Nous avons démontré clairement que le pays situé au midi du grand

Kenhawa jusqu'à la rivière de Cherokée, appartenoit, non aux Cherokées,

mais aux six Nations;--Que maintenant ce pays appartient au roi, parce

que sa majesté l'a acquis des six Nations;--Que ni les six Nations, ni

les Cherokées ne chassent entre le grand Kenhawa et la terre opposée à

la rivière de Sioto;--Que malgré la ligne des limites nouvellement

tracées, les lords commissaires du commerce et des colonies

sacrifieroient aux Cherokées une étendue de pays de huit cents lieues de

long, an moins, pays que sa majesté a acheté et payé;--Que les

véritables limites occidentales de la Virginie ne s'étendent pas au-delà

des montagnes d'Allegany;--que depuis que sa majesté a acheté le pays

des six Nations, elle n'en a pas réuni la moindre partie à la province

de Virginie;--Qu'il n'y a point d'établissemens d'après des titres

légitimes, sur aucune partie du pays, que nous sommes convenus d'acheter

des lords commissaires de la trésorerie;--Qu'en 1748, le gouvernement

encourageoit, autant qu'il étoit possible, les établissemens qu'on

fesoit sur les montagnes;--Que la proclamation de 1763 ne suspendit ces

encouragemens que momentanément, c'est-à-dire, jusqu'à ce que le pays

fût acheté des Indiens;--Que l'ardeur qu'on mettoit à établir ces terres

étoit si grande, que de grands défrichemens y furent faits avant qu'on

les eût acquises;--Que, quoique les colons y fussent journellement

exposés aux cruautés des Sauvages, ni une force militaire, ni des

proclamations répétées ne purent les engager à abandonner leurs

établissemens;--Que le sol des montagnes est très-fertile, et que le

pays produit aisément du chanvre, du lin, de la soie, du tabac, du fer,

du vin, etc.;--Que ces articles peuvent être charriés à très-bon marché

dans un port de mer;--«Que les frais de charroi sont si peu de chose,

qu'il est impossible qu'ils empêchent la consommation des marchandises

anglaises;--Que le roi n'a acquis les terres des Indiens, et tracé une

ligne de démarcation avec eux, que pour que ses sujets pussent s'établir

sur ces terres;--Qu'enfin, les commissaires du commerce et plantations

déclarèrent, en 1768, que les habitans des provinces du centre auroient

la liberté de s'étendre graduellement dans l'intérieur du pays.»

À tous ces faits, nous ajouterons qu'au congrès tenu avec les six

Nations, dans le fort Stanwix, en 1768, lorsque sa majesté acheta le

territoire de l'Ohio, MM. Penn[64] achetèrent aussi de ces Indiens un

territoire très-étendu sur les montagnes d'Allegany, et limitrophe des

terres en question.--Au printemps de 1769, MM. Penn firent ouvrir un

bureau à Philadelphie, pour la distribution du terrain qu'ils avoient

acheté au fort Stanwix; et tous les colons qui s'étoient déjà établis

sur les montagnes dans les limites de la Pensylvanie, avant qu'elles

fussent acquises des Indiens, ont depuis, obtenu des titres légitimes

pour leurs plantations.

En 1771, on présenta une pétition à l'assemblée générale de Pensylvanie,

pour la prier de créer un nouveau comté sur les montagnes.--L'assemblée

en considération du grand nombre de familles établies sur ces montagnes,

dans les limites de la province, y créa, en effet, le comté de

Bedford.--En conséquence, William Thompson fut élu pour représenter ce

comté dans l'assemblée générale. Un sheriff, un accusateur public, des

juges-de-paix, des huissiers et d'autres officiers civils furent nommés

pour résider sur les montagnes.--Mais plus de cinq mille familles, qui

sont établies au sud de ces montagnes, et sont près des limites

méridionales de la Pensylvanie, restent sans ordre, sans loix, sans

gouvernement. Aussi, les voit-on sans cesse en querelle. Elles ont déjà

franchi la ligne des limites, tué plusieurs Sauvages et envahi une

partie du territoire qui est vis-à-vis de l'Ohio. Si l'on ne se hâte de

leur donner des loix, et de les obliger à une juste subordination, le

désordre dans lequel elles vivent, sera bientôt à son comble, et

deviendra non moins funeste aux anciennes colonies qu'aux

Indiens.--Voilà des faits réels. Pourra-t-on donc à présent, les

dénaturer au point d'en conclure qu'il ne faut point donner un

gouvernement aux sujets du roi, établis sur le territoire de l'Ohio?

Il faut aussi considérer que nous sommes convenus de payer pour une

petite partie du terrain acquis au fort Stanwix, tout ce qu'en a coûté

la totalité; et qu'en outre nous devons nous charger de tous les frais

d'établissemens et d'entretien de la nouvelle colonie.

Il est si vrai que les colons établis sur ce terrain sont sans loix et

sans gouvernement, que les Indiens eux-mêmes s'en plaignent; de sorte

que si l'on ne remédie pas bientôt à ces maux, les Anglais auront

inévitablement la guerre avec les Indiens. Ce danger a été déjà prévu

par le général Gage, ainsi qu'on le voit dans ses lettres au comte

d'Hillsborough et dans un discours, transmis par ce général, au même

lord, et adressé aux gouverneurs de la Pensylvanie, du Maryland et de la

Virginie, par les chefs des Delawares, des Munsies et des Mohickons,

nations qui vivent sur les bords de l'Ohio.

Après avoir parlé du territoire que le roi a acquis dans leur pays, ces

Indiens disent:--«Les gens de votre nation sont venus, en grand nombre,

sur les montagnes et se sont établis dans le pays. Nous sommes fâchés de

vous dire que plusieurs querelles se sont déjà élevées entre les gens de

votre nation et les nôtres; qu'il y a eu des hommes tués des deux côtés,

et que nous voyons quelques peuples indiens, et vos anglais prêts à

entrer en guerre, ce qui nous inquiète beaucoup, car nous désirons de

vivre amicalement avec vous.--Vous nous avez souvent dit que vous aviez

des loix pour gouverner votre nation; mais nous ne voyons pas qu'en

effet vous en ayez. Ainsi, frères, à moins que vous ne trouviez quelque

moyen de contenir ceux de vos anglais, qui habitent entre les grandes

montagnes et l'Ohio, et qui sont très-nombreux, il sera impossible aux

Indiens de modérer leurs jeunes guerriers.--Soyez en sûrs, les nuages

noirs commencent à se rassembler sur ce pays; et si l'on ne se hâte pas

de faire quelque chose, ces nuages nous empêcheront bientôt de voir le

soleil.

»Nous désirons que vous fassiez la plus grande attention à ce que nous

vous disons; parce que cela part du fond de nos coeurs, et que comme

nous avons envie de vivre en paix et en amitié avec nos frères les

Anglais, nous sommes affligés de voir quelques peuples autour de nous,

prêts à se battre avec les gens de votre nation.

»Vos anglais aiment beaucoup nos riches terres. Nous les voyons tous les

jours se disputer des champs et brûler les maisons les uns des autres;

de sorte que nous ne savons pas s'ils ne passeront pas bientôt l'Ohio

pour venir nous chasser de nos villages; et nous ne voyons pas, frères,

que vous preniez aucun soin pour les arrêter.»

Ce discours des tribus, qui ont beaucoup d'influence dans leur pays, est

très-utile à connoître.--Il prouve que les colons sont très-nombreux sur

les montagnes; que les Indiens donnent toute leur approbation à

l'établissement d'une colonie sur les bords de l'Ohio;--et qu'ils se

plaignent d'une manière très-pathétique, de ce que les sujets du roi ne

sont point gouvernés. Il confirme enfin, l'assertion contenue dans le

huitième paragraphe du rapport des lords commissaires du commerce et des

colonies, qui dit:--«Que si l'on souffre que les colons continuent à

vivre dans un état d'anarchie et de confusion, ils commettront tant de

désordres, qu'ils ne pourront manquer de nous entraîner dans des

querelles avec les Indiens, et de compromettre la sûreté des colonies de

sa majesté.»

Cependant, les lords commissaires du commerce et des colonies, ont fort

peu d'égard à toutes ces circonstances. Ils se contentent de faire une

seule observation:--«Nous ne voyons rien, disent-ils, qui empêche le

gouvernement de Virginie d'étendre ses loix et sa constitution jusque

dans les contrées de l'Ohio, où des colons se sont établis avec des

titres légitimes».--Nous répétons qu'il n'y a point là de colons qui

aient de titres légitimes.--Malgré cela, leurs seigneuries disent, dans

le dixième paragraphe de leur rapport:--«Qu'il leur paroît qu'il y a

quelques possessions accordées par le gouverneur et le conseil de

Virginie».--Eh bien! supposons qu'il y en ait, et admettons même que les

loix et la constitution de la Virginie s'étendent jusque sur ce

territoire, quoique nous soyons bien certains qu'elles ne s'y étendent

pas: les lords commissaires en auront-ils davantage proposé quelque

manière de gouverner plusieurs milliers de familles qui s'y sont

établies, non avec des titres légitimes, mais conformément à l'ancien

usage de se placer sur des terrains inoccupés?--Non certainement. Au

contraire, leurs seigneuries ont recommandé de conseiller à sa majesté

d'employer tous les moyens possibles pour arrêter les progrès de ces

établissemens; et par conséquent de laisser les colons sans gouvernement

et sans loix, au risque de les voir entraîner les provinces du centre

dans une guerre qui détruiroit le commerce et la population des comtés

de leurs frontières.

Après avoir fait ces observations, il convient, peut-être, d'examiner si

les loix et la constitution de la Virginie peuvent être efficacement

étendues jusque sur le territoire de l'Ohio.--La ville de Williamsbourg,

capitale de la Virginie, n'est-elle pas au moins à quatre cents milles

de distance des établissement de l'Ohio?--Les loix de la Virginie

n'exigent-elles pas que toute personne, accusée d'un crime capital, soit

jugée à Williamsbourg _seulement_?--N'est-ce pas là que se tient

l'assemblée générale de la province?--N'est-ce pas là qu'est aussi le

tribunal du banc du roi, ou le tribunal de l'état?--La Virginie a-t-elle

destiné quelques fonds à l'entretien des officiers civils de ces

établissemens éloignés, au transport des accusés, et au paiement des

frais de voyage et de séjour des témoins, qui auroient huit cents milles

à faire pour aller à Williamsbourg et s'en retourner? Enfin, d'après

toutes les raisons que nous avons détaillées, les colons de l'Ohio ne

seroient-ils pas exactement dans la situation dont parle le gouverneur

Wright, dans la lettre qu'ont tant vantée les lords commissaires du

commerce et des colonies?--«Les personnes, dit-il, établies au-delà des

provinces, étant trop éloignées du siége du gouvernement, des tribunaux

et des magistrats, sont hors de la portée des loix et de l'autorité; et

leurs établissemens deviendront bientôt un receptacle de brigands.»

Nous pensons ne pas devoir dire grand'chose sur le deuxième paragraphe

du rapport des lords commissaires du commerce et des colonies.--La

clause de réserve, qui se trouve dans notre pétition, est une clause

d'usage; et nous espérons qu'en cette occasion, le conseil privé sera

d'avis qu'elle est suffisante, d'autant plus que nous sommes en état de

prouver que dans des limites du territoire pour lequel nous voulons

traiter, il n'y a point d'établissemens faits avec un titre légal.

Concluons.--Il a été démontré que ni les proclamations royales, ni

celles des assemblées provinciales, ni la crainte des horreurs d'une

guerre sauvage, n'ont pu empêcher des colons de s'établir sur les

montagnes, même avant que le pays fût acheté des Indiens. Or, à présent

que ce pays appartient aux Anglais, à présent qu'on a vu les

propriétaires de la Pensylvanie, qui sont les soutiens héréditaires de

la politique britannique dans leur province, donner toute sorte

d'encouragement pour établir les terres à l'ouest des montagnes, à

présent, enfin, que la législature de la province a approuvé cette

mesure des propriétaires, et que des milliers de familles se sont

établies dans le nouveau comté de Bedford, peut-on concevoir que les

habitans des colonies du centre, consentiront à ne pas cultiver les

fertiles contrées de l'Ohio?

Mais en admettant qu'il eût été jadis raisonnable de demander si l'on

devoit, ou non, faire des établissemens dans ce pays, il n'en est pas

moins certain que cela ne peut plus entrer en question, lorsque plus de

trente mille anglais y sont établis.--Convient-il de laisser un si grand

nombre de colons sans loix et sans gouvernement?--La saine politique

peut-elle approuver cette manière de former des colonies et d'accroître

les richesses, la force, le commerce de l'empire? Ou ne dit-elle pas

plutôt que l'indispensable devoir du gouvernement est de changer les

sujets _dangereux_ en sujets _utiles_? Ne dit-elle pas qu'il faut, pour

cela, établir immédiatement parmi eux l'ordre et la subordination, et

fortifier de bonne heure leur attachement naturel aux loix, aux coutumes

et au commerce du royaume?

Nous osons nous flatter d'avoir démontré et par des faits, et par des

raisonnemens justes, que l'opinion des lords commissaires du commerce et

des colonies, au sujet du territoire de l'Ohio, est mal fondée; et que

si le conseil privé l'adoptoit, elle auroit les conséquences les plus

dangereuses, les plus funestes pour le commerce, la paix et la sécurité

des colonies de sa majesté en Amérique.

D'après cela nous espérons que la nécessité de faire du territoire de

l'Ohio, une colonie séparée sera regardée comme une mesure conforme à la

plus sage politique et très-avantageuse au repos des anciennes colonies,

à la conservation de la ligne des limites, et aux intérêts commerciaux

de la mère-patrie.

[43] En 1770, Benjamin Franklin, Thomas Walpole, banquier de Londres,

John Sargent, Samuel Warton et quelques autres, présentèrent une

pétition au roi d'Angleterre, pour obtenir la concession de terres

sur les bords de l'Ohio, où ils vouloient établir une nouvelle

province. Lord Halifax, qui étoit alors à la tête du bureau du

commerce, approuvoit beaucoup ce projet. Mais lord Hillsborough, qui

le remplaça, pensoit autrement; et lorsqu'en 1772, la pétition lui

fut renvoyée, il fit un rapport pour la faire rejeter. Franklin

écrivit les observations qu'on va lire, et le conseil du roi

prononça en faveur des pétitionnaires. Lord Hillsborough en fut si

piqué, qu'il donna sur-le-champ sa démission. (_Note du

Traducteur._)

[44] Les cinq Nations d'alors sont les mêmes que celles qu'on appelle

les six Nations, depuis qu'elles se sont confédérées avec quelques

autres peuplades. (_Note du Traducteur._)

[45] Le Potowmack.

[46] Les premiers vivoient non loin de la rivière James, en Virginie,

et les seconds sur les bords de cette rivière.

[47] C'est le délégué du gouvernement le plus injuste et le plus

perfide de l'Europe, qui ose ainsi parler des Français! (_Note du

Traducteur._)

[48] Nullo in posterum impedimento, aut molestiâ afficiant.

[49] Ce territoire est tout le pays qui s'étend depuis les montagnes

d'Allegany jusqu'à l'Ohio, sur les deux rives de ce fleuve et

jusqu'aux bords du Mississipi.

[50] Inspecteur-général des affaires indiennes dans la partie

méridionale des colonies anglaises.

[51] Il est au moins de huit cents milles de long.

[52] La Floride orientale et la Floride occidentale.

[53] M. George Greenville étoit père du ministre actuel. Il fut

premier lord de la trésorerie. Sa querelle avec Wilkes fit, dans le

temps, beaucoup de bruit. (_Note du Traducteur._)

[54] Le sir William Johnson, qui tint ce discours, joue un très-grand

rôle dans l'histoire de l'Amérique septentrionale. Il connoissoit

parfaitement le caractère des Sauvages; et étoit parvenu à se faire

donner, par eux, un territoire très-considérable. Voici un des

traits qu'on m'a cités de lui, lorsque je voyageois dans les

États-Unis. Les Sauvages prétendent qu'un véritable ami doit, s'il

le peut, réaliser leurs songes. Johnson connoissant ce préjugé, et

voulant tenter l'ambition d'un chef, qui étoit venu le voir, exposa

à sa vue un habit d'écarlate galonné, et un beau sabre. Le Sauvage

n'osa pas demander ces objets: mais le lendemain, il revint chez

Johnson, et lui dit: «Frère, j'ai rêvé, cette nuit, que tu m'avois

donné ton habit rouge et ton beau sabre».--«Tu les auras», répondit

Johnson; et il les lui donna sur-le-champ.--Au bout de quelque

temps, le Sauvage ayant reparu, Johnson lui dit:--«Frère, j'ai rêvé

que tu m'avois donné le pays qui s'étend depuis telle rivière

jusqu'à telle autre».--«Il est à toi, répliqua le Sauvage. Mais mon

frère, ne rêvons plus; car tes songes valent mieux que les miens, et

tu me ruinerois».--(_Note du Traducteur._)

[55] Redstone creek.

[56] Cheat river.

[57] Il porte aujourd'hui le nom de marquis de Lansdown. (_Note du

Traducteur._)

[58] C'est là que les troupes du général Braddock débarquèrent

lorsqu'elles passèrent en Amérique.

[59] La distance étoit alors de soixante-dix milles mais par une route

nouvellement faite, elle n'est que de quarante milles; et l'on

épargne plus de la moitié des 5 s. 9 d.

[60] Le demi-sou anglais vaut un sou tournois. L'aune anglaise n'a

qu'environ 33 pouces. (_Note du Traducteur._)

[61] Premier lord commissaire du bureau du commerce et des colonies.

[62] Franklin a combattu avec beaucoup d'adresse l'opinion du

gouverneur Wright: mais la révolution d'Amérique a prouvé combien ce

dernier étoit clairvoyant. (_Note du Traducteur._)

[63] Ces encouragemens étoient une exemption de toute espèce de

paiement en argent, de cens pour dix ans, et de toutes les taxes

pour quinze ans.

[64] Les héritiers de William Penn, fondateur de la colonie de

Pensylvanie.

SUR UN PLAN DE GOUVERNEMENT ENVOYÉ PAR LE CABINET DE LONDRES EN

AMÉRIQUE[65].

AU GOUVERNEUR SHIRLEY.

Le mardi matin.

Je renvoie à Votre Excellence les feuilles détachées du plan, qu'elle a

bien voulu me communiquer.

Je crains que le désir qu'on a d'empêcher le peuple des colonies de

participer à la nomination du grand-conseil, et de le faire taxer par le

parlement d'Angleterre, où il n'est point représenté, n'occasionne

beaucoup de mécontentement.

Il est très possible que ce gouvernement général soit aussi bien, aussi

fidèlement administré sans que le peuple s'en mêle, qu'avec lui: mais

lorsqu'on lui a imposé de pesans fardeaux, on a toujours trouvé utile de

faire en sorte que cette imposition parût en partie son ouvrage, attendu

qu'il la supporte beaucoup mieux lorsqu'il croit qu'elle vient de lui,

et que quand quelques mesures publiques lui semblent injustes ou

désagréables, les roues du gouvernement ont de la peine à marcher.

* * * * *

AU MÊME.

Mercredi matin.

Je communiquai hier à Votre Excellence, mon opinion sur le

mécontentement que doit exciter l'envie d'empêcher le peuple

de participer à l'élection des membres du grand-conseil, et de

le faire taxer par un acte du parlement, sans qu'il y ait des

représentans.--Lorsqu'il s'agit de l'intérêt général du peuple, et

sur-tout lorsqu'on doit lui imposer des charges, il ne faut pas moins

considérer ce qu'il sera disposé à penser et à dire que ce qu'il est de

son devoir de penser. Je vais donc, pour obéir à Votre Excellence, lui

faire brièvement part des idées qui me sont venues à cette occasion.

On dira peut-être avec raison;

1º. Que les habitans des colonies ont autant de loyauté et sont aussi

attachés à la constitution anglaise et à la famille règnante, que tous

les autres sujets du roi.

2º. Qu'il n'y a aucun doute que si les colonies avoient des représentans

au parlement, ces représentans ne manqueroient ni de bonne volonté, ni

d'empressement à accorder les secours qu'on jugeroit nécessaires pour la

défense du pays.

3º. Que les habitans des colonies, qui doivent sentir tout le danger

d'une invasion de la part de l'ennemi, puisque la perte de leurs

propriétés, de leur vie, de leur liberté, pourroient en être la suite,

doivent aussi mieux juger que le parlement d'Angleterre, qui est

très-éloigné d'elles, de la quantité de troupes à lever et à entretenir

sur leurs frontières, des forteresses à y bâtir, et des moyens qu'ils

ont de supporter ces dépenses.

4º. Que souvent les gouverneurs ne viennent dans les colonies que dans

l'intention d'acquérir une fortune pour l'emporter en Angleterre; qu'ils

ne sont pas toujours des hommes capables et intègres; que plusieurs

d'entr'eux n'ont ni des propriétés dans le pays, ni des relations avec

nous, qui puissent leur faire prendre à coeur notre bien-être; et qu'ils

peuvent fort bien désirer de tenir sur pied plus de forces qu'il n'en

faut, afin d'augmenter leurs profits et de favoriser leurs amis et leurs

créatures.

5º. Que dans la plupart des colonies les conseillers étant nommés par le

roi, d'après la recommandation du gouverneur, ils ne possèdent

ordinairement que très-peu de propriétés, dépendent du gouverneur pour

leurs emplois, et sont, par conséquent, trop soumis à leur influence.

6º. Qu'il y a grande raison de se défier du pouvoir que les gouverneurs

et les conseils ont de lever les sommes qu'ils jugent à propos, en

tirant des mandats sur les lords de la trésorerie, pour qu'un acte du

parlement taxe ensuite les colonies et les oblige à payer ces sommes;

que les gouverneurs et les conseils peuvent abuser de ce droit, en

formant des projets d'expéditions vaines, en fatigant le peuple et

l'arrachant à son travail, pour lui faire exécuter ces projets, et en

créant des emplois, pour les donner à leurs partisans et en partager les

profits.

7º. Que le parlement d'Angleterre étant à une grande distance des

colonies, peut être mal informé et égaré par les gouverneurs et les

conseils, qui, réunis d'intérêts, doivent probablement rendre vaines

toutes les plaintes que les colons peuvent former contre eux.

8º. Que tout anglais a le droit incontestable de n'être taxé que d'après

le consentement qu'il en donne par la voie de ses représentans.

9º. Que les colonies n'ont point de représentans dans le parlement.

10º. Que de proposer de les taxer par un acte du parlement, et de leur

refuser la liberté d'élire un conseil représentatif pour s'assembler

dans le pays, et juger de la nécessité des taxes et de la somme à

laquelle elles doivent s'élever, c'est paroître soupçonner leur fidélité

envers la couronne, leur attachement à leur patrie, et l'intégrité de

leur bon sens; injure qu'elles n'ont point méritée.

11º. Que forcer les colonies à donner de l'argent sans leur

consentement, est un acte qui ressemble plutôt à la levée des

contributions en pays ennemis, qu'à l'usage de taxer des Anglais pour

l'avantage commun.

12º. Que c'est traiter les colons comme un peuple conquis, non comme de

vrais sujets de l'empire britannique.

13º. Qu'une taxe mise par les représentans des colonies peut être

diminuée à mesure que les circonstances le permettent: mais que si elle

est une fois établie par le parlement, et d'après les suggestions des

gouverneurs, elle doit probablement être maintenue pour le profit de ces

gouverneurs, encore qu'elle soit onéreuse pour les colonies, et qu'elle

gêne leur accroissement et leur prospérité.

14º. Que si les gouverneurs ont le pouvoir de faire marcher les habitans

d'une extrémité des colonies anglaises et françaises jusqu'à l'autre,

c'est-à-dire, dans l'étendue d'un pays de quinze cents milles carrés,

sans qu'auparavant les représentans du peuple y aient consenti, les

colons peuvent être ruinés par ces expéditions, et seront traités comme

les sujets de la France le sont en Canada, où un gouverneur oppresseur

les fatigue depuis deux ans par de longues et pénibles marches sur les

bords de l'Ohio.

15º. Que si plusieurs colonies réunies peuvent se passer de représentans

et être bien administrées par un gouverneur et un conseil nommés par le

roi, la même méthode doit également et même mieux convenir à des

colonies particulières; qu'alors le parlement peut les taxer toutes pour

le soutien du gouvernement, et que leurs assemblées doivent être

congédiées, comme étant une partie inutile de la constitution.

16º. Que les pouvoirs dont on a proposé de revêtir le conseil

représentatif du peuple, dans le plan d'union d'Albany, ne sont pas

aussi considérables, même pour ce qui a rapport au militaire, que ceux

que les chartes donnent aux colonies de Rhode-Island et de Connecticut,

et dont ces colonies n'ont jamais abusé. D'après le plan d'Albany, le

président-général devoit être nommé par le roi, et pouvoit refuser son

assentiment à tout ce qui ne lui paroîtroit pas juste: mais à

Rhode-Island et dans le Connecticut, le peuple nomme le gouverneur et ne

lui accorde point de négative.

Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome 2 suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires · 第 11 / 16 段