Kenhawa jusqu'à la rivière de Cherokée, appartenoit, non aux Cherokées,
mais aux six Nations;--Que maintenant ce pays appartient au roi, parce
que sa majesté l'a acquis des six Nations;--Que ni les six Nations, ni
les Cherokées ne chassent entre le grand Kenhawa et la terre opposée à
la rivière de Sioto;--Que malgré la ligne des limites nouvellement
tracées, les lords commissaires du commerce et des colonies
sacrifieroient aux Cherokées une étendue de pays de huit cents lieues de
long, an moins, pays que sa majesté a acheté et payé;--Que les
véritables limites occidentales de la Virginie ne s'étendent pas au-delà
des montagnes d'Allegany;--que depuis que sa majesté a acheté le pays
des six Nations, elle n'en a pas réuni la moindre partie à la province
de Virginie;--Qu'il n'y a point d'établissemens d'après des titres
légitimes, sur aucune partie du pays, que nous sommes convenus d'acheter
des lords commissaires de la trésorerie;--Qu'en 1748, le gouvernement
encourageoit, autant qu'il étoit possible, les établissemens qu'on
fesoit sur les montagnes;--Que la proclamation de 1763 ne suspendit ces
encouragemens que momentanément, c'est-à-dire, jusqu'à ce que le pays
fût acheté des Indiens;--Que l'ardeur qu'on mettoit à établir ces terres
étoit si grande, que de grands défrichemens y furent faits avant qu'on
les eût acquises;--Que, quoique les colons y fussent journellement
exposés aux cruautés des Sauvages, ni une force militaire, ni des
proclamations répétées ne purent les engager à abandonner leurs
établissemens;--Que le sol des montagnes est très-fertile, et que le
pays produit aisément du chanvre, du lin, de la soie, du tabac, du fer,
du vin, etc.;--Que ces articles peuvent être charriés à très-bon marché
dans un port de mer;--«Que les frais de charroi sont si peu de chose,
qu'il est impossible qu'ils empêchent la consommation des marchandises
anglaises;--Que le roi n'a acquis les terres des Indiens, et tracé une
ligne de démarcation avec eux, que pour que ses sujets pussent s'établir
sur ces terres;--Qu'enfin, les commissaires du commerce et plantations
déclarèrent, en 1768, que les habitans des provinces du centre auroient
la liberté de s'étendre graduellement dans l'intérieur du pays.»
À tous ces faits, nous ajouterons qu'au congrès tenu avec les six
Nations, dans le fort Stanwix, en 1768, lorsque sa majesté acheta le
territoire de l'Ohio, MM. Penn[64] achetèrent aussi de ces Indiens un
territoire très-étendu sur les montagnes d'Allegany, et limitrophe des
terres en question.--Au printemps de 1769, MM. Penn firent ouvrir un
bureau à Philadelphie, pour la distribution du terrain qu'ils avoient
acheté au fort Stanwix; et tous les colons qui s'étoient déjà établis
sur les montagnes dans les limites de la Pensylvanie, avant qu'elles
fussent acquises des Indiens, ont depuis, obtenu des titres légitimes
pour leurs plantations.
En 1771, on présenta une pétition à l'assemblée générale de Pensylvanie,
pour la prier de créer un nouveau comté sur les montagnes.--L'assemblée
en considération du grand nombre de familles établies sur ces montagnes,
dans les limites de la province, y créa, en effet, le comté de
Bedford.--En conséquence, William Thompson fut élu pour représenter ce
comté dans l'assemblée générale. Un sheriff, un accusateur public, des
juges-de-paix, des huissiers et d'autres officiers civils furent nommés
pour résider sur les montagnes.--Mais plus de cinq mille familles, qui
sont établies au sud de ces montagnes, et sont près des limites
méridionales de la Pensylvanie, restent sans ordre, sans loix, sans
gouvernement. Aussi, les voit-on sans cesse en querelle. Elles ont déjà
franchi la ligne des limites, tué plusieurs Sauvages et envahi une
partie du territoire qui est vis-à-vis de l'Ohio. Si l'on ne se hâte de
leur donner des loix, et de les obliger à une juste subordination, le
désordre dans lequel elles vivent, sera bientôt à son comble, et
deviendra non moins funeste aux anciennes colonies qu'aux
Indiens.--Voilà des faits réels. Pourra-t-on donc à présent, les
dénaturer au point d'en conclure qu'il ne faut point donner un
gouvernement aux sujets du roi, établis sur le territoire de l'Ohio?
Il faut aussi considérer que nous sommes convenus de payer pour une
petite partie du terrain acquis au fort Stanwix, tout ce qu'en a coûté
la totalité; et qu'en outre nous devons nous charger de tous les frais
d'établissemens et d'entretien de la nouvelle colonie.
Il est si vrai que les colons établis sur ce terrain sont sans loix et
sans gouvernement, que les Indiens eux-mêmes s'en plaignent; de sorte
que si l'on ne remédie pas bientôt à ces maux, les Anglais auront
inévitablement la guerre avec les Indiens. Ce danger a été déjà prévu
par le général Gage, ainsi qu'on le voit dans ses lettres au comte
d'Hillsborough et dans un discours, transmis par ce général, au même
lord, et adressé aux gouverneurs de la Pensylvanie, du Maryland et de la
Virginie, par les chefs des Delawares, des Munsies et des Mohickons,
nations qui vivent sur les bords de l'Ohio.
Après avoir parlé du territoire que le roi a acquis dans leur pays, ces
Indiens disent:--«Les gens de votre nation sont venus, en grand nombre,
sur les montagnes et se sont établis dans le pays. Nous sommes fâchés de
vous dire que plusieurs querelles se sont déjà élevées entre les gens de
votre nation et les nôtres; qu'il y a eu des hommes tués des deux côtés,
et que nous voyons quelques peuples indiens, et vos anglais prêts à
entrer en guerre, ce qui nous inquiète beaucoup, car nous désirons de
vivre amicalement avec vous.--Vous nous avez souvent dit que vous aviez
des loix pour gouverner votre nation; mais nous ne voyons pas qu'en
effet vous en ayez. Ainsi, frères, à moins que vous ne trouviez quelque
moyen de contenir ceux de vos anglais, qui habitent entre les grandes
montagnes et l'Ohio, et qui sont très-nombreux, il sera impossible aux
Indiens de modérer leurs jeunes guerriers.--Soyez en sûrs, les nuages
noirs commencent à se rassembler sur ce pays; et si l'on ne se hâte pas
de faire quelque chose, ces nuages nous empêcheront bientôt de voir le
soleil.
»Nous désirons que vous fassiez la plus grande attention à ce que nous
vous disons; parce que cela part du fond de nos coeurs, et que comme
nous avons envie de vivre en paix et en amitié avec nos frères les
Anglais, nous sommes affligés de voir quelques peuples autour de nous,
prêts à se battre avec les gens de votre nation.
»Vos anglais aiment beaucoup nos riches terres. Nous les voyons tous les
jours se disputer des champs et brûler les maisons les uns des autres;
de sorte que nous ne savons pas s'ils ne passeront pas bientôt l'Ohio
pour venir nous chasser de nos villages; et nous ne voyons pas, frères,
que vous preniez aucun soin pour les arrêter.»
Ce discours des tribus, qui ont beaucoup d'influence dans leur pays, est
très-utile à connoître.--Il prouve que les colons sont très-nombreux sur
les montagnes; que les Indiens donnent toute leur approbation à
l'établissement d'une colonie sur les bords de l'Ohio;--et qu'ils se
plaignent d'une manière très-pathétique, de ce que les sujets du roi ne
sont point gouvernés. Il confirme enfin, l'assertion contenue dans le
huitième paragraphe du rapport des lords commissaires du commerce et des
colonies, qui dit:--«Que si l'on souffre que les colons continuent à
vivre dans un état d'anarchie et de confusion, ils commettront tant de
désordres, qu'ils ne pourront manquer de nous entraîner dans des
querelles avec les Indiens, et de compromettre la sûreté des colonies de
sa majesté.»
Cependant, les lords commissaires du commerce et des colonies, ont fort
peu d'égard à toutes ces circonstances. Ils se contentent de faire une
seule observation:--«Nous ne voyons rien, disent-ils, qui empêche le
gouvernement de Virginie d'étendre ses loix et sa constitution jusque
dans les contrées de l'Ohio, où des colons se sont établis avec des
titres légitimes».--Nous répétons qu'il n'y a point là de colons qui
aient de titres légitimes.--Malgré cela, leurs seigneuries disent, dans
le dixième paragraphe de leur rapport:--«Qu'il leur paroît qu'il y a
quelques possessions accordées par le gouverneur et le conseil de
Virginie».--Eh bien! supposons qu'il y en ait, et admettons même que les
loix et la constitution de la Virginie s'étendent jusque sur ce
territoire, quoique nous soyons bien certains qu'elles ne s'y étendent
pas: les lords commissaires en auront-ils davantage proposé quelque
manière de gouverner plusieurs milliers de familles qui s'y sont
établies, non avec des titres légitimes, mais conformément à l'ancien
usage de se placer sur des terrains inoccupés?--Non certainement. Au
contraire, leurs seigneuries ont recommandé de conseiller à sa majesté
d'employer tous les moyens possibles pour arrêter les progrès de ces
établissemens; et par conséquent de laisser les colons sans gouvernement
et sans loix, au risque de les voir entraîner les provinces du centre
dans une guerre qui détruiroit le commerce et la population des comtés
de leurs frontières.
Après avoir fait ces observations, il convient, peut-être, d'examiner si
les loix et la constitution de la Virginie peuvent être efficacement
étendues jusque sur le territoire de l'Ohio.--La ville de Williamsbourg,
capitale de la Virginie, n'est-elle pas au moins à quatre cents milles
de distance des établissement de l'Ohio?--Les loix de la Virginie
n'exigent-elles pas que toute personne, accusée d'un crime capital, soit
jugée à Williamsbourg _seulement_?--N'est-ce pas là que se tient
l'assemblée générale de la province?--N'est-ce pas là qu'est aussi le
tribunal du banc du roi, ou le tribunal de l'état?--La Virginie a-t-elle
destiné quelques fonds à l'entretien des officiers civils de ces
établissemens éloignés, au transport des accusés, et au paiement des
frais de voyage et de séjour des témoins, qui auroient huit cents milles
à faire pour aller à Williamsbourg et s'en retourner? Enfin, d'après
toutes les raisons que nous avons détaillées, les colons de l'Ohio ne
seroient-ils pas exactement dans la situation dont parle le gouverneur
Wright, dans la lettre qu'ont tant vantée les lords commissaires du
commerce et des colonies?--«Les personnes, dit-il, établies au-delà des
provinces, étant trop éloignées du siége du gouvernement, des tribunaux
et des magistrats, sont hors de la portée des loix et de l'autorité; et
leurs établissemens deviendront bientôt un receptacle de brigands.»
Nous pensons ne pas devoir dire grand'chose sur le deuxième paragraphe
du rapport des lords commissaires du commerce et des colonies.--La
clause de réserve, qui se trouve dans notre pétition, est une clause
d'usage; et nous espérons qu'en cette occasion, le conseil privé sera
d'avis qu'elle est suffisante, d'autant plus que nous sommes en état de
prouver que dans des limites du territoire pour lequel nous voulons
traiter, il n'y a point d'établissemens faits avec un titre légal.
Concluons.--Il a été démontré que ni les proclamations royales, ni
celles des assemblées provinciales, ni la crainte des horreurs d'une
guerre sauvage, n'ont pu empêcher des colons de s'établir sur les
montagnes, même avant que le pays fût acheté des Indiens. Or, à présent
que ce pays appartient aux Anglais, à présent qu'on a vu les
propriétaires de la Pensylvanie, qui sont les soutiens héréditaires de
la politique britannique dans leur province, donner toute sorte
d'encouragement pour établir les terres à l'ouest des montagnes, à
présent, enfin, que la législature de la province a approuvé cette
mesure des propriétaires, et que des milliers de familles se sont
établies dans le nouveau comté de Bedford, peut-on concevoir que les
habitans des colonies du centre, consentiront à ne pas cultiver les
fertiles contrées de l'Ohio?
Mais en admettant qu'il eût été jadis raisonnable de demander si l'on
devoit, ou non, faire des établissemens dans ce pays, il n'en est pas
moins certain que cela ne peut plus entrer en question, lorsque plus de
trente mille anglais y sont établis.--Convient-il de laisser un si grand
nombre de colons sans loix et sans gouvernement?--La saine politique
peut-elle approuver cette manière de former des colonies et d'accroître
les richesses, la force, le commerce de l'empire? Ou ne dit-elle pas
plutôt que l'indispensable devoir du gouvernement est de changer les
sujets _dangereux_ en sujets _utiles_? Ne dit-elle pas qu'il faut, pour
cela, établir immédiatement parmi eux l'ordre et la subordination, et
fortifier de bonne heure leur attachement naturel aux loix, aux coutumes
et au commerce du royaume?
Nous osons nous flatter d'avoir démontré et par des faits, et par des
raisonnemens justes, que l'opinion des lords commissaires du commerce et
des colonies, au sujet du territoire de l'Ohio, est mal fondée; et que
si le conseil privé l'adoptoit, elle auroit les conséquences les plus
dangereuses, les plus funestes pour le commerce, la paix et la sécurité
des colonies de sa majesté en Amérique.
D'après cela nous espérons que la nécessité de faire du territoire de
l'Ohio, une colonie séparée sera regardée comme une mesure conforme à la
plus sage politique et très-avantageuse au repos des anciennes colonies,
à la conservation de la ligne des limites, et aux intérêts commerciaux
de la mère-patrie.
[43] En 1770, Benjamin Franklin, Thomas Walpole, banquier de Londres,
John Sargent, Samuel Warton et quelques autres, présentèrent une
pétition au roi d'Angleterre, pour obtenir la concession de terres
sur les bords de l'Ohio, où ils vouloient établir une nouvelle
province. Lord Halifax, qui étoit alors à la tête du bureau du
commerce, approuvoit beaucoup ce projet. Mais lord Hillsborough, qui
le remplaça, pensoit autrement; et lorsqu'en 1772, la pétition lui
fut renvoyée, il fit un rapport pour la faire rejeter. Franklin
écrivit les observations qu'on va lire, et le conseil du roi
prononça en faveur des pétitionnaires. Lord Hillsborough en fut si
piqué, qu'il donna sur-le-champ sa démission. (_Note du
Traducteur._)
[44] Les cinq Nations d'alors sont les mêmes que celles qu'on appelle
les six Nations, depuis qu'elles se sont confédérées avec quelques
autres peuplades. (_Note du Traducteur._)
[45] Le Potowmack.
[46] Les premiers vivoient non loin de la rivière James, en Virginie,
et les seconds sur les bords de cette rivière.
[47] C'est le délégué du gouvernement le plus injuste et le plus
perfide de l'Europe, qui ose ainsi parler des Français! (_Note du
Traducteur._)
[48] Nullo in posterum impedimento, aut molestiâ afficiant.
[49] Ce territoire est tout le pays qui s'étend depuis les montagnes
d'Allegany jusqu'à l'Ohio, sur les deux rives de ce fleuve et
jusqu'aux bords du Mississipi.
[50] Inspecteur-général des affaires indiennes dans la partie
méridionale des colonies anglaises.
[51] Il est au moins de huit cents milles de long.
[52] La Floride orientale et la Floride occidentale.
[53] M. George Greenville étoit père du ministre actuel. Il fut
premier lord de la trésorerie. Sa querelle avec Wilkes fit, dans le
temps, beaucoup de bruit. (_Note du Traducteur._)
[54] Le sir William Johnson, qui tint ce discours, joue un très-grand
rôle dans l'histoire de l'Amérique septentrionale. Il connoissoit
parfaitement le caractère des Sauvages; et étoit parvenu à se faire
donner, par eux, un territoire très-considérable. Voici un des
traits qu'on m'a cités de lui, lorsque je voyageois dans les
États-Unis. Les Sauvages prétendent qu'un véritable ami doit, s'il
le peut, réaliser leurs songes. Johnson connoissant ce préjugé, et
voulant tenter l'ambition d'un chef, qui étoit venu le voir, exposa
à sa vue un habit d'écarlate galonné, et un beau sabre. Le Sauvage
n'osa pas demander ces objets: mais le lendemain, il revint chez
Johnson, et lui dit: «Frère, j'ai rêvé, cette nuit, que tu m'avois
donné ton habit rouge et ton beau sabre».--«Tu les auras», répondit
Johnson; et il les lui donna sur-le-champ.--Au bout de quelque
temps, le Sauvage ayant reparu, Johnson lui dit:--«Frère, j'ai rêvé
que tu m'avois donné le pays qui s'étend depuis telle rivière
jusqu'à telle autre».--«Il est à toi, répliqua le Sauvage. Mais mon
frère, ne rêvons plus; car tes songes valent mieux que les miens, et
tu me ruinerois».--(_Note du Traducteur._)
[55] Redstone creek.
[56] Cheat river.
[57] Il porte aujourd'hui le nom de marquis de Lansdown. (_Note du
Traducteur._)
[58] C'est là que les troupes du général Braddock débarquèrent
lorsqu'elles passèrent en Amérique.
[59] La distance étoit alors de soixante-dix milles mais par une route
nouvellement faite, elle n'est que de quarante milles; et l'on
épargne plus de la moitié des 5 s. 9 d.
[60] Le demi-sou anglais vaut un sou tournois. L'aune anglaise n'a
qu'environ 33 pouces. (_Note du Traducteur._)
[61] Premier lord commissaire du bureau du commerce et des colonies.
[62] Franklin a combattu avec beaucoup d'adresse l'opinion du
gouverneur Wright: mais la révolution d'Amérique a prouvé combien ce
dernier étoit clairvoyant. (_Note du Traducteur._)
[63] Ces encouragemens étoient une exemption de toute espèce de
paiement en argent, de cens pour dix ans, et de toutes les taxes
pour quinze ans.
[64] Les héritiers de William Penn, fondateur de la colonie de
Pensylvanie.
SUR UN PLAN DE GOUVERNEMENT ENVOYÉ PAR LE CABINET DE LONDRES EN
AMÉRIQUE[65].
AU GOUVERNEUR SHIRLEY.
Le mardi matin.
Je renvoie à Votre Excellence les feuilles détachées du plan, qu'elle a
bien voulu me communiquer.
Je crains que le désir qu'on a d'empêcher le peuple des colonies de
participer à la nomination du grand-conseil, et de le faire taxer par le
parlement d'Angleterre, où il n'est point représenté, n'occasionne
beaucoup de mécontentement.
Il est très possible que ce gouvernement général soit aussi bien, aussi
fidèlement administré sans que le peuple s'en mêle, qu'avec lui: mais
lorsqu'on lui a imposé de pesans fardeaux, on a toujours trouvé utile de
faire en sorte que cette imposition parût en partie son ouvrage, attendu
qu'il la supporte beaucoup mieux lorsqu'il croit qu'elle vient de lui,
et que quand quelques mesures publiques lui semblent injustes ou
désagréables, les roues du gouvernement ont de la peine à marcher.
* * * * *
AU MÊME.
Mercredi matin.
Je communiquai hier à Votre Excellence, mon opinion sur le
mécontentement que doit exciter l'envie d'empêcher le peuple
de participer à l'élection des membres du grand-conseil, et de
le faire taxer par un acte du parlement, sans qu'il y ait des
représentans.--Lorsqu'il s'agit de l'intérêt général du peuple, et
sur-tout lorsqu'on doit lui imposer des charges, il ne faut pas moins
considérer ce qu'il sera disposé à penser et à dire que ce qu'il est de
son devoir de penser. Je vais donc, pour obéir à Votre Excellence, lui
faire brièvement part des idées qui me sont venues à cette occasion.
On dira peut-être avec raison;
1º. Que les habitans des colonies ont autant de loyauté et sont aussi
attachés à la constitution anglaise et à la famille règnante, que tous
les autres sujets du roi.
2º. Qu'il n'y a aucun doute que si les colonies avoient des représentans
au parlement, ces représentans ne manqueroient ni de bonne volonté, ni
d'empressement à accorder les secours qu'on jugeroit nécessaires pour la
défense du pays.
3º. Que les habitans des colonies, qui doivent sentir tout le danger
d'une invasion de la part de l'ennemi, puisque la perte de leurs
propriétés, de leur vie, de leur liberté, pourroient en être la suite,
doivent aussi mieux juger que le parlement d'Angleterre, qui est
très-éloigné d'elles, de la quantité de troupes à lever et à entretenir
sur leurs frontières, des forteresses à y bâtir, et des moyens qu'ils
ont de supporter ces dépenses.
4º. Que souvent les gouverneurs ne viennent dans les colonies que dans
l'intention d'acquérir une fortune pour l'emporter en Angleterre; qu'ils
ne sont pas toujours des hommes capables et intègres; que plusieurs
d'entr'eux n'ont ni des propriétés dans le pays, ni des relations avec
nous, qui puissent leur faire prendre à coeur notre bien-être; et qu'ils
peuvent fort bien désirer de tenir sur pied plus de forces qu'il n'en
faut, afin d'augmenter leurs profits et de favoriser leurs amis et leurs
créatures.
5º. Que dans la plupart des colonies les conseillers étant nommés par le
roi, d'après la recommandation du gouverneur, ils ne possèdent
ordinairement que très-peu de propriétés, dépendent du gouverneur pour
leurs emplois, et sont, par conséquent, trop soumis à leur influence.
6º. Qu'il y a grande raison de se défier du pouvoir que les gouverneurs
et les conseils ont de lever les sommes qu'ils jugent à propos, en
tirant des mandats sur les lords de la trésorerie, pour qu'un acte du
parlement taxe ensuite les colonies et les oblige à payer ces sommes;
que les gouverneurs et les conseils peuvent abuser de ce droit, en
formant des projets d'expéditions vaines, en fatigant le peuple et
l'arrachant à son travail, pour lui faire exécuter ces projets, et en
créant des emplois, pour les donner à leurs partisans et en partager les
profits.
7º. Que le parlement d'Angleterre étant à une grande distance des
colonies, peut être mal informé et égaré par les gouverneurs et les
conseils, qui, réunis d'intérêts, doivent probablement rendre vaines
toutes les plaintes que les colons peuvent former contre eux.
8º. Que tout anglais a le droit incontestable de n'être taxé que d'après
le consentement qu'il en donne par la voie de ses représentans.
9º. Que les colonies n'ont point de représentans dans le parlement.
10º. Que de proposer de les taxer par un acte du parlement, et de leur
refuser la liberté d'élire un conseil représentatif pour s'assembler
dans le pays, et juger de la nécessité des taxes et de la somme à
laquelle elles doivent s'élever, c'est paroître soupçonner leur fidélité
envers la couronne, leur attachement à leur patrie, et l'intégrité de
leur bon sens; injure qu'elles n'ont point méritée.
11º. Que forcer les colonies à donner de l'argent sans leur
consentement, est un acte qui ressemble plutôt à la levée des
contributions en pays ennemis, qu'à l'usage de taxer des Anglais pour
l'avantage commun.
12º. Que c'est traiter les colons comme un peuple conquis, non comme de
vrais sujets de l'empire britannique.
13º. Qu'une taxe mise par les représentans des colonies peut être
diminuée à mesure que les circonstances le permettent: mais que si elle
est une fois établie par le parlement, et d'après les suggestions des
gouverneurs, elle doit probablement être maintenue pour le profit de ces
gouverneurs, encore qu'elle soit onéreuse pour les colonies, et qu'elle
gêne leur accroissement et leur prospérité.
14º. Que si les gouverneurs ont le pouvoir de faire marcher les habitans
d'une extrémité des colonies anglaises et françaises jusqu'à l'autre,
c'est-à-dire, dans l'étendue d'un pays de quinze cents milles carrés,
sans qu'auparavant les représentans du peuple y aient consenti, les
colons peuvent être ruinés par ces expéditions, et seront traités comme
les sujets de la France le sont en Canada, où un gouverneur oppresseur
les fatigue depuis deux ans par de longues et pénibles marches sur les
bords de l'Ohio.
15º. Que si plusieurs colonies réunies peuvent se passer de représentans
et être bien administrées par un gouverneur et un conseil nommés par le
roi, la même méthode doit également et même mieux convenir à des
colonies particulières; qu'alors le parlement peut les taxer toutes pour
le soutien du gouvernement, et que leurs assemblées doivent être
congédiées, comme étant une partie inutile de la constitution.
16º. Que les pouvoirs dont on a proposé de revêtir le conseil
représentatif du peuple, dans le plan d'union d'Albany, ne sont pas
aussi considérables, même pour ce qui a rapport au militaire, que ceux
que les chartes donnent aux colonies de Rhode-Island et de Connecticut,
et dont ces colonies n'ont jamais abusé. D'après le plan d'Albany, le
président-général devoit être nommé par le roi, et pouvoit refuser son
assentiment à tout ce qui ne lui paroîtroit pas juste: mais à
Rhode-Island et dans le Connecticut, le peuple nomme le gouverneur et ne
lui accorde point de négative.