français, elles sont proprement frontières de l'empire britannique; et
que les frontières d'un empire doivent être défendues aux frais de tout
ce qui le compose;--Qu'il seroit maintenant très-difficile d'obliger,
par un acte du parlement, les habitans des _Cinq ports_, ou des côtes
d'Angleterre, à entretenir toute la marine anglaise, parce qu'ils sont
immédiatement défendus par elle, et de leur refuser, en même-temps, le
droit d'avoir des représentans au parlement;--Qu'enfin, si les
frontières anglaises en Amérique, doivent supporter les frais de leur
défense, il est bien dur pour elles de ne pouvoir ni participer à l'acte
qui les taxe, ni juger de la nécessité de l'impôt, et de la somme à
laquelle il doit s'élever, ni donner des conseils sur les mesures qui y
ont rapport.
18º. Qu'indépendamment des taxes nécessaires pour la défense des
frontières, les colonies paient annuellement à la mère-patrie, de
grosses sommes, dont on ne fait point mention; que les impôts payés en
Angleterre par le propriétaire des terres et par l'artisan, doivent être
comptés dans l'augmentation de prix des productions territoriales et de
celles des manufactures; et que beaucoup de ces productions étant
achetées par les consommateurs, qui sont dans les colonies, ils paient,
par conséquent, une grande partie des taxes des Anglais.
Nous sommes gênés dans notre commerce avec les nations étrangères, qui
pourroient nous fournir plusieurs sortes de marchandises à bon marché;
et il faut que nous achetions chèrement ces marchandises des Anglais:
ainsi il est clair que la différence du prix est un impôt que
l'Angleterre met sur nous.--L'on nous oblige de porter directement en
Angleterre les productions de notre pays, et les droits qu'on y met
diminuent tellement leur prix, que le colon en retire beaucoup moins
qu'il ne les vendroit dans des marchés étrangers; ce qui est encore un
impôt payé à l'Angleterre.
Nous pourrions fabriquer chez nous, quelques marchandises; mais il nous
est défendu d'en faire, et il faut que nous les achetions des Anglais.
La totalité du prix de ces objets est bien un impôt payé à l'Angleterre.
Nous avons considérablement augmenté la consommation des marchandises
anglaises, ce qui, dans les dernières années, en a fait beaucoup hausser
le prix. C'est un bénéfice clair pour l'Angleterre; ses habitans en ont
plus de facilité à supporter leurs taxes; et comme nous y contribuons
beaucoup, c'est un impôt que nous payons à l'Angleterre.
Enfin, comme il ne nous est permis ni de régler notre commerce, ni
d'arrêter l'importation et la consommation des superfluités anglaises,
ce que l'Angleterre peut faire pour les superfluités des pays étrangers,
toutes nos richesses finissent par passer dans les mains des marchands
et des habitans de la Grande-Bretagne; et puisque nous les enrichissons,
et que nous les mettons plus en état de payer leurs impôts, c'est comme
si nous étions taxés nous-mêmes, et tout aussi avantageux à la couronne.
Cependant, nous ne nous plaignons point de ces espèces de taxes
secondaires, quoique nous ne participions point à la manière dont on les
impose. Mais payer des taxes directes et très-fortes, sans avoir aucune
part à leur établissement, taxes qui peuvent nous sembler aussi inutiles
qu'onéreuses, c'est sans doute, une mesure trop cruelle pour des
Anglais, qui ne peuvent croire qu'en hasardant leur fortune et leur vie
pour conquérir, défricher des contrées nouvelles, et étendre l'empire et
le commerce de leur patrie, ils ont perdu leurs droits naturels. Ils
pensent, au contraire, que leurs entreprises et leurs travaux leur
auroient mérité ces droits, s'ils avoient été auparavant dans un état
d'esclavage.
Voilà, j'imagine, ce que diront les habitans des colonies, si les
changemens proposés dans le plan d'Albany, ont lieu. Alors, les
gouverneurs et les conseils n'ayant point de représentans du peuple pour
approuver leurs mesures, y concourir et les rendre agréables aux colons,
verront bientôt leur administration devenir suspecte et odieuse. Des
haines, des discordes naîtront entre les gouvernans et les gouvernés, et
tout sera bientôt en confusion.
Peut-être ai-je trop de craintes à cet égard: mais à présent que je vous
ai communiqué, avec franchise, ma façon de penser, Votre Excellence peut
juger mieux que moi, si j'ai raison. Et le peu de temps que j'ai eu pour
composer cette lettre, doit, j'espère, excuser en partie son
imperfection.
Je suis, etc.
B. FRANKLIN.
* * * * *
AU MÊME
Boston, le 22 décembre 1754.
Depuis la conversation que j'ai eue avec Votre Excellence, sur le moyen
d'unir plus intimement les colonies à la Grande-Bretagne, en leur
accordant des représentans au parlement, j'ai réfléchi encore sur ce
sujet, et je pense qu'une telle union seroit très-agréable aux colonies,
pourvu qu'on leur accordât un nombre convenable de représentans. Il
faudroit aussi qu'on révoquât les anciens actes du parlement, qui
bornent le commerce des colonies, et empêchent qu'on n'y établisse des
manufactures. Il faudroit enfin, que les sujets de l'Angleterre, qui
habitent en-deçà de la mer, eussent, à cet égard, les mêmes droits que
ceux qui vivent dans la Grande-Bretagne, jusqu'à ce que le nouveau
parlement jugeât qu'il est de l'intérêt général de rétablir quelques-uns
ou même tous les actes prohibitifs.
En vous parlant d'un nombre convenable de représentans des colonies, je
n'imagine pas que ce nombre doive être si considérable qu'il puisse
avoir beaucoup d'influence dans le parlement; mais je pense qu'il doit
l'être assez pour faire considérer avec plus d'attention et
d'impartialité les loix qui auront rapport aux colonies; et peut-être
aussi pour contre-balancer les sentimens particuliers d'une petite
corporation ou d'une troupe d'ouvriers et de marchands, auxquels il
semble jusqu'à présent qu'on a eu plus d'égard qu'à toutes les colonies;
de sorte qu'on leur a sacrifié l'intérêt général et l'avantage de la
nation.
Je pense aussi que si les colonies étoient gouvernées par un parlement,
dans lequel elles seroient loyalement représentées, les habitans
préféreroient beaucoup ce gouvernement, à la méthode qu'on a
dernièrement essayé d'introduire par des instructions royales; parce
qu'il est bien plus conforme à la nature de la constitution anglaise et
à la liberté. Les mêmes loix, qui semblent à présent peser cruellement
sur les colonies, paroîtroient douces et faciles à exécuter, si un
parlement où il y auroit des représentants colons, les avoit jugées
conformes à l'intérêt général.
Par une telle union, les habitans de l'Angleterre et ceux des colonies
apprendroient à se regarder non plus comme appartenant à deux
communautés différentes et dont les intérêts sont opposés, mais à une
communauté qui n'a qu'un seul intérêt. J'imagine que cela donneroit plus
de force à la nation entière et diminueroit de beaucoup le danger d'une
séparation.
L'on pense, je crois, que l'intérêt général d'un état, quel qu'il soit,
est que le peuple y soit nombreux et riche; qu'il y ait assez d'hommes
pour combattre pour sa défense, et assez pour payer les impôts
nécessaires aux frais de son gouvernement; car c'est ce qui contribue à
sa sécurité et à le faire respecter des puissances étrangères. Maïs
pourvu qu'on combatte, il paroît assez indifférent que ce soit Jean ou
Thomas; et si les taxes sont bien payées, qu'importe que ce soit par
William ou par Charles?
Les manufactures de fer occupent et enrichissent beaucoup d'anglais.
Mais il est égal pour l'Angleterre que les manufacturiers demeurent à
Birmingham ou à Sheffield, ou dans l'une et l'autre de ces villes,
pourvu qu'ils restent dans le pays, et que leurs richesses et leurs
personnes soient à ses ordres. Si l'on avoit pu dessécher par des
fossés, les sables de Goodwin, et donner, par ce moyen, à l'Angleterre
un vaste pays, qui seroit à présent couvert d'habitans, pourroit-on
croire qu'il fût juste de priver ces habitans des droits dont jouissent
tous les autres Anglais? Faudroit-il leur enlever le droit de vendre les
productions de leur canton dans les mêmes ports où iroient leurs
compatriotes, et de faire eux-mêmes leurs souliers, parce qu'un
cordonnier ou un marchand de la partie de l'île habitée avant la leur,
s'imagineroit qu'il seroit plus avantageux pour lui de les chausser et
de trafiquer avec eux. Cela seroit-il juste, quand bien même leur
terrain auroit été acquis aux frais de l'état? Cela ne seroit-il pas
encore moins juste si c'étoit par leur industrie et par leur travail que
ce terrain eût été acquis à l'Angleterre? Le tort ne paraîtroit-il pas
enfin bien plus cruel si on leur refusoit le droit d'avoir des
représentans au parlement, d'où émaneroient tous ces actes.
Je regarde les colonies comme autant de nouveaux comtés acquis à
l'Angleterre, et bien plus précieux pour elle, que si on les avoit fait
sortir du sein de la mer qui baigne ses côtes, et qu'ils fussent
adjacens à sa terre. Étant situées en différents climats, les colonies
fournissent une plus grande variété de productions et de matières pour
les manufactures de la Grande-Bretagne; et séparées d'elle par l'Océan,
elles sont cause qu'elle a bien plus de vaisseaux et de
matelots.--Puisqu'elles font partie de l'empire britannique, qui n'a
fait que s'étendre par leur moyen; et puisque la force et la richesse
des parties font la force et la richesse du tout, qu'importe-t-il à
l'état en général, qu'un marchand, un forgeron, ou un chapelier, soit
riche dans la _Vieille_ ou dans la _Nouvelle-Angleterre_?--Si
l'accroissement de la population est cause qu'on a besoin de deux
forgerons, au lieu d'un qu'on employoit auparavant, pourquoi ne veut-on
pas que le second prospère dans le nouveau pays, comme le premier dans
l'ancien? Enfin, pourquoi l'appui de l'état seroit-il accordé, avec
partialité, à moins que cette partialité ne soit en faveur de ceux qui
ont le plus de mérite? Et s'il y a quelque différence, ceux qui ont le
plus contribué à reculer les bornes de l'empire britannique, et à
accroître son commerce, sa force, ses richesses et sa population, en
exposant leur fortune et leur vie, dans des pays nouveaux, doivent, ce
me semble, être préférés.
Agréez mon estime et mon respect.
B. FRANKLIN.
[65] L'on a déjà vu dans la vie de Franklin, qu'au mois de juillet
1754, des députés de toutes les colonies anglaises de l'Amérique
septentrionale, se rassemblèrent à Albany pour établir un plan de
défense commune. Ce plan fut désapprouvé en Angleterre, d'où on en
fit passer un autre au gouverneur Shirley. C'est à cette occasion
que Franklin, qui étoit l'un des députés, et le rédacteur du premier
plan, écrivit les trois lettres suivantes. (_Note du Traducteur._)
LETTRE DE LORD HOWE À BENJAMIN FRANKLIN[66]
À bord de l'_Aigle_, le 20 juin 1776.
Je ne puis, mon digne ami, laisser partir les lettres et les autres
papiers que je vous envoie, sans y ajouter un mot au sujet des mesures
cruelles auxquelles nous ont entraînés nos malheureuses disputes. Les
dépêches officielles, que j'ai recommandé de vous faire passer avec
cette lettre, vous apprendront la nature de ma mission. Plein du désir
que j'ai toujours témoigné, de voir terminer nos différens, j'espère que
si je trouve dans les colonies les dispositions que j'y ai autrefois
vues, je pourrai seconder efficacement la sollicitude paternelle du roi,
pour le rétablissement de l'union et d'une paix durable entre les
colonies et l'Angleterre.
Mais si les préjugés de l'Amérique sont trop profondément enracinés, et
que la nécessité d'empêcher son commerce de passer dans des canaux
étrangers nous divise encore, je regretterai sincèrement, et par amour
du bien public, et par toute sorte de motifs particuliers, que ce ne
soit pas le moment où l'on puisse ramener cette paix, l'un des plus
grands objets de mon ambition. Je serai aussi très-affligé d'être encore
privé de l'occasion de vous assurer personnellement de toute l'estime
que j'ai pour vous.
HOWE.
À la vue de Sandy-Hook, le 12 juillet.
P. S. Je n'ai pu vous envoyer cette lettre le jour qu'elle a été écrite.
Des calmes et des vents contraires m'ont même empêché d'apprendre au
général Howe que j'ai la satisfaction d'être chargé d'une mission
pacifique, et qu'il doit la remplir avec moi.
[66] En 1776, l'amiral Howe fut envoyé en Amérique, pour négocier,
d'accord avec le général Howe, son frère, une réconciliation entre
l'Angleterre et les colonies, ou pour continuer la guerre s'il ne
réussissoit pas à ramener les insurgens. Quand il arriva sur les
côtes de New-York, il adressa au docteur Franklin, la lettre que je
traduis ici, et à laquelle Franklin fit la réponse qu'on lira
ensuite. (_Note du Traducteur._)
RÉPONSE DE BENJAMIN FRANKLIN À LORD HOWE.
Philadelphie, le 30 juillet 1776.
J'ai reçu les lettres que Votre Excellence a bien voulu me faire passer,
et dont je vous prie d'agréer mes remerciemens.
Les dépêches officielles, dont vous me parlez, ne contiennent rien de
plus que ce que nous avons vu dans l'acte du parlement, c'est-à-dire,
des offres de pardon si nous nous soumettons. J'en suis véritablement
fâché; car il est très-désagréable pour Votre Excellence d'être envoyée
si loin de sa patrie pour une mission aussi inutile.
Recommander d'offrir un pardon aux colonies, qu'on a outragées, c'est,
en vérité, montrer qu'on nous croit encore l'ignorance, la bassesse,
l'insensibilité que votre aveugle et orgueilleuse nation s'est
long-temps plu à nous supposer. Mais cette offre ne peut avoir d'autre
effet que d'accroître nos ressentimens.
Il est impossible que nous songions à nous soumettre à un gouvernement,
qui, avec la plus insigne barbarie, a, dans le fort de l'hiver, brûlé
nos villes sans défense, excité les Sauvages à massacrer nos paisibles
cultivateurs, nos esclaves à assassiner leurs maîtres, et nous envoie en
ce moment même des stipendiaires étrangers pour inonder de sang nos
établissemens.
Ces atrocités ont éteint la dernière étincelle d'affection, que nous
avions pour une mère-patrie, qui nous fut jadis si chère. Mais quand il
nous seroit possible d'oublier et de pardonner les injures que nous en
avons reçues, vous ne pourriez pas, vous Anglais, pardonner à un peuple
que vous avez si cruellement offensé; vous ne pourriez jamais le
regarder encore comme fesant partie du même empire que vous, et lui
permettre de jouir d'une liberté à l'occasion de laquelle vous savez que
vous lui avez donné de justes sujets d'inimitié. Si nous étions encore
sous le même gouvernement que vous, le souvenir du mal que vous nous
avez fait, vous engageroit à nous accabler de la plus cruelle tyrannie,
et à employer toute sorte de moyens pour nous empêcher d'acquérir de la
force et de prospérer.
Mais Votre Excellence me parle de «la sollicitude paternelle du roi,
pour le rétablissement de l'union et d'une paix durable entre les
colonies et l'Angleterre».--Si, par la paix, vous entendez celle qui
doit avoir lieu entre deux états différens, qui sont maintenant en
guerre, et que sa majesté vous ait donné le pouvoir de traiter avec
nous, d'une telle paix, j'ose vous dire, quoique je n'y sois nullement
autorisé, que je crois que cela ne sera pas impraticable, avant que nous
ayons contracté des alliances étrangères.
Si votre nation punissoit les gouverneurs des colonies, qui ont fomenté
la discorde entr'elle et nous, rebâtissoit nos villes brûlées, et
réparoit le mieux qu'il lui seroit possible, les torts qu'elle nous a
faits, elle recouvreroit en partie notre estime, profiteroit beaucoup de
notre commerce qui s'accroît sans cesse, et se fortifieroit encore de
notre amitié. Mais je connois trop bien son orgueil et sa folie pour
croire qu'elle veuille prendre des mesures aussi salutaires. Sa manie
d'être belliqueuse et d'étendre ses conquêtes, son ambition, son désir
de dominer, sa soif d'accumuler des richesses par le monopole, sont des
causes, qui, quoiqu'elles ne la justifient point de nous avoir attaqués,
se réunissent pour dérober à ses yeux tous ses vrais intérêts, et la
poussent continuellement à entreprendre ces expéditions lointaines,
ruineuses, qui lui coûtent tant d'hommes et d'argent, et qui, à la fin,
lui seront aussi funestes que les croisades l'ont été à la plupart des
nations de l'Europe.
Je n'ai point, mylord, la vanité de croire que j'intimiderai votre
nation, en lui prédisant les effets de la guerre. Je sais, au contraire,
que cette prédiction aura le sort de toutes celles que j'ai faites en
Angleterre; c'est-à-dire, qu'on n'y croira qu'après que l'événement
l'aura vérifiée.
Long-temps animé d'un zèle sincère et infatigable, je me suis efforcé
d'empêcher qu'on ne brisât ce magnifique vase de porcelaine, l'empire
britannique! car je savois que lorsqu'il seroit une fois brisé, ses
différentes parties ne pourroient conserver la force et le prix qu'avoit
eu le tout, et qu'on ne devoit espérer de les voir jamais bien réunies.
Votre Excellence se rappelle, peut-être, les larmes de joie qui
coulèrent de mes yeux chez votre soeur, à Londres, lorsque vous me fîtes
espérer qu'une réconciliation, entre l'Angleterre et les colonies,
pourroit bientôt avoir lieu. J'ai eu le malheur de voir cet espoir déçu
et d'être traité comme l'auteur du mal que je m'efforçois de prévenir.
Mais ce qui m'a consolé de cette imputation malveillante et sans
fondement, c'est que j'ai conservé en Angleterre, l'amitié de plusieurs
hommes sages et probes, parmi lesquels je puis compter lord Howe.
La juste estime, et permettez-moi de le dire, l'affection que j'ai
toujours eue pour Votre Excellence, me fait voir avec peine que vous
soyez chargé de faire une guerre, dont la principale cause est, comme
vous l'observez dans votre lettre, la nécessité d'empêcher le commerce
américain de passer dans des canaux étrangers.--Il me semble que ni
l'obtention, ni la conservation d'un commerce, quelqu'avantageux qu'il
soit, ne mérite que des hommes versent le sang d'autres hommes. Les
vrais, les plus sûrs moyens qu'on a d'étendre son commerce, c'est de
fournir aux nations avec lesquelles on traite, des marchandises de bonne
qualité et peu chères; et les profits d'aucun commerce ne peuvent
suffire aux frais qu'il en coûte, lorsqu'on veut le faire par force, et
qu'il faut pour cela entretenir des flottes et des armées.
Je considère la guerre que nous font les Anglais, comme une guerre
à-la-fois injuste et insensée. Je suis persuadé que la froide et
impartiale postérité condamnera à l'infamie les hommes qui en ont été
les instigateurs; et que la victoire même ne pourra pas entièrement
effacer la honte des généraux qui se sont volontairement engagés à la
faire.
Je n'ignore pas qu'en venant en Amérique, vous avez eu pour principal
motif l'espoir d'opérer une réconciliation; et je crois que quand vous
aurez vu que, d'après les propositions qu'on vous a laissé la liberté de
faire, cette réconciliation est impossible, vous abandonnerez l'odieux
commandement dont vous vous êtes chargé, et vous retournerez à une vie
privée, bien plus honorable.
Agréez, mylord, mon sincère respect.
B. FRANKLIN.
RÉFLEXIONS SUR L'AUGMENTATION DES SALAIRES QU'OCCASIONNERA EN EUROPE, LA
RÉVOLUTION D'AMÉRIQUE[67].
L'indépendance et la prospérité des États-Unis de l'Amérique, produiront
l'augmentation des salaires en Europe; avantage dont il me semble que
personne n'a encore parlé.
Le bas prix des salaires est un des plus grands vices des sociétés
politiques de l'Europe, ou plutôt de l'ancien monde.
Si l'on donne au mot _salaire_ toute l'extension dont il est
susceptible, on trouvera que presque tous les citoyens d'un grand état
reçoivent et donnent des salaires: mais il n'est ici question que d'une
espèce de salariés, les seuls dont le gouvernement doive se mettre en
peine et qui ont besoin de ses soins; ce sont les salariés du dernier
ordre, de ces hommes sans propriété, sans capital et n'ayant que leurs
bras pour vivre. Cette classe est toujours la plus nombreuse d'une
nation; et par conséquent, on ne peut pas dire heureuse la société, où
par la modicité et l'insuffisance des salaires, les salariés ont une
subsistance si bornée, que pouvant à peine satisfaire leurs premiers
besoins, ils n'ont le moyen ni de se marier, ni d'élever une famille, et
sont réduits à la mendicité, aussitôt que le travail vient à leur
manquer, ou que l'âge et la maladie les forcent de manquer eux-mêmes au
travail.
Au reste, les salaires dont il est ici question, ne doivent pas être
considérés d'après la somme à laquelle ils s'élèvent, mais d'après la
quantité de denrées, de vêtemens et d'autres marchandises que le salarié
peut obtenir avec l'argent qu'il reçoit.
Malheureusement, dans tous les états policés de l'ancien monde, une
nombreuse classe de citoyens n'a pour vivre que des salaires, et ces
salaires lui sont insuffisans. C'est là véritablement ce qui produit la
misère de tant de journaliers qui travaillent dans les campagnes ou dans
les manufactures des villes, la mendicité, dont le mal s'étend chaque
jour de plus en plus, parce que les gouvernemens ne lui opposent que des
remèdes impuissans, la dépravation des moeurs, et presque tous les
crimes.
La politique de la tyrannie et celle du commerce, ont méconnu et déguisé
ces vérités. L'horrible maxime qui dit qu'il faut que le peuple soit
pauvre pour qu'il reste soumis, est encore celle de beaucoup de gens au
coeur dur et à l'esprit faux, qu'il est inutile de combattre ici.--Il en
est d'autres qui pensent aussi que le peuple doit être pauvre, par
rapport aux prétendus intérêts du commerce. Ils croient que
l'augmentation des salaires fait enchérir les productions du sol et
sur-tout celles de l'industrie, qui se vendent à l'étranger; ce qui doit
diminuer leur exportation et les profits qu'elles peuvent donner. Mais
ce motif est à la fois barbare et mal fondé.
Il est barbare; car quels que puissent être les avantages du commerce
avec l'étranger, s'il faut pour les avoir, que la moitié de la nation
languisse dans la misère, on ne peut, sans crime, chercher à les
obtenir, et il est du devoir d'un gouvernement d'y renoncer. Vouloir
empêcher les salaires de s'élever pour favoriser l'exportation des
marchandises, c'est travailler à rendre misérables les citoyens d'un
état, afin que les étrangers achetent ses productions à meilleur marché;
c'est tout au plus essayer d'enrichir quelques marchands, en
appauvrissant le gros de la nation; c'est se ranger du côté du plus
fort, dans la lutte déjà si inégale de celui qui peut donner des
salaires avec celui qui a besoin d'en recevoir; enfin, c'est oublier que
l'objet de toute association politique doit être le bonheur du plus
grand nombre.
En outre, le motif est mal fondé; car la modicité des salaires portée à
l'excès où l'on la voit aujourd'hui dans presque toute l'Europe, n'est
pas nécessaire pour procurer à une nation l'exportation avantageuse des
productions de son sol et de ses manufactures. Ce n'est pas le salaire
de l'ouvrier, mais le prix des marchandises qui doit être modéré, pour
qu'on puisse vendre ces marchandises à l'étranger: mais on a toujours
négligé de faire cette distinction. Le salaire de l'ouvrier est le prix
de sa journée. Le prix des marchandises est ce qu'il en coûte pour
recueillir ou préparer une production du sol ou de l'industrie.--Cette
production peut donc être à un prix très-modéré, en même-temps que
l'ouvrier aura de bons salaires, c'est-à-dire, les moyens de se procurer
une subsistance abondante.--Le travail nécessaire pour recueillir ou
préparer la chose qu'on veut vendre, peut être à bon marché, et le
salaire de l'ouvrier très-bon.--Quoique les ouvriers de Manchester et de
Norwich, et ceux d'Amiens et d'Abbeville, soient occupés du même genre
de travail, le salaire des premiers est bien plus considérable que celui
des autres; et cependant, à qualité égale, les étoffes de laine de
Manchester et de Norwich sont moins chères que celles d'Amiens et
d'Abbeville.