait de plus

forts à gagner, dans un lieu où le salarié peut se transporter.

On a sagement remarqué dans les discussions élevées sur le commerce des

grains, que la seule liberté de les exporter, en soutenoit et fesoit

hausser le prix, sans même qu'on en exportât un seul boisseau. Il en est

de même pour les salaires. Les salariés européens ayant la facilité

d'aller gagner en Amérique des salaires plus forts, obligeront ceux qui

achètent leur travail de le leur payer un peu plus cher.

De là il s'ensuivra que ces deux causes du haussement de salaires,

l'émigration réelle et la simple possibilité d'émigrer, concourront à

produire le même effet. L'action de chacune étant d'abord peu

considérable, il y aura quelqu'émigration. Alors les salaires

hausseront, et l'homme laborieux voyant augmenter son gain, n'aura plus

de motif assez puissant pour émigrer.

Mais l'augmentation des salaires ne se fera pas sentir également chez

les diverses nations de l'Europe. Elle sera plus ou moins considérable

en raison de la facilité plus ou moins grande qu'on aura d'émigrer.

L'Angleterre, dont les moeurs, la langue, la religion sont les mêmes que

celles des Américains, doit naturellement participer à cet avantage plus

qu'aucun autre état de l'Europe. On peut dire qu'elle doit déjà beaucoup

à l'Amérique; car ses rapports avec elle, le débouché qu'elle y a trouvé

pour ses marchandises, et qui ont fait hausser les salaires des

journaliers qui travaillent dans ses champs et dans ses manufactures,

sont au nombre des principales causes de ses richesses, et de la

puissance politique que nous lui voyons déployer.

Mais sans parler des autres avantages que peut procurer l'augmentation

des salaires, il en est un bien précieux, que cette augmentation a

produit en Angleterre: c'est celui d'y améliorer la condition de la

classe d'hommes qui n'a que ses bras pour vivre, c'est-à-dire, de la

partie la plus nombreuse de la société. Cette classe, réduite ailleurs à

la subsistance la plus étroite, est en Angleterre dans une bien

meilleure situation. Elle y obtient par son travail de quoi satisfaire

aux premiers besoins plus abondamment que dans beaucoup d'autres parties

de l'Europe; et il n'est nullement douteux que ce ne soit l'effet de

l'influence qu'a eue le commerce d'Amérique sur le taux des salaires.

Je sais qu'on peut dire que malgré l'accroissement du travail et des

denrées en Europe, et malgré l'émigration qui peut avoir lieu, les mêmes

causes dont nous avons fait mention, et qui ont tant fait baisser les

salaires, continueront d'agir, parce que ces causes sont inhérentes aux

constitutions européennes, dont la liberté et la prospérité de

l'Amérique ne corrigeront point les vices. On dira peut-être encore que

le nombre des propriétaires et des capitalistes, nombre si petit

relativement à celui des hommes qui, n'ayant ni propriétés, ni capitaux,

sont forcés de vivre de salaires, restera le même, parce que les causes

qui réunissent les propriétés et les capitaux dans ses mains, ne

changeront point, et que par conséquent il remettra, ou plutôt il

tiendra les salaires très-bas. Enfin, on peut ajouter que la tyrannie

des loix féodales, la forme des impôts, l'accroissement excessif du

revenu public, la police du commerce, auront toujours les mêmes effets

pour diminuer les salaires; et que quand même l'avantage que l'Europe

retirera, à cet égard, de l'indépendance, seroit réel, il ne pourroit

être durable.

À cela, il est aisé de faire plusieurs réponses.--J'observerai d'abord

que si ce sont les gouvernemens d'Europe qui s'opposent aux effets

salutaires que l'indépendance de l'Amérique devroit naturellement

produire chez eux, il n'en est pas moins intéressant de chercher à

déterminer quels pourroient être ces effets. Peut-être viendra-t-il des

temps plus heureux, où les vrais principes du bonheur des nations étant

mieux connus, quelque souverain sera assez éclairé, assez juste pour les

mettre en pratique.

On peut diminuer les causes qui accumulent et concentrent sans cesse les

propriétés et les richesses en un petit nombre de mains. On peut abolir

ou du moins adoucir beaucoup les restes de la féodalité. On peut changer

la forme et modérer l'excès des impôts. Oh peut enfin, corriger la

mauvaise police du commerce; et tout cela contribuera à faire profiter

les salariés du changement favorable que la révolution d'Amérique doit

naturellement occasionner.

Mais en admettant que toutes les causes qu'on vient d'indiquer

concourent à tenir encore en Europe, le travail des journaliers à bas

prix, elles ne peuvent cependant qu'affoiblir l'influence de la

prospérité américaine, et non en détruire totalement l'effet. Quand tout

resteroit, d'ailleurs, dans le même état, il n'y en auroit pas moins une

plus grande consommation, et conséquemment plus de travail à faire. Or,

cette consommation et ce travail croissant sans cesse, à raison de

l'accroissement de population et de richesses du nouveau monde, il en

résultera nécessairement une augmentation de salaires en Europe; car les

causes qui s'y opposent n'agiront pas avec plus de force qu'à présent.

[67] Ces réflexions ont été trouvées dans les papiers de Franklin. Un

de ses amis les a fait insérer dans le _Journal d'Économie

Publique_, du 10 ventôse an V. Mais comme je n'ai pas pu me procurer

ce journal assez à temps pour les y prendre, je les ai traduites sur

la version allemande de la _Minerva_, d'Archenholz. (_Note du

Traducteur._)

[68] D'environ 33 pouces.

[69] Les habitans des États-Unis.

DIALOGUE ENTRE LA GOUTTE ET FRANKLIN[70].

À Passy, le 22 octobre 1780.

FRANKLIN.

Eh! oh! eh! mon dieu! qu'ai-je fait pour mériter ces souffrances

cruelles?

LA GOUTTE.

Beaucoup de choses. Vous avez trop mangé, trop bu et trop indulgé vos

jambes en leur indolence.

FRANKLIN.

Qui est-ce qui me parle?

LA GOUTTE.

C'est moi-même, la Goutte.

FRANKLIN.

Mon ennemie en personne.

LA GOUTTE.

Pas votre ennemie.

FRANKLIN.

Oui, mon ennemie; car non-seulement vous voulez me tuer le corps par vos

tourmens; mais vous tâchez aussi de détruire ma bonne réputation.--Vous

me représentez comme un gourmand et un ivrogne; et tout le monde qui me

connoît sait qu'on ne m'a jamais accusé, auparavant, d'être un homme qui

mangeoit trop ou qui buvoit trop.

LA GOUTTE.

Le monde peut juger comme il lui plaît. Il a toujours beaucoup de

complaisance pour lui-même et quelquefois pour ses amis. Mais je sais

bien moi, que ce qui n'est pas trop boire ni trop manger, pour un homme

qui fait raisonnablement d'exercice, est trop pour un homme qui n'en

fait point.

FRANKLIN.

Je prends--Eh! eh!--Autant d'exercice.--Eh!--que je puis, madame la

Goutte.--Vous connoissez mon état sédentaire, et il me semble qu'en

conséquence vous pourriez, madame la Goutte, m'épargner un peu,

considérant que ce n'est pas tout-à-fait ma faute.

LA GOUTTE.

Point du tout. Votre rhétorique et votre politesse sont également

perdues. Votre excuse ne vaut rien. Si votre état est sédentaire, vos

récréations, vos amusemens doivent être actifs. Vous devez vous promener

à pied ou à cheval; ou si le temps vous en empêche, jouer au billard.

Mais examinons votre cours de vie. Quand les matinées sont longues et

que vous avez assez de temps pour vous promener, qu'est-ce que vous

faites?--Au lieu de gagner de l'appétit pour votre déjeûner par un

exercice salutaire, vous vous amusez à lire des livres, des brochures,

ou des gazettes, dont la plupart n'en valent pas la peine.--Vous

déjeûnez néanmoins largement.--Il ne vous faut pas moins de quatre

tasses de thé à la crême, avec une ou deux tartines de pain et de

beurre, couvertes de tranches de boeuf fumé, qui, je crois, ne sont pas

les choses du monde les plus faciles à digérer.

Tout de suite, vous vous placez à votre bureau, vous y écrivez, ou vous

parlez aux gens qui viennent vous chercher pour affaire. Cela dure

jusqu'à une heure après-midi, sans le moindre exercice de corps.--Tout

cela, je vous le pardonne, parce que cela tient, comme vous dites, à

votre état sédentaire.

Mais après dîner, que faites-vous? Au lieu d'aller vous promener dans

les beaux jardins de vos amis, chez lesquels vous avez dîné, comme font

les gens sensés, vous voilà établi à l'échiquier, jouant aux échecs, où

on peut vous trouver deux ou trois heures. C'est là votre récréation

éternelle; la récréation, qui de toutes, est la moins propre à un homme

sédentaire; parce qu'au lieu d'accélérer le mouvement des fluides, ce

jeu demande une attention si forte et si fixe que la circulation est

retardée, et les secrétions internes empêchées.--Enveloppé dans les

spéculations de ce misérable jeu, vous détruisez votre constitution.

Que peut-on attendre d'une telle façon de vivre, si non un corps plein

d'humeurs stagnantes, prêtes à se corrompre, un corps prêt à tomber dans

toute sorte de maladies dangereuses, si moi, la Goutte, je ne viens pas

de temps en temps à votre secours, pour agiter ces humeurs et les

purifier on les dissiper?

Si c'étoit dans quelque petite rue ou dans quelque coin de Paris,

dépourvu de promenades, que vous employassiez quelque temps aux échecs,

après votre dîner, vous pourriez dire cela pour excuse. Mais c'est la

même chose à Passy, à Auteuil, à Montmartre, à Épinay, à Sanoy, où il y

a les plus beaux jardins et promenades, et belles dames, l'air le plus

pur, les conversations les plus agréables, les plus instructives, que

vous pouvez avoir tout en vous promenant. Mais tout cela est négligé

pour cet abominable jeu d'échecs.--Fi donc, monsieur Franklin!--Mais en

continuant mes instructions, j'oubliois de vous donner vos corrections.

Tenez: cet élancement, et celui-ci.

FRANKLIN.

Oh! eh! oh! ohhh!--Autant que vous voudrez de vos instructions, madame

la Goutte, même de vos reproches. Mais de grace, plus de vos

corrections.

LA GOUTTE.

Tout au contraire: je ne vous rabattrois pas le quart d'une. Elles sont

pour votre bien. Tenez.

FRANKLIN.

Oh! ehhh!--Ce n'est pas juste de dire que je ne prends aucun exercice.

J'en fais souvent dans ma voiture, en allant dîner et en revenant.

LA GOUTTE.

C'est de tous les exercices imaginables, le plus léger, le plus

insignifiant, que celui qui est donné par le mouvement d'une voiture

suspendue sur des ressorts. En observant la quantité de chaleur obtenue

de différentes espèces de mouvement, on peut former quelque jugement de

la quantité d'exercice qui est donnée par chacun.

Si, par exemple, vous sortez en hiver, avec les pieds froids, en

marchant une heure, vous aurez les pieds et tout le corps bien

échauffés.--Si vous montez à cheval, il faut trotter quatre heures avant

de trouver le même effet. Mais si vous vous placez dans une voiture bien

suspendue, vous pourrez voyager tout une journée, et arriver à votre

dernière auberge, avec vos pieds encore froids.--Ne vous flattez donc

pas qu'en passant une demi-heure dans votre voiture, vous preniez de

l'exercice.

Dieu n'a pas donné des voitures à roues à tout le monde: mais il a donné

à chacun deux jambes, qui sont des machines infiniment plus commodes et

plus serviables. Soyez en reconnoissant et faites usage des vôtres.

Voulez-vous savoir comment elles font circuler vos fluides en même-temps

qu'elles vous transportent d'un lieu à l'autre? Pensez que quand vous

marchez, tout le poids de votre corps est jeté alternativement sur l'une

et l'autre jambe.--Cela presse avec grande force les vaisseaux du pied

et refoule ce qu'ils contiennent. Pendant que le poids est ôté de ce

pied et jeté sur l'autre, les vaisseaux ont le temps de se remplir, et

par le retour du poids, ce refoulement est répété.

Ainsi, la circulation du sang est accélérée en marchant. La chaleur

produite en un certain espace de temps, est en raison de l'accélération.

Les fluides sont battus, les humeurs atténuées, les sécrétions

facilitées, et tout va bien. Les joues prennent du vermeil et la santé

est établie.

Regardez votre amie d'Auteuil, une femme qui a reçu de la nature plus de

science vraiment utile, qu'une demi-douzaine ensemble de vous,

philosophes prétendus, n'en avez tiré de vos livres. Quand elle voulut

vous faire l'honneur de sa visite, elle vint à pied. Elle se promène du

matin jusqu'au soir, et laisse toutes les maladies d'indolence en

partage à ses chevaux.--Voilà comme elle conserve sa santé, même sa

beauté. Mais vous, quand vous allez à Auteuil, c'est dans la voiture. Il

n'y a cependant pas plus loin de Passy à Auteuil, que d'Auteuil à Passy.

FRANKLIN.

Vous m'ennuyez avec tant de raisonnemens.

LA GOUTTE.

Je le crois bien! je me tais et je continue mon office. Tenez: cet

élancement et celui-ci.

FRANKLIN.

Oh! oh!--Continuez de parler, je vous prie.

LA GOUTTE.

Non. J'ai un nombre d'élancemens à vous donner cette nuit, et vous aurez

le reste demain.

FRANKLIN.

Bon dieu! la fièvre! je me perds! eh! eh! n'y a-t-il personne qui puisse

prendre cette peine pour moi?

LA GOUTTE.

Demandez cela à vos chevaux. Ils ont pris la peine de marcher pour vous.

FRANKLIN.

Comment pouvez-vous être si cruelle de me tourmenter tant pour rien?

LA GOUTTE.

Pas pour rien. J'ai ici une liste de tous vos péchés contre votre santé,

distinctement écrite, et je peux vous rendre raison de tous les coups

que je vous donne.

FRANKLIN.

Lisez-la donc.

LA GOUTTE.

C'est trop long à lire. Je vous en donnerai le montant.

FRANKLIN.

Faites-le. Je suis tout attention.

LA GOUTTE.

Souvenez-vous combien de fois vous vous êtes proposé de vous promener le

matin suivant dans le bois de Boulogne, dans le jardin de la Muette, ou

dans le vôtre, et que vous avez manqué de parole, alléguant quelquefois

que le temps étoit trop froid; d'autres fois, qu'il étoit trop chaud,

trop venteux, trop humide, ou quelqu'autre chose, quand, en vérité, il

n'y avoit rien de trop qui empêchât, excepté votre trop de paresse.

FRANKLIN.

Je confesse que cela peut arriver quelquefois, peut-être pendant un an

dix fois.

LA GOUTTE.

Votre confession est bien imparfaite. Le vrai montant est cent

quatre-vingt-dix-neuf.

FRANKLIN.

Est-il possible?

LA GOUTTE.

Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome 2 suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires · 第 13 / 16 段