désirent d'élever leurs enfans au travail, et de leur assurer une
propriété, peuvent aussi passer en Amérique. Ils y trouveront des
ressources dont ils manquent en Europe. Là, ils pourront apprendre et
exercer des arts mécaniques, sans que cela leur procure aucun
désagrément. Au contraire, leur travail leur attirera du respect. Là, de
petits capitaux employés à acheter des terres qui acquièrent chaque jour
plus de prix par l'accroissement de la population, donnent à ceux qui en
font cet usage, la certitude de laisser d'assez grandes fortunes à leurs
enfans.
L'auteur de cet écrit a vu plusieurs exemples de grands terrains,
achetés à raison de dix livres sterlings pour cent acres, dans le pays,
qu'on appeloit alors les frontières de la Virginie, lesquels, au bout de
vingt ans, ayant été défrichés, et se trouvant en-deçà de nouveaux
établissemens, ont été vendus trois livres sterlings l'acre. L'acre
américain est le même que l'acre anglais et l'acre de Normandie[39].
Ceux qui veulent connoître le gouvernement des Américains, doivent lire
les constitutions des différens États-Unis, et les articles de
confédération qui les lient les uns aux autres, sous la direction d'une
assemblée générale, appelée _Congrès_. Ces constitutions ont été
imprimées en Amérique, par ordre du congrès. L'on en a fait deux
éditions à Londres, et la traduction française en a été publiée
dernièrement à Paris.
Depuis quelque temps, divers princes de l'Europe, croyant qu'il y auroit
de l'avantage pour eux à multiplier les manufactures dans leurs états,
de manière à diminuer l'importation des marchandises étrangères, ont
cherché à attirer des ouvriers des autres pays, en leur accordant de
gros salaires et des privilèges.--Beaucoup de personnes, qui prétendent
être très-habiles dans divers genres de manufactures précieuses,
s'imaginant que l'Amérique devoit avoir besoin d'elles, et que le
congrès seroit probablement disposé à imiter les princes dont je viens
de faire mention, lui ont proposé de se rendre dans les États-Unis, à
condition qu'il paieroit leur passage et qu'il leur donneroit des
terres, des appointemens, et des privilèges pour un certain nombre
d'années. Mais si ces personnes lisent les articles de la confédération
des États-Unis, elles verront que le congrès n'a ni le pouvoir ni
l'argent nécessaire pour faire ce qu'elles désirent. Si de tels
encouragemens peuvent avoir lieu, ce n'est que de la part du
gouvernement de quelqu'un des états. Cependant, cela arrive rarement en
Amérique; et quand on l'a fait, le succès a souvent mal répondu aux
espérances. On a vu que le pays n'étoit pas encore assez avancé pour
engager des particuliers à y établir des manufactures. La main-d'oeuvre
y est communément trop chère; il est trop difficile d'y rassembler des
journaliers, parce que chacun veut y travailler pour son compte; et le
bas prix des terres y excite beaucoup d'ouvriers à abandonner leur
métier pour s'adonner à l'agriculture.
Le peu de manufactures qui y ont réussi, sont celles qui exigent peu de
bras, et dans lesquelles la plus grande partie du travail se fait avec
des machines. Les marchandises trop volumineuses, et qui ne sont pas
d'un prix assez considérable pour supporter les dépenses du fret,
peuvent être faites dans le pays et vendues à meilleur marché, que
lorsqu'on les y transporte. Mais ce ne sont que ces sortes d'objets
qu'il est avantageux d'y fabriquer lorsqu'on en trouve le débit. Les
fermiers américains ont tous les ans beaucoup de laine et de lin: mais
au lieu d'en exporter, on emploie le tout dans le pays. Chaque fermier a
chez lui sa petite manufacture pour l'usage de sa famille. L'on a
essayé, dans plusieurs provinces, d'acheter une grande quantité de laine
et de lin, pour les faire filer et tisser, et former des établissemens
où l'on pût vendre beaucoup de toile et d'étoffes de laine: mais ces
projets n'ont presque jamais réussi, parce que les marchandises
pareilles qui viennent de l'étranger, sont moins chères.
Lorsque le gouvernement a été invité à soutenir ces établissemens, par
des encouragemens, par des avances de fonds, ou en mettant des impôts
sur l'importation des marchandises étrangères, il a presque toujours
refusé; car il a pour principe que si le pays est déjà en état d'avoir
des manufactures, des particuliers trouveront assez d'avantage à les
entreprendre; et que s'il ne l'est pas encore, c'est une folie de
vouloir forcer la nature.
L'établissement de grandes manufactures exige qu'il y ait un grand
nombre de pauvres ouvriers, qui travaillent pour un faible salaire. Il
peut y avoir de ces pauvres ouvriers en Europe: mais il ne s'en trouvera
point en Amérique, jusqu'à ce que toutes les terres soient occupées et
cultivées, et qu'il y ait un surcroît de population, qui, ne pouvant
avoir de terres, manque de travail.
Les manufactures de soieries sont, dit-on, naturelles en France, comme
celles de drap en Angleterre; parce que chacun de ces pays produit
abondamment les matières premières. Mais si l'Angleterre vouloit
fabriquer des soieries, comme elle fabrique des draps, et la France
fabriquer des draps, comme elle fabrique des soieries, ces entreprises
contre nature auroient besoin d'être soutenues par des prohibitions
mutuelles, ou par des droits considérables mis sur les marchandises
importées d'un de ces états dans l'autre. Par ce moyen les ouvriers
feroient payer un plus haut prix aux consommateurs, tandis que le
surcroît de salaires qu'ils recevroient, ne les rendroit ni plus
heureux, ni plus riches, car ils boiroient davantage et travailleroient
moins.
Les gouvernemens américains croient donc ne pas devoir encourager ces
sortes de projets. Aussi, ni les marchands, ni les ouvriers, ne font la
loi à personne. Si le marchand veut vendre trop cher une paire de
souliers qui vient de l'étranger, l'acheteur s'adresse à un cordonnier;
et si le cordonnier demande un trop haut prix, l'acheteur retourne an
marchand: ainsi la concurrence retient dans de justes limites le
marchand et l'ouvrier. Cependant le cordonnier gagne en Amérique,
beaucoup plus qu'il ne gagneroit en Europe, parce qu'il peut ajouter au
prix qu'il vend ses souliers, une somme presqu'égale aux dépenses de
fret, de commission, d'assurances, que fait nécessairement payer le
marchand. Il en est de même pour les ouvriers dans tous les autres arts
mécaniques. Aussi, les artisans vivent en général beaucoup mieux en
Amérique qu'en Europe; et ceux qui sont économes ramassent aisément de
quoi vivre dans leur vieillesse, et laisser du bien à leurs enfans.--Les
hommes qui ont un métier peuvent donc avoir de l'avantage à aller
s'établir dans les États-Unis.
L'Europe est depuis long-temps habitée; et là, les arts, les métiers,
les professions de toute espèce sont si bien fournis, qu'il est
difficile à un pauvre homme, qui a des enfans, de les placer de manière
à leur faire gagner, ou apprendre à gagner une honnête subsistance.
L'artisan qui craint de se créer des rivaux refuse de prendre des
apprentis, à moins qu'on ne lui donne de l'argent, qu'on ne les
nourrisse ou qu'on ne se soumette à d'autres conditions trop onéreuses
pour les parens. Aussi les jeunes gens restent souvent dans l'ignorance
de tout ce qui pourroit leur être utile, et ils sont obligés, pour
vivre, de devenir soldats, domestiques ou voleurs.
En Amérique, l'augmentation continuelle de la population, empêche qu'on
n'ait cette crainte de se créer des rivaux. Les ouvriers y prennent
volontiers des apprentis, parce qu'ils espèrent retirer du profit de
leur travail, pendant tout le temps qui s'écoulera depuis l'époque où
ils sauront leur métier, jusqu'au terme stipulé dans leur contrat. Il
est donc facile aux familles pauvres de faire élever utilement leurs
enfans; et les ouvriers sont si portés à avoir des apprentis, que
plusieurs d'entr'eux donnent de l'argent aux parens, pour avoir des
garçons de dix à quinze ans, et les garder jusqu'à ce qu'ils en aient
vingt-un. Par ce moyen beaucoup de pauvres parens ont, à leur arrivée en
Amérique, ramassé assez d'argent, pour acheter des terres, s'y établir,
et subsister, en les cultivant avec le reste de leur famille.
Les contrats d'apprentissage se font en présence d'un magistrat, qui en
règle les conditions, conformément à la raison et à la justice; et comme
il a en vue de voir former un citoyen utile, il oblige le maître de
s'engager, par écrit, non-seulement à bien nourrir l'apprenti, à
l'habiller, à le blanchir, à le loger, et à lui donner un habillement
complet à la fin de l'apprentissage, mais encore à lui faire apprendre à
lire, à écrire, à chiffrer, et à lui enseigner sa profession, ou
quelqu'autre par laquelle il puisse être en état de gagner sa vie, et
d'élever une famille.
Une copie de cet acte est remise à l'apprenti ou à ses parens, et le
magistrat en garde la minute, à laquelle on peut avoir recours, en cas
que le maître manque à quelqu'une de ses obligations.
Ce désir qu'ont les maîtres, d'avoir beaucoup de mains employées à
travailler pour eux, les engage à payer le passage des personnes de l'un
et de l'autre sexe, qui arrivent jeunes en Amérique, et conviennent de
les servir pendant deux, trois ou quatre ans. Les jeunes gens, qui
savent déjà travailler, s'engagent pour un terme moins long,
proportionné à leur talent et au profit qu'on peut retirer de leur
service. Ceux qui ne savent rien faire donnent plus de temps, à
condition qu'on leur enseignera un métier, que leur pauvreté ne leur
avoit pas permis d'apprendre dans leur pays.
Comme la médiocrité de fortune est presque générale en Amérique, les
habitans sont obligés de travailler pour vivre. Aussi on y voit rarement
cette foule de vices qu'enfante l'oisiveté. Un travail constant est le
conservateur des moeurs et de la vertu d'un peuple. Les jeunes gens ont
moins de mauvais exemples en Amérique qu'ailleurs; et c'est une
considération qui doit flatter les parens. On peut ajouter à cela qu'une
religion grave y est, sous différentes dénominations, non-seulement
tolérée, mais respectée et pratiquée.--L'athéisme y est inconnu.
L'incrédulité y est rare et secrète; de sorte qu'on peut y vivre jusqu'à
un âge très-avancé sans y avoir à souffrir de la présence d'un athée ou
d'un mécréant. La providence semble manifester son approbation de la
tolérance et de la douceur avec lesquelles les différentes sectes s'y
traitent mutuellement, par la prospérité qu'elle daigne accorder à tout
le pays.
[35] La province de Massachusett, dont Boston est la capitale. (_Note
du Traducteur._)
[36] C'est-à-dire l'homme blanc.
[37] . . . . . . . . . . Born
Merely to eat up the corn.
WOTTS.
[38] Lubberland.
[39] Le département de la Seine-Inférieure. Cet acre n'existe plus
depuis que la république a sagement établi l'égalité des mesures.
(_Note du Tra._)
DISCOURS PRONONCÉ DANS LA DERNIÈRE CONVENTION DES ÉTATS-UNIS.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT,
J'avoue qu'en ce moment je n'approuve pas entièrement notre
constitution: mais je ne sais point si, par la suite, je ne
l'approuverai pas; car, comme j'ai déjà vécu long-temps, j'ai souvent
éprouvé que l'expérience ou la réflexion me fesoit changer d'opinion sur
des sujets très-importans, et que ce que j'avois d'abord cru juste, me
sembloit ensuite tout différent. C'est pour cela que plus je deviens
vieux, et plus je suis porté à me défier de mon propre jugement, et à
respecter davantage le jugement d'autrui.
La plupart des hommes, ainsi que la plupart des sectes religieuses, se
croient en possession de la vérité, et s'imaginent que quand les autres
ont des opinions différentes des leurs, c'est par erreur. Steel, qui
étoit un protestant, dit dans une épitre dédicatoire an pape, «Que la
seule différence qu'il y ait, entre l'église romaine et l'église
protestante, c'est que l'une se croit infaillible, et que l'autre pense
n'avoir jamais tort».--Mais quoique beaucoup de gens ne doutent pas plus
de leur propre infaillibilité que les catholiques de celle de leur
église, peu d'entr'eux ne l'avouent pas aussi naturellement qu'une dame
française, qui, dans une petite dispute qu'elle avoit avec sa soeur, lui
disoit:--«Je ne sais pas, ma soeur, comment cela se fait; mais il me
semble qu'il n'y a que moi, qui ai toujours raison[40].»
J'accepte notre constitution, avec tous ses défauts, si tant est,
pourtant, que les défauts que j'y trouve, y soient réellement. Je pense
qu'un gouvernement général nous est nécessaire. Quelque forme qu'ait un
gouvernement, il n'y en a point qui ne soit avantageux, s'il est bien
administré. Je crois qu'il est vraisemblable que le nôtre sera
administré sagement pendant plusieurs années; mais que, comme tous ceux
qui l'ont précédé, il finira par devenir despotique, lorsque le peuple
sera assez corrompu, pour ne pouvoir plus être gouverné que par le
despotisme.
Je déclare en même-temps, que je ne pense pas que les conventions que
nous aurons par la suite, puissent faire une meilleure constitution que
celle-ci; car lorsqu'on rassemble un grand nombre d'hommes pour
recueillir le fruit de leur sagesse collective, on rassemble
inévitablement avec eux, leurs préjugés, leurs erreurs, leurs passions,
leurs vues locales et leurs intérêts personnels. Une telle assemblée
peut-elle donc produire rien de parfait? Non sans doute, Mr. le
président; et c'est pour cela que je suis étonné que notre constitution
approche autant de la perfection qu'elle le fait. J'imagine même qu'elle
doit étonner nos ennemis, qui se flattent d'apprendre que nos conseils
seront confondus comme les hommes qui voulurent construire la tour de
Babylone, et que nos différens états sont au moment de se diviser dans
l'intention de se réunir ensuite pour s'égorger mutuellement.
Oui, Mr. le président, j'accepte notre constitution, parce que je n'en
attend pas de meilleure, et parce que je ne suis pas sûr qu'elle n'est
pas la meilleure. Je sacrifie au bien public l'opinion que j'ai
contr'elle. Tandis que j'ai été dans les pays étrangers, je n'ai jamais
dit un seul mot sur les défauts que j'y trouve. C'est dans cette
enceinte que sont nées mes observations, et c'est ici qu'elles doivent
mourir. Si en retournant vers leurs constituans, les membres de cette
assemblée, leur fesoient part de ce qu'ils ont à objecter contre la
constitution, ils empêcheroient qu'elle fût généralement adoptée, et
préviendroient les salutaires effets que doit avoir parmi les nations
étrangères, ainsi que parmi nous, notre réelle ou apparente unanimité.
La force et les moyens qu'a un gouvernement pour faire le bonheur du
peuple, dépendent beaucoup de l'opinion; c'est-à-dire, de l'idée
générale qu'on se forme de sa bonté, ainsi que de la sagesse et de
l'intégrité de ceux qui gouvernent.
J'espère donc que par rapport à nous-mêmes, qui fesons partie du peuple,
et par rapport à nos descendans, nous travaillerons cordialement et
unanimement à faire aimer notre constitution, partout où nous pourrons
avoir quelque crédit, et nous tournerons nos pensées, nous dirigerons
nos efforts vers les moyens de la faire bien administrer.
Enfin, Mr. le président, je ne puis m'empêcher de former un voeu, c'est
que ceux des membres de cette convention, qui peuvent encore avoir
quelque chose à objecter contre la constitution, veuillent, ainsi que
moi, douter un peu de leur infaillibilité, et que pour prouver que nous
avons agi avec unanimité, ils mettent leur nom au bas de cette charte.
* * * * *
--On fit la motion d'ajouter à la convention des États-Unis, cette
formule:--«Fait en convention, d'un consentement unanime, etc.»--La
motion passa, et la formule fut ajoutée.
[40] Franklin ne cite pas très-exactement cette anecdocte, qui se
trouve dans les _Mémoires de madame de Stalh_, née mademoiselle
Delaunay. (_Note du Traducteur._)
PROJET D'UN COLLÉGE ANGLAIS, PRÉSENTÉ AUX CURATEURS DU COLLÉGE DE
PHILADELPHIE.
Il faut que, pour être admis dans ce collége, chaque écolier soit au
moins en état de bien prononcer les syllabes en lisant, et d'écrire
passablement. Aucun écolier ne pourra y être reçu au-dessous de l'âge
de.... ans.
PREMIÈRE CLASSE, OU CLASSE INFÉRIEURE.
Il faut que dans cette classe, on enseigne aux écoliers les règles de la
grammaire anglaise, et qu'en même-temps on prenne soin de les faire bien
ortographier. Peut-être la meilleure manière d'apprendre l'ortographe
est de mettre toujours ensemble les deux écoliers qui ont le même degré
de capacité. Il faut que ces deux rivaux se disputent la victoire, et
que chacun d'eux propose, tous les jours, à l'autre, d'ortographier des
mots différens. Celui qui écrira correctement le plus grand nombre des
mots proposés par son adversaire, aura la victoire; et celui qui la
remportera le plus souvent dans un mois, obtiendra, pour prix, un petit
livre, ou quelqu'autre chose utile à ses études.
Cette méthode fixe l'attention des enfans sur l'ortographe, et fait
qu'ils écrivent de bonne heure très-correctement. Il est honteux pour un
homme d'ignorer l'ortographe de sa propre langue, au point de confondre
les mots qui ont le même son et une différente signification. Celui qui
a le sentiment de son insuffisance à cet égard, et qui cependant a de
l'esprit et des connoissances, a de la répugnance pour écrire, même la
lettre la plus simple.
Il faut que dans la première classe, les écoliers ne lisent que des
morceaux fort courts, tels que les Fables de Croxal, et de petites
histoires. En leur donnant leur leçon, on doit la leur lire, leur
expliquer les mots difficiles qu'elle contient et ensuite leur donner le
temps de l'apprendre par coeur, avant qu'ils la lisent au maître.
Celui-ci doit prendre garde qu'ils lisent sans trop de rapidité, et
qu'ils observent exactement les endroits où la voix doit se reposer.
On doit former pour leur usage, un vocabulaire des mots les plus
difficiles, avec leur explication; et chaque jour ils pourront apprendre
par coeur un certain nombre de ces mots, ce qui exercera leur mémoire.
S'ils ne les apprennent pas, ils peuvent au moins les écrire dans un
petit cahier, ce qui les aidera à s'en rappeler la signification, et en
même-temps, leur formera un petit dictionnaire qui, par la suite, leur
sera utile.
SECONDE CLASSE.
Là, on doit enseigner à lire avec attention, et avec les modulations de
la voix, analogues au sujet de l'ouvrage qu'on lit et aux sentimens
qu'on veut exprimer.
Les leçons à étudier dans cette classe, ne doivent pas excéder la
longueur des discours du _Spectateur_; et même ceux de ces discours qui
sont le plus aisés, peuvent très-bien servir à ces leçons. C'est le soir
qu'on doit donner ces leçons aux écoliers, afin qu'ils aient le temps de
les étudier pour le matin. Il faut qu'on les accoutume d'abord à rendre
compte de quelques parties du discours, et à en construire une ou deux
phrases: cela les obligera à avoir fréquemment recours à leur grammaire,
et à en fixer les principales règles dans leur mémoire; ensuite, il faut
qu'ils sachent expliquer l'intention de l'écrivain, le but de l'ouvrage,
et dire quelle est la signification de chaque phrase et même de chaque
mot extraordinaire. Cela leur rendra bientôt familiers le sens et la
force des termes, et leur donnera la très-utile habitude de lire avec
attention.
Le maître doit lire le discours avec le ton et la dignité convenables,
et employer même les gestes, lorsque cela est nécessaire, afin que ses
écoliers puissent imiter sa manière.
Quand l'auteur a employé une expression qui manque de justesse, il faut
le faire observer aux écoliers. Mais on doit, sur-tout, leur faire
particulièrement remarquer les beautés d'un ouvrage.
On doit aussi varier les lectures, de manière que la jeunesse apprenne à
connoître les bons styles de tout genre, soit en prose, soit en vers, et
la manière différente dont il convient de les lire. Il faut leur donner,
tantôt une histoire bien écrite, quelque partie d'un sermon, la harangue
d'un général à ses soldats, tantôt un morceau de tragédie, ou de
comédie, une ode, une satire, une lettre, des vers blancs, et un passage
d'_Hudibras_ ou de quelque poëme héroïque. Mais ces écrits doivent être
bien choisis, et contenir quelqu'instruction propre à former l'esprit
des jeunes gens, et à leur inspirer le goût des bonnes moeurs.
Il est nécessaire que les écoliers commencent par étudier les leçons, et
qu'ils les entendent bien, avant de les lire tout haut; en conséquence,
il faut que chaque écolier ait un petit dictionnaire anglais, afin de
pouvoir y chercher le sens des mots qui lui paroissent difficiles. Quand
nos enfans lisent de l'anglais en notre présence, nous nous imaginons
qu'ils entendent tout ce qu'ils lisent, parce que nous l'entendons
nous-même, et parce que c'est notre langue naturelle. Mais le fait est
qu'ils lisent souvent comme les perroquets parlent, comprenant très-peu,
ou plutôt ne comprenant rien de ce qu'ils disent.
Il est impossible qu'un lecteur donne à sa voix le ton convenable, et
prononce avec justesse, à moins que son esprit ne précède sa voix, et ne
sente bien ce qu'il dit. La coutume qu'on a d'exercer les enfans à lire
haut ce qu'ils n'entendent pas, occasionne cette manière monotone qui
est si commune parmi les lecteurs; et lorsqu'on s'y est une fois
accoutumé, il est très-difficile de s'en corriger. Aussi, parmi
cinquante lecteurs, à peine s'en trouve-t-il un de bon. La rareté des
gens qui lisent bien, est cause que les écrits qu'on publie dans le
dessein d'influer sur les opinions des hommes, ou pour leur avantage,
ont toujours la moitié moins d'effet. Si dans chaque canton il y avoit
seulement un homme qui sût bien lire, un bon orateur auroit sur toute
une nation, le même avantage et le même effet qu'il a dans l'assemblée
où il parle; et il sembleroit alors que sa voix seroit entendue de tous
ses concitoyens.
TROISIÈME CLASSE.
Dans cette classe, on doit apprendre à parler avec justesse et avec
grâce; ce qui a beaucoup de rapport avec l'art de bien lire, et le suit
naturellement dans les études de la jeunesse. Là, il faut que les
écoliers commencent à apprendre les élémens de la rhétorique, d'après un
traité abrégé et propre à leur faire connoître les tropes, les figures.
On doit, en outre, leur faire remarquer leurs fautes contre la
grammaire, leur mauvais accent, leurs phrases peu correctes, et
généralement tous les vices de leur élocution.
On doit leur faire apprendre par coeur et réciter avec action, de
courtes harangues qui se trouvent dans l'histoire romaine, ou dans
d'antres histoires, ainsi que des discours tirés des débats
parlementaires. On peut aussi leur apprendre à déclamer les meilleures
scènes de nos belles tragédies et comédies, en choisissant toutefois
celles où il n'y a rien qui puisse nuire aux moeurs de la jeunesse.
Enfin, il faut avoir le plus grand soin de les former dans l'art de la
parole, d'après les meilleurs modèles.
Pour les perfectionner davantage et varier un peu leurs études, on doit
commencer à leur faire lire l'histoire, après qu'ils ont gravé dans leur
mémoire une petite table des principales époques de la chronologie.
_L'Histoire ancienne_ et l'_Histoire romaine de Rollin_ sont celles
qu'il faut mettre entre leurs mains, ainsi que les meilleures histoires
d'Angleterre et des colonies anglaises. Ils les liront à des heures
convenables, et continueront dans les autres classes où ils passeront.
Il faut exciter l'émulation parmi les enfans, en donnant chaque semaine
de petits prix ou d'autres encouragemens à ceux qui sont le mieux en
état de citer les noms des personnes, les temps et les lieux, dont il
est parlé dans ce qu'ils ont lu. Cela les engagera à lire avec plus
d'attention, et à mieux apprendre l'histoire. En fesant des remarques
sur l'histoire, le maître a de fréquentes occasions d'instiller dans
l'esprit de ses élèves, une instruction variée, et de former leur
jugement en leur inspirant le goût d'une morale pure.