colonies, les terres de l'Ohio ne peuvent être d'aucun avantage au
commerce du royaume, nous ne devinons pas ce qui doit, à leurs yeux,
être avantageux à ce commerce.--Les colons établis sur les montagnes
d'Allegany, sur les bords de l'Ohio et dans le nouveau comté de Bedford
dans la province de Pensylvanie, sont tous vêtus d'étoffes anglaises. Eh
bien, le pays qu'ils habitent n'est-il donc d'aucun avantage au commerce
du royaume?--Les marchands de Londres sont maintenant occupés à faire
embarquer des marchandises de fabrique anglaise pour les colons des
terres de l'Ohio: cette exportation paroît-elle aussi aux lords
commissaires n'être d'aucun avantage pour le commerce du royaume.
En un mot, d'après les principes des lords commissaires, les relations
avec le royaume doivent être avantageuses si les colons sont établis à
l'orient des montagnes d'Allegany. Mais, quoi! le charroi d'environ
soixante-dix milles, à partir des montagnes de l'Ohio, charroi dont les
frais n'augmenteront pas le prix des étoffes les plus grossières de plus
d'un demi-sou anglais par aune[60], changera-t-il donc l'état du
commerce relativement aux colons de ces contrées? Sera-t-il, comme
l'avancent les lords commissaires, «sans aucun avantage pour ce
royaume?»--Les pauvres Indiens de l'Amérique septentrionale, qui
habitent les parties les plus éloignées des côtes, et qui n'ont rien que
ce qu'ils prennent à la chasse, sont pourtant en état de payer les
toiles, les étoffes de laine, les ustensiles de fer, que leur
fournissent les marchands anglais, en employant toute la fraude et les
ruses que la friponnerie peut inventer pour enchérir ces marchandises.
Ainsi, des cultivateurs industrieux, qui pourront livrer du chanvre, du
lin, de la soie, auront bien plus de facilité à payer ce qu'on leur
portera par la voie d'un commerce loyal, sur-tout quand on se rappelera
qu'il ne leur sera permis d'avoir de débouché pour les productions de
leurs terres, que dans le royaume.--Si les productions de ce pays sont
envoyées dans le royaume, les marchandises anglaises n'iront-elles pas
en retour dans ce pays, et particulièrement dans l'endroit d'où sortira
le chanvre?
Nous n'examinons point si la Nouvelle-Écosse et les deux Florides ont
procuré à l'Angleterre des bénéfices proportionnés aux sommes énormes,
qu'il en a coûté pour les établir et les conserver, ni si l'on a droit
d'en espérer les avantages que promirent les lords commissaires du
commerce et des colonies, dans le rapport qu'il firent en 1768.--Nous
croyons qu'il nous suffit de dire que ces principaux Pensylvaniens dont
parle le rapport, et--«qui ont présenté leurs noms et leur association
au conseil de sa majesté, dans l'intention de faire des établissemens à
la Nouvelle-Écosse,»--ont été convaincus, depuis plusieurs années, de
l'impossibilité d'engager des habitans à quitter les colonies du centre,
pour aller s'établir dans cette province; et même que ceux, à qui on
avoit persuadé d'y aller, sont, pour la plupart, retournés chez eux, en
se plaignant beaucoup de la dureté et de la longueur des hivers.
Quant aux deux autres provinces, nous sommes persuadés qu'il est
moralement impossible que les habitans des contrées, situées entre les
trente-septième et le quarantième degré de latitude nord, dont le climat
est tempéré et où il y a encore beaucoup de terres inoccupées, se
déterminent à aller s'établir dans les provinces brûlantes et mal-saines
des deux Florides. Il serait tout aussi aisé d'engager les habitans de
Montpellier à quitter leur climat pour les parties septentrionales de la
Russie, ou pour les bords du Sénégal. Enfin, les inspirations de la
nature, et l'expérience de tous les âges prouvent qu'un peuple né et
vivant dans un climat tempéré, et dans le voisinage d'un pays riche,
sain et bien cultivé, ne peut point être forcé à traverser plusieurs
centaines de milles pour se rendre dans un _port de mer_, faire un
voyage _par mer_, et s'établir dans des latitudes excessivement froides
ou excessivement chaudes.
Si le comté d'York, en Angleterre, n'étoit ni cultivé, ni habité, et que
les habitans, qui sont encore plus au sud de l'île, manquassent de
terres, se laisseroient-ils conduire dans le nord de l'Écosse? Ne
voudroient-ils pas plutôt, en dépit de toutes les oppositions, s'établir
dans le fertile comté d'York?
Voilà ce que nous nous sommes crus dans l'obligation de remarquer à
l'égard des principes généraux que contient le rapport de 1768.--Nous
espérons avoir suffisamment démontré que les argumens, dont on y fait
usage, ne peuvent être d'aucun poids contre notre pétition; et qu'ils ne
doivent s'appliquer comme l'exprime le rapport, «qu'aux colonies, qu'on
propose d'établir aux frais du royaume, et à la distance de plus de
quinze cents milles de la mer, où les habitans étant dans
l'impossibilité de fournir de quoi payer les marchandises de la
Grande-Bretagne, seroient probablement réduits à en fabriquer eux-mêmes,
et resteroient séparés des anciennes colonies par d'immenses déserts.»
Il ne nous reste maintenant qu'à demander si, en 1768, l'intention des
lords commissaires du commerce et des colonies étoit que le territoire,
qui devoit être renfermé dans les limites, qu'on traça cette année,
d'accord avec les Indiens, restât un désert inutile, ou fût établi par
les sujets de l'Angleterre?--Le rapport, que les lords actuels disent
contenir tous les argumens contre cet établissement, nous fournit
lui-même une ample et satisfaisante réponse à cette question.
En 1768, les lords commissaires après avoir énoncé leur opinion contre
les trois nouveaux gouvernemens proposés, s'expriment en ces
termes:--«Nous sommes contraires à ces gouvernemens, parce qu'il faut
encourager l'établissement d'une immense étendue de côtes, jusqu'à
présent inoccupée. Comme les habitans des colonies du centre auront,
d'après les nouvelles limites, la liberté de s'étendre graduellement
dans l'intérieur du pays, ces côtes rempliront le but d'augmenter la
population et la consommation, bien plus efficacement et plus
avantageusement que l'établissement des gouvernemens nouveaux.
L'extension graduelle des établissemens sur le même territoire étant
proportionnée à la population, entretient les rapports d'un commerce
avantageux entre la Grande-Bretagne et ses possessions les plus
éloignées; rapports qui ne peuvent exister dans des colonies séparées
par des déserts immenses.»
Peut-il y avoir une opinion plus claire, plus concluante, en faveur de
la proposition que nous avons humblement soumise au conseil de sa
majesté?--Les lords commissaires de 1768, ne disent-ils pas positivement
que les habitans des colonies du centre auront la liberté de s'étendre
graduellement dans l'intérieur du pays?--N'est-il donc pas bien
extraordinaire qu'après deux ans de délibération, les lords commissaires
actuels présentent aux lords du conseil privé un rapport, dans lequel se
référant à celui de 1768, ils disent: _Que tous les argumens à ce sujet
y ont été rassemblés avec beaucoup de force et de précision_; et qu'ils
ajoutent dans le même paragraphe qu'_ils doivent combattre cette opinion
et conseiller au roi d'arrêter les progrès des établissemens dans
l'intérieur du pays_?--Ils disent encore, «Qu'on doit empêcher, autant
qu'il est possible, ces établissemens éloignés; et qu'il faut qu'une
proclamation nouvelle annonce la résolution où est sa majesté, de ne
point permettre à présent qu'on fasse de nouveaux établissemens au-delà
des limites; c'est-à-dire, au-delà des montagnes d'Allegany.»
Combien tout cela est étrange et contradictoire! Mais nous nous
dispenserons de l'examiner plus strictement, et nous terminerons nos
observations sur cet article, en citant l'opinion qu'ont eue, à
différentes époques, les lords commissaires du commerce et des colonies.
En 1748, les lords commissaires exprimèrent le plus vif désir
d'encourager les établissemens sur les montagnes et sur les bords de
l'Ohio.
En 1768, ils déclarèrent, relativement aux nouvelles limites pour
lesquelles on négocioit alors, que les habitans des colonies du centre,
auroient la liberté de s'étendre graduellement dans l'intérieur du pays.
En 1770, le comte d'Hillsborough[61], recommanda l'acquisition d'un
territoire sur les montagnes, suffisant pour établir une nouvelle
colonie, et il demanda aux lords commissaires de la trésorerie, s'ils
étoient dans l'intention de traiter pour cet objet, avec M. Walpole et
ses associés.
En 1772, le même comte d'Hillsborough et les autres lords commissaires
du commerce et des colonies, firent un rapport sur la pétition de M.
Walpole et ses associés, et citèrent à leur appui, celui qu'avoit fait
leur bureau, en 1768, comme contenant tous les argumens à ce sujet,
rassemblés avec beaucoup de force et de précision. Ce rapport de 1768,
annonçoit, ainsi que nous l'avons déjà dit, _que les habitans des
colonies du centre auroient la liberté de s'étendre graduellement dans
l'intérieur du pays_, c'est-à-dire, sur les terres dont nous demandons
la concession. Mais, quoique les lords commissaires se soient autorisés
d'une manière si positive de l'opinion qu'avoient leurs prédécesseurs,
en 1768, ils ont en même-temps fait un rapport absolument contraire à
cette opinion et à l'engagement qui en étoit la suite.
L'on demandera peut-être ce que signifie la phrase du rapport de 1768,
qui dit que les habitans pourront _s'étendre graduellement dans
l'intérieur du pays_?--Nous répondrons qu'elle a été écrite dans
l'intention de combattre l'envie qu'on avoit d'établir trois nouveaux
gouverneurs, et de disperser la population dans des contrées
séparées.--En un mot, nous croyons qu'il est hors de doute, qu'en 1768,
l'opinion _précise_ des lords commissaires étoit que le territoire
compris dans la ligne des limites, pour laquelle on étoit en négociation
et qui ensuite a été tracée, suffisoit alors pour remplir le but qu'on
avoit, d'augmenter la population et la consommation. Ces lords pensoient
que jusqu'à ce que ce territoire fût entièrement peuplé, il n'étoit pas
nécessaire d'établir les trois nouveaux gouvernemens proposés _aux frais
du royaume_, dans des contrées qui sont, comme ils l'observent, séparées
par d'immenses déserts.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur le sixième paragraphe du
rapport des lords commissaires du commerce et des colonies. Nous nous
flattons d'avoir démontré que les habitans des provinces du centre de
l'Amérique septentrionale ne peuvent être forcés à échanger le sol et le
climat de ces provinces, ni pour les forêts glacées de la
Nouvelle-Écosse et du Canada, ni pour les déserts brûlans et mal-sains
des deux Florides.
Mais examinons maintenant ce qu'il arriveroit si l'on pouvoit contenir
ces habitans dans un territoire resserré. Cela ne les empêcheroit-il pas
de se livrer à l'inclination naturelle, qui les porte à cultiver la
terre? Ne seroient-ils pas en même-temps forcés d'établir des
manufactures qui rivaliseroient celle de la mère-patrie?--Les lords
commissaires ont d'avance répondu, avec beaucoup de candeur à ces
questions, dans le rapport fait en 1768.--«Nous admettons, disent leur
seigneuries, comme un principe incontestable de la vraie politique, que
pour prévenir l'établissement des manufactures dans les colonies, il est
nécessaire d'ouvrir aux établissemens un territoire étendu et
proportionné à l'accroissement de la population; parce que lorsque
beaucoup d'habitans sont renfermés dans d'étroites limites, et n'ont pas
assez de terre à cultiver, ils sont forcés de porter leurs vues et leur
industrie vers les manufactures».--Mais ces lords observent en
même-temps:--«Que l'encouragement donné aux colonies voisines de la mer,
et l'effet qu'a eu cet encouragement, ont efficacement pourvu à cet
objet». Cependant, ils ne désignent pas les parties de l'Amérique
septentrionale où l'on a pourvu à l'objet de la population. S'ils ont
cru qu'il suffisoit pour cela d'avoir formé l'établissement des
gouvernemens de Quebec, de la Nouvelle-Écosse, de l'île de Saint-Jean de
Terre-Neuve, et des deux Florides, nous oserons dire qu'ils se sont
trompés. Il est une vérité incontestable, c'est que bien que dans les
colonies du centre il y ait au moins un million d'habitans, nul
d'entr'eux n'a émigré pour aller s'établir dans ces nouvelles provinces.
Par cette même raison, et d'après les motifs ordinaires, qui engagent à
former des colonies, nous affirmons que personne n'aura envie de quitter
le climat salubre et tempéré de la Virginie, du Maryland, de la
Pensylvanie, pour aller s'exposer au froid excessif du Canada et de la
Nouvelle-Écosse ou aux chaleurs des deux Florides.--D'ailleurs, le
gouvernement n'a pas le pouvoir de faire des avantages qui puissent
compenser la perte des amis et des voisins, la nécessité de rompre des
liens de famille, et l'abandon d'un sol et d'un climat infiniment
supérieurs à ceux du Canada, de la Nouvelle-Écosse et des deux Florides.
L'accroissement de population des provinces du centre est sans exemple.
Les habitans ont déjà commencé à établir quelques manufactures. Or, n'y
a-t-il pas lieu de croire qu'ils seront forcés de porter presque toute
leur attention vers ce dernier objet, si l'on les retient dans les
étroites limites où ils sont? Eh! comment peut-on empêcher qu'ils ne
deviennent manufacturiers, si ce n'est, comme l'ont justement observé
les lords commissaires, en leur donnant une étendue de territoire
proportionnée à l'accroissement de leur population?--Mais où
trouvera-t-on un territoire convenable pour une nouvelle colonie
d'habitans des provinces du centre?--Où?--Dans le pays même, où les
lords commissaires ont dit que les habitans de ces provinces auroient la
liberté de s'établir; pays que le roi a acheté des six Nations; pays où
des milliers de ses sujets sont déjà établis; pays, enfin, où les lords
commissaires ont reconnu que:--«l'extension graduelle des établissemens
sur le même territoire, étant proportionnée à la population, pouvoit
entretenir les rapports d'un commerce avantageux entre la
Grande-Bretagne et ses possessions les plus éloignées.»
Le septième paragraphe du rapport parle de l'extrait d'une lettre du
commandant en chef des forces anglaises en Amérique, extrait que le
comte d'Hillsborough a présenté aux lords commissaires du commerce et
des colonies. Mais leurs seigneuries ne font mention ni du nom du
commandant, ni du temps où il a écrit sa lettre, ni de ce qui l'a engagé
à communiquer son opinion sur l'établissement des colonies dans des pays
éloignés. Toutefois, nous imaginons que le général Gage est l'auteur de
la lettre, et qu'il l'écrivit vers l'année 1768, lorsque les lords
commissaires du commerce et des colonies étoient occupés à examiner le
plan des trois nouveaux gouverneurs, et avant qu'on eût fait
l'acquisition des terres de l'Ohio et établi la ligne des limites avec
les six Nations.
Certes, nous sommes persuadés que le général n'avoit alors en vue que
les pays, qu'il appelle des contrées éloignées, c'est-à-dire, le
détroit, le pays des Illinois, et le bas de l'Ohio; car il dit que «Ce
sont des pays étrangers, dont l'éloignement ne permet de tirer ni des
choses nécessaires à la marine anglaise, ni des bois et des provisions
pour les îles à sucre».--Il dit aussi, «Qu'en formant des établissemens
à une si grande distance, le transport de la soie, du vin et des autres
objets qu'ils produiroient, les rendroit probablement trop chers pour
tous les marchés où l'on voudroit les vendre, et que les habitans
n'auroient à donner que des fourrures en échanges des marchandises
anglaises.»
Ce qui, selon nous, prouve que le général ne vouloit parler que des
établissemens du détroit, du pays des Illinois et du bas de l'Ohio, et
non du territoire, dont nous demandons la concession, c'est qu'il
ajoute:--«Il n'est pas certain que l'établissement de ces contrées ne
fût suivi d'une guerre avec les Indiens, et qu'il ne fallût combattre
pour chaque pouce de terrain.»
Nous avouons franchement qu'il nous est impossible de concevoir pourquoi
les lords commissaires du commerce et des plantations ont chargé leur
rapport de l'opinion du général Gage sur ce qu'il appelle
_l'établissement d'un pays étranger_, établissement qu'on ne pouvoit
entreprendre sans être obligé de combattre pour chaque pouce de terrain.
Nous ne concevons pas plus comment leurs seigneuries ont pu appliquer
cette opinion à l'établissement d'un territoire acheté par le roi,
depuis près de quatre ans, déjà habité par plusieurs milliers d'Anglais,
et où, ainsi que nous le démontrerons dans la suite de ces observations,
les Indiens même, qui vivent sur la rive septentrionale de l'Ohio, ont
demandé qu'on se hâtât d'établir un gouvernement.
Le huitième paragraphe du rapport qui nous concerne, vante beaucoup
l'exactitude et la précision de celui de 1768. Or, ce dernier disoit,
ainsi que nous l'avons déjà observé, que les habitans des colonies du
centre auroient la liberté de s'établir sur les montagnes et sur les
bords de l'Ohio.--Les lords commissaires font aussi un grand éloge de la
lettre du commandant en chef, et citent l'opinion de M. Wright,
gouverneur de la Georgie, au sujet des grandes concessions de terrain
dans l'intérieur de l'Amérique.
Nous aurions désiré qu'en parlant de l'opinion de ce dernier, on nous
eût dit dans quel temps sa lettre fut écrite; s'il connoissoit alors la
situation du pays des montagnes, les dispositions des habitans des
colonies du centre, la douceur du climat des bords de l'Ohio, la
fécondité du sol, le voisinage du Potomack, et la facilité de tirer de
ce pays de la soie, du lin, du chanvre, et beaucoup d'autres objets,
pour les envoyer en Angleterre.--Instruits de ces faits, nous aurions
jugé si, en effet, les connoissances et l'expérience du gouverneur
Wright relativement aux colonies, doivent, ainsi que l'avancent les
lords commissaires, donner dans cette circonstance un grand poids à son
opinion.
Ce que pense le gouverneur Wright nous semble devoir se réduire aux
propositions suivantes.
1º. Que si l'on concède un vaste territoire à une compagnie, qui désire
de le peupler et s'en occupe réellement, on fera sortir d'Angleterre
beaucoup d'habitans.
2º. Que cette colonie formera une espèce d'état séparé et indépendant,
qui voudra se régir lui-même, avoir des manufactures chez lui, et ne
recevoir des provisions ni de la mère-patrie, ni des provinces dans le
voisinage desquelles il se trouvera établi; et que comme il sera
très-loin du centre du gouvernement, des tribunaux et des magistrats, et
conséquemment affranchi de l'inspection des loix, il deviendra bientôt
un réceptacle de brigands.
3º. Qu'il faudroit que les habitans fussent très-nombreux dans le
voisinage de la mer, et que le terrain y fût bien cultivé et amélioré.
4º. Que les idées du gouverneur Wright ne sont point chimériques; qu'il
connoît _un peu_ la situation et l'état des choses en Amérique, et que
d'après quelques petits exemples, il se figure aisément ce qui peut et
doit certainement arriver si l'on ne le prévient à temps[62].
Nous nous permettrons de faire quelques remarques sur ces propositions.
Quant à la première, nous espérons prouver d'une manière satisfaisante,
que les colonies du centre, telles que le New-Jersey, la Pensylvanie, le
Maryland et la Virginie, n'ont presque d'autre terrain vacant, que celui
qu'ont acquis de grands propriétaires pour le revendre à haut prix. Nous
observerons ensuite que les pauvres colons, chargés de beaucoup
d'enfans, ne sont pas en état de payer ce prix; que cela est cause que
plusieurs milliers de familles se sont déjà établies sur l'Ohio; que
nous n'avons nulle envie d'engager aucun des sujets européens de sa
majesté à aller se fixer dans ces contrées; mais que pour les défricher
et les cultiver nous comptons entièrement sur la bonne volonté des
habitans qui seront de trop dans les colonies du centre.
Nous répondrons à l'égard de la deuxième proposition, que nous croyons
seulement nécessaire d'observer que la supposition de voir devenir ce
pays une espèce d'état séparé et indépendant, perd toute sa force,
puisqu'on a proposé d'y établir un gouvernement à l'instant où l'on en
obtiendroit la concession. Les lords commissaires du commerce et des
colonies ne l'ont point désavoué.
Pour la troisième proposition, nous observerons rapidement que nous y
avons pleinement répondu dans la dernière partie de nos remarques sur le
sixième paragraphe.
Enfin, la quatrième proposition ne contient que l'aveu que fait le
gouverneur en disant qu'il connoît _un peu_ la situation et l'état des
choses en Amérique; et que d'après quelques _petits_ exemples, il se
figure aisément ce qui peut et doit certainement arriver, si l'on ne le
prévient à temps.--Nous avouerons que comme le gouverneur ne dit point
quels sont ces petits exemples, nous ne prétendons pas juger, si ce
qu'il se figure peut s'appliquer à l'objet que nous considérons, ou à
quelle autre chose il peut avoir rapport.
Mais, comme les lords commissaires du commerce et des colonies ont jugé
à propos d'insérer dans leur rapport, la lettre du général Gage et celle
du gouverneur Wright, il est nécessaire que nous citions l'opinion de
l'assemblée des citoyens de Virginie sur l'objet dont il est question.
Cette opinion se trouve dans la pétition que cette assemblée a adressée
au roi le 4 août 1767, et que M. Montague, agent de la colonie, a
remise, vers la fin de la même année, aux lords commissaires du commerce
et des colonies.--Voici ce que disent les citoyens de Virginie:--«Nous
espérons humblement que nous obtiendrons votre royale indulgence, quand
nous vous dirons que notre opinion est que le service de votre majesté
et l'intérêt général, de vos possessions en Amérique, exigent qu'on
continue à encourager[63] l'établissement des terres de ces
frontières.--L'assemblée observe que par ce moyen, des hommes qui ont
des propriétés et sont les sujets fidèles du gouvernement, feront de
nouveaux établissemens. Mais si l'on continue à s'y opposer, nous avons
les plus fortes raisons de croire que ce pays deviendra le réfuge des
vagabonds, des gens qui braveront l'ordre et les loix, et qui, avec le
temps, peuvent former un corps funeste à la paix et au gouvernement
civil de cette colonie.»
Nous allons maintenant faire quelques observations sur les neuvième,
dixième et onzième paragraphes du rapport des lords commissaires du
commerce et des colonies.
Dans le neuvième, les lords commissaires disent:--«Qu'une des choses,
qui doivent engager à rejeter la proposition des pétitionnaires, c'est
ce qu'on dit du grand nombre d'habitans qu'il y a déjà sur les montagnes
et sur les bords de l'Ohio».--Nous prouverons, d'après des témoignages
incontestables, qu'il y a, en effet, jusqu'à cinq mille familles, qui,
l'une dans l'autre, sont au moins de six personnes chacune;
indépendamment de quelques milliers de familles, qui sont aussi établies
sur les montagnes dans les limites de la province de Pensylvanie.--
Leurs seigneuries ajoutent:--«Que si leur raisonnement est de quelque
poids, il doit certainement déterminer les lords du conseil privé à
conseiller à sa majesté d'employer tous les moyens pour arrêter les
progrès de ces établissemens, et non de faire aucune concession de
territoire qui les favorise.»