17º. Que les colonies anglaises étant limitrophes des établissemens

français, elles sont proprement frontières de l'empire britannique; et

que les frontières d'un empire doivent être défendues aux frais de tout

ce qui le compose;--Qu'il seroit maintenant très-difficile d'obliger,

par un acte du parlement, les habitans des _Cinq ports_, ou des côtes

d'Angleterre, à entretenir toute la marine anglaise, parce qu'ils sont

immédiatement défendus par elle, et de leur refuser, en même-temps, le

droit d'avoir des représentans au parlement;--Qu'enfin, si les

frontières anglaises en Amérique, doivent supporter les frais de leur

défense, il est bien dur pour elles de ne pouvoir ni participer à l'acte

qui les taxe, ni juger de la nécessité de l'impôt, et de la somme à

laquelle il doit s'élever, ni donner des conseils sur les mesures qui y

ont rapport.

18º. Qu'indépendamment des taxes nécessaires pour la défense des

frontières, les colonies paient annuellement à la mère-patrie, de

grosses sommes, dont on ne fait point mention; que les impôts payés en

Angleterre par le propriétaire des terres et par l'artisan, doivent être

comptés dans l'augmentation de prix des productions territoriales et de

celles des manufactures; et que beaucoup de ces productions étant

achetées par les consommateurs, qui sont dans les colonies, ils paient,

par conséquent, une grande partie des taxes des Anglais.

Nous sommes gênés dans notre commerce avec les nations étrangères, qui

pourroient nous fournir plusieurs sortes de marchandises à bon marché;

et il faut que nous achetions chèrement ces marchandises des Anglais:

ainsi il est clair que la différence du prix est un impôt que

l'Angleterre met sur nous.--L'on nous oblige de porter directement en

Angleterre les productions de notre pays, et les droits qu'on y met

diminuent tellement leur prix, que le colon en retire beaucoup moins

qu'il ne les vendroit dans des marchés étrangers; ce qui est encore un

impôt payé à l'Angleterre.

Nous pourrions fabriquer chez nous, quelques marchandises; mais il nous

est défendu d'en faire, et il faut que nous les achetions des Anglais.

La totalité du prix de ces objets est bien un impôt payé à l'Angleterre.

Nous avons considérablement augmenté la consommation des marchandises

anglaises, ce qui, dans les dernières années, en a fait beaucoup hausser

le prix. C'est un bénéfice clair pour l'Angleterre; ses habitans en ont

plus de facilité à supporter leurs taxes; et comme nous y contribuons

beaucoup, c'est un impôt que nous payons à l'Angleterre.

Enfin, comme il ne nous est permis ni de régler notre commerce, ni

d'arrêter l'importation et la consommation des superfluités anglaises,

ce que l'Angleterre peut faire pour les superfluités des pays étrangers,

toutes nos richesses finissent par passer dans les mains des marchands

et des habitans de la Grande-Bretagne; et puisque nous les enrichissons,

et que nous les mettons plus en état de payer leurs impôts, c'est comme

si nous étions taxés nous-mêmes, et tout aussi avantageux à la couronne.

Cependant, nous ne nous plaignons point de ces espèces de taxes

secondaires, quoique nous ne participions point à la manière dont on les

impose. Mais payer des taxes directes et très-fortes, sans avoir aucune

part à leur établissement, taxes qui peuvent nous sembler aussi inutiles

qu'onéreuses, c'est sans doute, une mesure trop cruelle pour des

Anglais, qui ne peuvent croire qu'en hasardant leur fortune et leur vie

pour conquérir, défricher des contrées nouvelles, et étendre l'empire et

le commerce de leur patrie, ils ont perdu leurs droits naturels. Ils

pensent, au contraire, que leurs entreprises et leurs travaux leur

auroient mérité ces droits, s'ils avoient été auparavant dans un état

d'esclavage.

Voilà, j'imagine, ce que diront les habitans des colonies, si les

changemens proposés dans le plan d'Albany, ont lieu. Alors, les

gouverneurs et les conseils n'ayant point de représentans du peuple pour

approuver leurs mesures, y concourir et les rendre agréables aux colons,

verront bientôt leur administration devenir suspecte et odieuse. Des

haines, des discordes naîtront entre les gouvernans et les gouvernés, et

tout sera bientôt en confusion.

Peut-être ai-je trop de craintes à cet égard: mais à présent que je vous

ai communiqué, avec franchise, ma façon de penser, Votre Excellence peut

juger mieux que moi, si j'ai raison. Et le peu de temps que j'ai eu pour

composer cette lettre, doit, j'espère, excuser en partie son

imperfection.

Je suis, etc.

B. FRANKLIN.

* * * * *

AU MÊME

Boston, le 22 décembre 1754.

Depuis la conversation que j'ai eue avec Votre Excellence, sur le moyen

d'unir plus intimement les colonies à la Grande-Bretagne, en leur

accordant des représentans au parlement, j'ai réfléchi encore sur ce

sujet, et je pense qu'une telle union seroit très-agréable aux colonies,

pourvu qu'on leur accordât un nombre convenable de représentans. Il

faudroit aussi qu'on révoquât les anciens actes du parlement, qui

bornent le commerce des colonies, et empêchent qu'on n'y établisse des

manufactures. Il faudroit enfin, que les sujets de l'Angleterre, qui

habitent en-deçà de la mer, eussent, à cet égard, les mêmes droits que

ceux qui vivent dans la Grande-Bretagne, jusqu'à ce que le nouveau

parlement jugeât qu'il est de l'intérêt général de rétablir quelques-uns

ou même tous les actes prohibitifs.

En vous parlant d'un nombre convenable de représentans des colonies, je

n'imagine pas que ce nombre doive être si considérable qu'il puisse

avoir beaucoup d'influence dans le parlement; mais je pense qu'il doit

l'être assez pour faire considérer avec plus d'attention et

d'impartialité les loix qui auront rapport aux colonies; et peut-être

aussi pour contre-balancer les sentimens particuliers d'une petite

corporation ou d'une troupe d'ouvriers et de marchands, auxquels il

semble jusqu'à présent qu'on a eu plus d'égard qu'à toutes les colonies;

de sorte qu'on leur a sacrifié l'intérêt général et l'avantage de la

nation.

Je pense aussi que si les colonies étoient gouvernées par un parlement,

dans lequel elles seroient loyalement représentées, les habitans

préféreroient beaucoup ce gouvernement, à la méthode qu'on a

dernièrement essayé d'introduire par des instructions royales; parce

qu'il est bien plus conforme à la nature de la constitution anglaise et

à la liberté. Les mêmes loix, qui semblent à présent peser cruellement

sur les colonies, paroîtroient douces et faciles à exécuter, si un

parlement où il y auroit des représentants colons, les avoit jugées

conformes à l'intérêt général.

Par une telle union, les habitans de l'Angleterre et ceux des colonies

apprendroient à se regarder non plus comme appartenant à deux

communautés différentes et dont les intérêts sont opposés, mais à une

communauté qui n'a qu'un seul intérêt. J'imagine que cela donneroit plus

de force à la nation entière et diminueroit de beaucoup le danger d'une

séparation.

L'on pense, je crois, que l'intérêt général d'un état, quel qu'il soit,

est que le peuple y soit nombreux et riche; qu'il y ait assez d'hommes

pour combattre pour sa défense, et assez pour payer les impôts

nécessaires aux frais de son gouvernement; car c'est ce qui contribue à

sa sécurité et à le faire respecter des puissances étrangères. Maïs

pourvu qu'on combatte, il paroît assez indifférent que ce soit Jean ou

Thomas; et si les taxes sont bien payées, qu'importe que ce soit par

William ou par Charles?

Les manufactures de fer occupent et enrichissent beaucoup d'anglais.

Mais il est égal pour l'Angleterre que les manufacturiers demeurent à

Birmingham ou à Sheffield, ou dans l'une et l'autre de ces villes,

pourvu qu'ils restent dans le pays, et que leurs richesses et leurs

personnes soient à ses ordres. Si l'on avoit pu dessécher par des

fossés, les sables de Goodwin, et donner, par ce moyen, à l'Angleterre

un vaste pays, qui seroit à présent couvert d'habitans, pourroit-on

croire qu'il fût juste de priver ces habitans des droits dont jouissent

tous les autres Anglais? Faudroit-il leur enlever le droit de vendre les

productions de leur canton dans les mêmes ports où iroient leurs

compatriotes, et de faire eux-mêmes leurs souliers, parce qu'un

cordonnier ou un marchand de la partie de l'île habitée avant la leur,

s'imagineroit qu'il seroit plus avantageux pour lui de les chausser et

de trafiquer avec eux. Cela seroit-il juste, quand bien même leur

terrain auroit été acquis aux frais de l'état? Cela ne seroit-il pas

encore moins juste si c'étoit par leur industrie et par leur travail que

ce terrain eût été acquis à l'Angleterre? Le tort ne paraîtroit-il pas

enfin bien plus cruel si on leur refusoit le droit d'avoir des

représentans au parlement, d'où émaneroient tous ces actes.

Je regarde les colonies comme autant de nouveaux comtés acquis à

l'Angleterre, et bien plus précieux pour elle, que si on les avoit fait

sortir du sein de la mer qui baigne ses côtes, et qu'ils fussent

adjacens à sa terre. Étant situées en différents climats, les colonies

fournissent une plus grande variété de productions et de matières pour

les manufactures de la Grande-Bretagne; et séparées d'elle par l'Océan,

elles sont cause qu'elle a bien plus de vaisseaux et de

matelots.--Puisqu'elles font partie de l'empire britannique, qui n'a

fait que s'étendre par leur moyen; et puisque la force et la richesse

des parties font la force et la richesse du tout, qu'importe-t-il à

l'état en général, qu'un marchand, un forgeron, ou un chapelier, soit

riche dans la _Vieille_ ou dans la _Nouvelle-Angleterre_?--Si

l'accroissement de la population est cause qu'on a besoin de deux

forgerons, au lieu d'un qu'on employoit auparavant, pourquoi ne veut-on

pas que le second prospère dans le nouveau pays, comme le premier dans

l'ancien? Enfin, pourquoi l'appui de l'état seroit-il accordé, avec

partialité, à moins que cette partialité ne soit en faveur de ceux qui

ont le plus de mérite? Et s'il y a quelque différence, ceux qui ont le

plus contribué à reculer les bornes de l'empire britannique, et à

accroître son commerce, sa force, ses richesses et sa population, en

exposant leur fortune et leur vie, dans des pays nouveaux, doivent, ce

me semble, être préférés.

Agréez mon estime et mon respect.

B. FRANKLIN.

[65] L'on a déjà vu dans la vie de Franklin, qu'au mois de juillet

1754, des députés de toutes les colonies anglaises de l'Amérique

septentrionale, se rassemblèrent à Albany pour établir un plan de

défense commune. Ce plan fut désapprouvé en Angleterre, d'où on en

fit passer un autre au gouverneur Shirley. C'est à cette occasion

que Franklin, qui étoit l'un des députés, et le rédacteur du premier

plan, écrivit les trois lettres suivantes. (_Note du Traducteur._)

LETTRE DE LORD HOWE À BENJAMIN FRANKLIN[66]

À bord de l'_Aigle_, le 20 juin 1776.

Je ne puis, mon digne ami, laisser partir les lettres et les autres

papiers que je vous envoie, sans y ajouter un mot au sujet des mesures

cruelles auxquelles nous ont entraînés nos malheureuses disputes. Les

dépêches officielles, que j'ai recommandé de vous faire passer avec

cette lettre, vous apprendront la nature de ma mission. Plein du désir

que j'ai toujours témoigné, de voir terminer nos différens, j'espère que

si je trouve dans les colonies les dispositions que j'y ai autrefois

vues, je pourrai seconder efficacement la sollicitude paternelle du roi,

pour le rétablissement de l'union et d'une paix durable entre les

colonies et l'Angleterre.

Mais si les préjugés de l'Amérique sont trop profondément enracinés, et

que la nécessité d'empêcher son commerce de passer dans des canaux

étrangers nous divise encore, je regretterai sincèrement, et par amour

du bien public, et par toute sorte de motifs particuliers, que ce ne

soit pas le moment où l'on puisse ramener cette paix, l'un des plus

grands objets de mon ambition. Je serai aussi très-affligé d'être encore

privé de l'occasion de vous assurer personnellement de toute l'estime

que j'ai pour vous.

HOWE.

À la vue de Sandy-Hook, le 12 juillet.

P. S. Je n'ai pu vous envoyer cette lettre le jour qu'elle a été écrite.

Des calmes et des vents contraires m'ont même empêché d'apprendre au

général Howe que j'ai la satisfaction d'être chargé d'une mission

pacifique, et qu'il doit la remplir avec moi.

[66] En 1776, l'amiral Howe fut envoyé en Amérique, pour négocier,

d'accord avec le général Howe, son frère, une réconciliation entre

l'Angleterre et les colonies, ou pour continuer la guerre s'il ne

réussissoit pas à ramener les insurgens. Quand il arriva sur les

côtes de New-York, il adressa au docteur Franklin, la lettre que je

traduis ici, et à laquelle Franklin fit la réponse qu'on lira

ensuite. (_Note du Traducteur._)

RÉPONSE DE BENJAMIN FRANKLIN À LORD HOWE.

Philadelphie, le 30 juillet 1776.

J'ai reçu les lettres que Votre Excellence a bien voulu me faire passer,

et dont je vous prie d'agréer mes remerciemens.

Les dépêches officielles, dont vous me parlez, ne contiennent rien de

plus que ce que nous avons vu dans l'acte du parlement, c'est-à-dire,

des offres de pardon si nous nous soumettons. J'en suis véritablement

fâché; car il est très-désagréable pour Votre Excellence d'être envoyée

si loin de sa patrie pour une mission aussi inutile.

Recommander d'offrir un pardon aux colonies, qu'on a outragées, c'est,

en vérité, montrer qu'on nous croit encore l'ignorance, la bassesse,

l'insensibilité que votre aveugle et orgueilleuse nation s'est

long-temps plu à nous supposer. Mais cette offre ne peut avoir d'autre

effet que d'accroître nos ressentimens.

Il est impossible que nous songions à nous soumettre à un gouvernement,

qui, avec la plus insigne barbarie, a, dans le fort de l'hiver, brûlé

nos villes sans défense, excité les Sauvages à massacrer nos paisibles

cultivateurs, nos esclaves à assassiner leurs maîtres, et nous envoie en

ce moment même des stipendiaires étrangers pour inonder de sang nos

établissemens.

Ces atrocités ont éteint la dernière étincelle d'affection, que nous

avions pour une mère-patrie, qui nous fut jadis si chère. Mais quand il

nous seroit possible d'oublier et de pardonner les injures que nous en

avons reçues, vous ne pourriez pas, vous Anglais, pardonner à un peuple

que vous avez si cruellement offensé; vous ne pourriez jamais le

regarder encore comme fesant partie du même empire que vous, et lui

permettre de jouir d'une liberté à l'occasion de laquelle vous savez que

vous lui avez donné de justes sujets d'inimitié. Si nous étions encore

sous le même gouvernement que vous, le souvenir du mal que vous nous

avez fait, vous engageroit à nous accabler de la plus cruelle tyrannie,

et à employer toute sorte de moyens pour nous empêcher d'acquérir de la

force et de prospérer.

Mais Votre Excellence me parle de «la sollicitude paternelle du roi,

pour le rétablissement de l'union et d'une paix durable entre les

colonies et l'Angleterre».--Si, par la paix, vous entendez celle qui

doit avoir lieu entre deux états différens, qui sont maintenant en

guerre, et que sa majesté vous ait donné le pouvoir de traiter avec

nous, d'une telle paix, j'ose vous dire, quoique je n'y sois nullement

autorisé, que je crois que cela ne sera pas impraticable, avant que nous

ayons contracté des alliances étrangères.

Si votre nation punissoit les gouverneurs des colonies, qui ont fomenté

la discorde entr'elle et nous, rebâtissoit nos villes brûlées, et

réparoit le mieux qu'il lui seroit possible, les torts qu'elle nous a

faits, elle recouvreroit en partie notre estime, profiteroit beaucoup de

notre commerce qui s'accroît sans cesse, et se fortifieroit encore de

notre amitié. Mais je connois trop bien son orgueil et sa folie pour

croire qu'elle veuille prendre des mesures aussi salutaires. Sa manie

d'être belliqueuse et d'étendre ses conquêtes, son ambition, son désir

de dominer, sa soif d'accumuler des richesses par le monopole, sont des

causes, qui, quoiqu'elles ne la justifient point de nous avoir attaqués,

se réunissent pour dérober à ses yeux tous ses vrais intérêts, et la

poussent continuellement à entreprendre ces expéditions lointaines,

ruineuses, qui lui coûtent tant d'hommes et d'argent, et qui, à la fin,

lui seront aussi funestes que les croisades l'ont été à la plupart des

nations de l'Europe.

Je n'ai point, mylord, la vanité de croire que j'intimiderai votre

nation, en lui prédisant les effets de la guerre. Je sais, au contraire,

que cette prédiction aura le sort de toutes celles que j'ai faites en

Angleterre; c'est-à-dire, qu'on n'y croira qu'après que l'événement

l'aura vérifiée.

Long-temps animé d'un zèle sincère et infatigable, je me suis efforcé

d'empêcher qu'on ne brisât ce magnifique vase de porcelaine, l'empire

britannique! car je savois que lorsqu'il seroit une fois brisé, ses

différentes parties ne pourroient conserver la force et le prix qu'avoit

eu le tout, et qu'on ne devoit espérer de les voir jamais bien réunies.

Votre Excellence se rappelle, peut-être, les larmes de joie qui

coulèrent de mes yeux chez votre soeur, à Londres, lorsque vous me fîtes

espérer qu'une réconciliation, entre l'Angleterre et les colonies,

pourroit bientôt avoir lieu. J'ai eu le malheur de voir cet espoir déçu

et d'être traité comme l'auteur du mal que je m'efforçois de prévenir.

Mais ce qui m'a consolé de cette imputation malveillante et sans

fondement, c'est que j'ai conservé en Angleterre, l'amitié de plusieurs

hommes sages et probes, parmi lesquels je puis compter lord Howe.

La juste estime, et permettez-moi de le dire, l'affection que j'ai

toujours eue pour Votre Excellence, me fait voir avec peine que vous

soyez chargé de faire une guerre, dont la principale cause est, comme

vous l'observez dans votre lettre, la nécessité d'empêcher le commerce

américain de passer dans des canaux étrangers.--Il me semble que ni

l'obtention, ni la conservation d'un commerce, quelqu'avantageux qu'il

soit, ne mérite que des hommes versent le sang d'autres hommes. Les

vrais, les plus sûrs moyens qu'on a d'étendre son commerce, c'est de

fournir aux nations avec lesquelles on traite, des marchandises de bonne

qualité et peu chères; et les profits d'aucun commerce ne peuvent

suffire aux frais qu'il en coûte, lorsqu'on veut le faire par force, et

qu'il faut pour cela entretenir des flottes et des armées.

Je considère la guerre que nous font les Anglais, comme une guerre

à-la-fois injuste et insensée. Je suis persuadé que la froide et

impartiale postérité condamnera à l'infamie les hommes qui en ont été

les instigateurs; et que la victoire même ne pourra pas entièrement

effacer la honte des généraux qui se sont volontairement engagés à la

faire.

Je n'ignore pas qu'en venant en Amérique, vous avez eu pour principal

motif l'espoir d'opérer une réconciliation; et je crois que quand vous

aurez vu que, d'après les propositions qu'on vous a laissé la liberté de

faire, cette réconciliation est impossible, vous abandonnerez l'odieux

commandement dont vous vous êtes chargé, et vous retournerez à une vie

privée, bien plus honorable.

Agréez, mylord, mon sincère respect.

B. FRANKLIN.

RÉFLEXIONS SUR L'AUGMENTATION DES SALAIRES QU'OCCASIONNERA EN EUROPE, LA

RÉVOLUTION D'AMÉRIQUE[67].

L'indépendance et la prospérité des États-Unis de l'Amérique, produiront

l'augmentation des salaires en Europe; avantage dont il me semble que

personne n'a encore parlé.

Le bas prix des salaires est un des plus grands vices des sociétés

politiques de l'Europe, ou plutôt de l'ancien monde.

Si l'on donne au mot _salaire_ toute l'extension dont il est

susceptible, on trouvera que presque tous les citoyens d'un grand état

reçoivent et donnent des salaires: mais il n'est ici question que d'une

espèce de salariés, les seuls dont le gouvernement doive se mettre en

peine et qui ont besoin de ses soins; ce sont les salariés du dernier

ordre, de ces hommes sans propriété, sans capital et n'ayant que leurs

bras pour vivre. Cette classe est toujours la plus nombreuse d'une

nation; et par conséquent, on ne peut pas dire heureuse la société, où

par la modicité et l'insuffisance des salaires, les salariés ont une

subsistance si bornée, que pouvant à peine satisfaire leurs premiers

besoins, ils n'ont le moyen ni de se marier, ni d'élever une famille, et

sont réduits à la mendicité, aussitôt que le travail vient à leur

manquer, ou que l'âge et la maladie les forcent de manquer eux-mêmes au

travail.

Au reste, les salaires dont il est ici question, ne doivent pas être

considérés d'après la somme à laquelle ils s'élèvent, mais d'après la

quantité de denrées, de vêtemens et d'autres marchandises que le salarié

peut obtenir avec l'argent qu'il reçoit.

Malheureusement, dans tous les états policés de l'ancien monde, une

nombreuse classe de citoyens n'a pour vivre que des salaires, et ces

salaires lui sont insuffisans. C'est là véritablement ce qui produit la

misère de tant de journaliers qui travaillent dans les campagnes ou dans

les manufactures des villes, la mendicité, dont le mal s'étend chaque

jour de plus en plus, parce que les gouvernemens ne lui opposent que des

remèdes impuissans, la dépravation des moeurs, et presque tous les

crimes.

La politique de la tyrannie et celle du commerce, ont méconnu et déguisé

ces vérités. L'horrible maxime qui dit qu'il faut que le peuple soit

pauvre pour qu'il reste soumis, est encore celle de beaucoup de gens au

coeur dur et à l'esprit faux, qu'il est inutile de combattre ici.--Il en

est d'autres qui pensent aussi que le peuple doit être pauvre, par

rapport aux prétendus intérêts du commerce. Ils croient que

l'augmentation des salaires fait enchérir les productions du sol et

sur-tout celles de l'industrie, qui se vendent à l'étranger; ce qui doit

diminuer leur exportation et les profits qu'elles peuvent donner. Mais

ce motif est à la fois barbare et mal fondé.

Il est barbare; car quels que puissent être les avantages du commerce

avec l'étranger, s'il faut pour les avoir, que la moitié de la nation

languisse dans la misère, on ne peut, sans crime, chercher à les

obtenir, et il est du devoir d'un gouvernement d'y renoncer. Vouloir

empêcher les salaires de s'élever pour favoriser l'exportation des

marchandises, c'est travailler à rendre misérables les citoyens d'un

état, afin que les étrangers achetent ses productions à meilleur marché;

c'est tout au plus essayer d'enrichir quelques marchands, en

appauvrissant le gros de la nation; c'est se ranger du côté du plus

fort, dans la lutte déjà si inégale de celui qui peut donner des

salaires avec celui qui a besoin d'en recevoir; enfin, c'est oublier que

l'objet de toute association politique doit être le bonheur du plus

grand nombre.

En outre, le motif est mal fondé; car la modicité des salaires portée à

l'excès où l'on la voit aujourd'hui dans presque toute l'Europe, n'est

pas nécessaire pour procurer à une nation l'exportation avantageuse des

productions de son sol et de ses manufactures. Ce n'est pas le salaire

de l'ouvrier, mais le prix des marchandises qui doit être modéré, pour

qu'on puisse vendre ces marchandises à l'étranger: mais on a toujours

négligé de faire cette distinction. Le salaire de l'ouvrier est le prix

de sa journée. Le prix des marchandises est ce qu'il en coûte pour

recueillir ou préparer une production du sol ou de l'industrie.--Cette

production peut donc être à un prix très-modéré, en même-temps que

l'ouvrier aura de bons salaires, c'est-à-dire, les moyens de se procurer

une subsistance abondante.--Le travail nécessaire pour recueillir ou

préparer la chose qu'on veut vendre, peut être à bon marché, et le

salaire de l'ouvrier très-bon.--Quoique les ouvriers de Manchester et de

Norwich, et ceux d'Amiens et d'Abbeville, soient occupés du même genre

de travail, le salaire des premiers est bien plus considérable que celui

des autres; et cependant, à qualité égale, les étoffes de laine de

Manchester et de Norwich sont moins chères que celles d'Amiens et

d'Abbeville.

Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome 2 suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires · 第 12 / 16 段