nouvelle liberté, et que cette jalousie n'étoit pas, par elle-même, un
défaut: mais que quand ils se laissèrent séduire par un homme
artificieux, qui prétendoit n'avoir en vue que le bien public, et ne
songer en aucune manière à ses intérêts particuliers, et qu'ils
s'opposèrent à l'établissement de la nouvelle constitution, ils
s'attirèrent beaucoup d'embarras et de malheurs. On voit, en outre, dans
cette inappréciable histoire, que lorsqu'au bout de plusieurs siècles,
la constitution fut devenue ancienne, qu'on en eut abusé et qu'on
proposa d'y faire des changemens, la populace qui avoit accusé Moyse
d'ambition et de s'être fait prince, et qui avoit crié:--«Lapidez-le,
lapidez-le», fut encore excitée par les grands-prêtres et par les
scribes, et reprochant au Messie de vouloir se faire roi des Juifs,
cria:--«Crucifiez-le, crucifiez-le.»--
Tout cela nous apprend qu'une sédition populaire contre une mesure
publique, ne prouve pas que cette mesure soit mauvaise, encore que la
sédition soit excitée et dirigée par des hommes de distinction.
Je conclus, en déclarant que je ne prétends pas qu'on infère de ce que
je viens de dire, que notre convention nationale a été divinement
inspirée, quand elle nous a donné une constitution fédérative, parce
qu'on s'est déraisonnablement et violemment opposé à cette constitution.
Cependant j'avoue que je suis si persuadé que la providence s'occupe du
gouvernement général du monde, que je ne puis croire qu'un événement qui
importe au bien-être de plusieurs millions d'hommes, qui existent déjà
ou qui doivent exister, ait lieu sans qu'il soit préparé, influencé et
réglé par cet esprit bienfaisant, tout-puissant et présent partout,
duquel émanent tous les autres esprits.
[26] Nombres, chap. 14.
[27] Nombres, chap. 14, vers. 3.--«Et ils se réunirent tous contre
Moyse et Aaron, et leur dirent: Vous prenez trop sur vous. Vous
savez que toutes les assemblées sont saintes, ainsi que chaque
membre de ces assemblées: pourquoi donc vous élevez-vous au-dessus
de l'assemblée?»
[28] Nombres, chap. 7.
[29] Exode, chap. 35, vers. 22.
[30] Nombres, chap. 3, et Exode, chap. 30.
[31] Nombres, chap. 14, vers. 13.--«Tu regardes comme peu de chose de
nous avoir ôtés d'une terre où coule le lait et le miel, et de nous
faire périr dans le désert, pourvu que tu deviennes notre prince
absolu».
[32] Nombres, chap. 3.
[33] Exode, chap. 30.
[34] Nombres, chap. 14.
SUR L'ÉTAT INTÉRIEUR DE L'AMÉRIQUE, OU TABLEAU DES VRAIS INTÉRÊTS DE CE
VASTE CONTINENT.
La tradition rapporte que les premiers Européens qui s'établirent à la
Nouvelle-Angleterre, éprouvèrent beaucoup de peines et de difficultés,
comme cela arrive ordinairement quand un peuple civilisé fonde une
colonie dans un pays sauvage. Ils étoient portés à la piété, et ils
demandoient des secours au ciel, par des prières et des jeûnes fréquens.
Cet objet de leurs méditations constantes et de leurs entretiens, tenoit
leurs esprits dans la tristesse et le mécontentement; et semblables aux
enfans d'Israël, plusieurs d'entr'eux désiroient de retourner dans cette
Égypte, que la persécution les avoit engagés à abandonner.
Un jour qu'on proposa dans une assemblée de proclamer un nouveau jeûne,
un fermier, plein de bon sens, se leva et observa:--«Que les
inconvéniens auxquels ils étoient exposés, et pour lesquels leurs
plaintes avoient si souvent fatigué le ciel, n'étoient pas si grands
qu'ils auroient pu le craindre, et qu'ils diminuoient chaque jour, à
mesure que la colonie se fortifioit; que la terre commençoit à compenser
leur travail et à fournir libéralement à leur subsistance; que la mer et
les rivières étoient remplies de poisson; que la température étoit
douce, le climat sain; qu'ils pouvoient sur-tout, jouir pleinement de la
liberté civile et religieuse; qu'il croyoit donc qu'il falloit
s'entretenir de pareils sujets, parce qu'ils étoient plus consolans,
plus propres à les rendre contens de leur situation; et qu'il convenoit
mieux à la gratitude, qu'ils devoient à l'Être-Suprême, de proclamer, au
lieu d'un jeûne, un jour d'action de graces.»
L'avis de ce bon cultivateur fut goûté; et depuis ce moment, les
habitans de la colonie ont eu, chaque année, assez de motifs de félicité
publique, pour pouvoir en remercier Dieu; et en conséquence, un jour
d'action de graces a été constamment ordonné par eux et religieusement
observé.
Je vois dans les différentes gazettes des États-Unis, de fréquentes
réflexions sur la dureté du temps, la décadence du commerce, la rareté
de l'argent.--Mon intention n'est point d'affirmer que ces plaintes sont
totalement dénuées de fondement. Il n'y a aucun pays, aucun état, où
quelques individus n'éprouvent des difficultés à gagner leur vie; où des
gens qui n'ont point de métier lucratif, manquent d'argent, parce qu'ils
n'ont rien à donner pour s'en procurer; et il est toujours au pouvoir
d'un petit nombre d'hommes, de faire beaucoup de bruit.--Mais observons
froidement la situation générale de nos affaires, et peut-être nous
paroîtra-t-elle moins triste qu'on ne l'a imaginé.
La grande occupation du continent de l'Amérique septentrionale, est
l'agriculture. Four un artisan ou un marchand, nous comptons au moins
cent laboureurs qui, pour la plupart, cultivent leurs propres champs, et
en retirent non-seulement leur subsistance, mais aussi de quoi se vêtir,
de sorte qu'ils ont besoin de fort peu de marchandises étrangères; et
qu'ils vendent, en outre, une assez grande quantité de denrées pour
accumuler insensiblement beaucoup d'argent.
La providence est si bienfaisante envers ce pays, le climat y est si
favorable, qu'à compter des trois ou quatre premières années de son
établissement, où nos pères eurent à y supporter beaucoup de peine et de
fatigue, on n'y a presque jamais entendu parler de disette: au
contraire, quoique quelques années aient été plus ou moins fécondes,
nous avons toujours eu assez de provisions pour nous nourrir, et même
pour exporter. La récolte de l'année dernière a été généralement
abondante; et cependant le fermier n'a jamais vendu aussi cher ce qu'il
a livré au commerce, ainsi que l'attestent les prix courans qu'on a
publiés. La valeur des terres augmente continuellement, à mesure que la
population s'accroît. En un mot, le fermier est en état de donner de si
bons gages à ceux qui travaillent pour lui, que tous ceux qui
connoissent l'ancien monde, doivent convenir qu'il n'y a pas d'endroit
où les manouvriers soient si bien nourris, si bien vêtus, si bien logés,
que dans les États-Unis de l'Amérique.
Si nous entrons dans nos cités, nous voyons que, depuis la révolution,
les propriétaires des maisons et des terreins qui y sont compris, ont vu
considérablement augmenter leur fortune. Les loyers se sont élevés à un
prix étonnant; ce qui fait multiplier les bâtisses et fournit du travail
à un nombre immense d'ouvriers. L'accroissement du luxe, et la vie
splendide de ceux qui sont devenus riches, entretiennent aussi beaucoup
de monde. Les ouvriers demandent et obtiennent un prix plus haut que
dans aucune autre partie du monde, et ils sont toujours payés comptant.
Cette classe n'a donc pas à se plaindre de la dureté du temps; et elle
compose une très-grande partie des habitans des villes.
Comme je vis fort loin de nos pêcheries américaines, je ne peux pas en
parler avec beaucoup de certitude. Mais j'ai entendu dire que
l'estimable classe d'hommes qu'on y emploie, est la moins bien payée, ou
qu'elles ont moins de succès qu'avant la révolution. Ceux qui font la
pêche de la baleine, ont été privés d'un marché où ils alloient vendre
leur huile: mais je sais qu'il s'en ouvre un autre qui pourra leur être
également avantageux; et les demandes de chandelle de spermaceti
augmentent chaque jour; ce qui conséquemment, en fait hausser le prix.
Restent à présent les détailleurs, ou ceux qui tiennent des boutiques.
Quoiqu'ils ne composent qu'une petite partie de la nation, leur nombre
est considérable, et même trop pour le genre d'affaires qu'ils ont
entrepris; car dans tous les pays, la consommation des marchandises a
ses limites, qui sont les facultés du peuple, c'est-à-dire, ses moyens
d'acheter et de payer. Si les marchands calculent mal ces proportions,
et qu'ils importent trop de marchandises, ils doivent nécessairement
trouver difficilement à vendre l'excédent; et quelques-uns d'entr'eux
diront que le commerce languit. L'expérience les rendra, sans doute,
sages, et ils importeront moins. Si trop d'artisans des villes, et de
fermiers de la campagne deviennent marchands, dans l'espoir de mener une
vie plus agréable, la quantité d'occupation de ce genre divisée entr'eux
tous, est trop peu de chose pour chacun en particulier; et ils doivent
se plaindre de la décadence du commerce. Ils disent aussi que cela n'est
dû qu'à la rareté de l'argent; tandis que, dans le fait, l'inconvénient
provient moins de la diminution des acheteurs, que de la multiplicité
des vendeurs; et si les fermiers et les ouvriers qui se sont faits
marchands, retournoient à leur charrue et à leurs outils, il y auroit
assez de veuves et d'autres femmes pour tenir les boutiques, et elles
trouveroient suffisamment à gagner dans ce commerce de détail.
Quiconque a voyagé dans les différentes parties de l'Europe, et a
observé combien peu on y voit de gens riches ou aisés, en comparaison
des pauvres; combien peu de gens y sont grands propriétaires, en
comparaison de la multitude de misérables ouvriers mal payés, et de
journaliers déguenillés et souffrant la faim; quiconque, dis-je, se
rappelle ce tableau, et contemple l'heureuse médiocrité qui règne dans
les états américains, où le cultivateur travaille pour lui-même et
entretient sa famille dans une honnête abondance, doit, ce me semble,
juger que nous avons raison de bénir la divine providence, qui a mis
tant de différence en notre faveur, et être convaincu qu'aucune nation
connue, ne jouit d'une plus grande portion de félicité humaine.
Il est vrai que la discorde et l'esprit de parti troublent quelques-uns
des États-Unis. Mais regardons en arrière, et demandons-nous s'ils en
ont jamais été exempts? Ce mal existe par-tout où fleurit la liberté, et
peut-être aide-t-il à la conserver. Le choc des sentimens opposés fait
souvent jaillir des étincelles de vérité, qui produisent une lumière
politique. Les diverses factions qui nous divisent, tendent toutes au
bien public; et il n'y a réellement de différence entr'elles, que dans
la manière d'y parvenir. Les choses, les actions, les opinions, tout
enfin, se présente à l'esprit sous des points de vue si différens, qu'il
n'est pas possible que nous pensions, tous à-la-fois, de la même
manière, sur un objet quelconque, tandis qu'à peine le même homme en a
la même idée en différens temps. L'esprit de parti est donc le lot
commun de l'humanité; et celui qui règne chez nous n'est ni plus
dangereux, ni moins utile que celui des autres pays et des autres
siècles qui ont joui, au même degré que nous, de l'extrême bonheur d'une
liberté politique.
Quelques-uns d'entre nous ne sont pas si inquiets de l'état présent de
nos affaires, que de ce qui peut arriver un jour. L'accroissement du
luxe les alarme; et ils pensent que c'est-là ce qui nous conduit à
grands pas vers notre ruine. Ils remarquent qu'il n'y a jamais de revenu
suffisant sans économie; et que toutes les productions annuelles d'un
pays peuvent être dissipées en dépenses vaines et inutiles, et la
pauvreté succéder à l'abondance.--Cela peut-être. Cependant cela arrive
rarement; car il semble qu'il y a chez toutes les nations une plus
grande quantité de travail et de frugalité, contribuant à les enrichir,
que de paresse et d'oisiveté, tendant à les appauvrir; de sorte que tout
balancé, il se fait une accumulation continuelle de richesses.
Songez à ce qu'étoient du temps des anciens Romains, l'Espagne, les
Gaules, la Germanie, la Grande-Bretagne, habitées par des peuples
presqu'aussi pauvres que nos Sauvages; et considérez les richesses
qu'elles possèdent à présent, l'innombrable quantité de villes superbes,
de fermes bien établies, de meubles élégans, de magasins remplis de
marchandises; sans compter l'argenterie, les bijoux et tout le
numéraire. Oui, elles possèdent tout cela, en dépit de leurs
gouvernement exacteurs, dispendieux, extravagans, et de leurs guerres
destructives. Cependant on n'a jamais gêné, dans ces contrées, ni le
luxe, ni les prodigalités de l'opulence.--Ensuite, examinez le grand
nombre de fermiers laborieux et sobres, qui habitent l'intérieur des
états américains, et composent le corps de la nation, et jugez s'il est
possible que le luxe de nos ports de mer puisse ruiner un tel pays.
Si l'importation des objets de luxe pouvoit ruiner un peuple, nous
serions probablement ruinés depuis long-temps, car la nation anglaise
prétendoit avoir le droit de porter chez nous, non-seulement les
superfluités de son pays, mais celles de toutes les autres contrées de
la terre. Nous les achetions, nous les consommions; et cependant nous
avons prospéré et sommes devenus riches. À présent nos gouvernemens
indépendans peuvent faire ce qui leur étoit alors impossible. Ils
peuvent diminuer par des impôts considérables ou empêcher par une
prohibition sévère, ces sortes d'importations; et nous nous enrichirons
davantage, si toutefois, et cela est incertain, le désir de nous parer
de beaux habits, d'être bien meublés, d'avoir des maisons élégantes, ne
doit pas, en excitant le travail et l'industrie, produire beaucoup plus
que ne nous coûtent ces objets.
L'agriculture et les pêcheries des États-Unis sont les grandes sources
de l'accroissement de nos richesses. Celui qui sème un grain de bled,
est peut-être récompensé de sa peine par quarante grains de bled que la
terre lui rend; et celui qui tire un poisson du sein de la mer, en
retire une pièce d'argent.
Nous devons être attentifs à ces choses-là, et nous le serons sans
doute. Alors, les puissances rivales, avec tous leurs actes prohibitifs,
ne pourront pas beaucoup nous nuire. Nous sommes les enfans de la terre
et des mers, et semblables à l'Antée de la fable, si en luttant avec un
Hercule nous avons quelquefois le dessous, le seul attouchement de nos
parens nous rendra la force de renouveler le combat.
AVIS À CEUX QUI VEULENT ALLER S'ÉTABLIR EN AMÉRIQUE.
Plusieurs personnes en Europe, sachant que l'auteur de cet avis connoît
très-bien l'Amérique septentrionale, lui ont parlé ou écrit pour lui
communiquer l'intention où elles sont d'aller s'y établir. Mais il lui
semble qu'elles ont formé ce projet par ignorance, et en se fesant de
fausses idées de ce qu'on peut se procurer dans le pays où elles veulent
se rendre. Ainsi, il croit devoir donner ici quelques notions plus
claires que celles qu'on a eues jusqu'à présent sur cette partie du
monde, afin de prévenir l'émigration et les voyages dispendieux et
infructueux de ceux à qui ne conviennent pas de pareilles entreprises.
Beaucoup de gens s'imaginent que les habitans des États-Unis de
l'Amérique sont riches, en état de faire de la dépense, et disposés à
récompenser toute sorte de talens; mais qu'en même-temps ils ne
connoissent point les sciences, et que par conséquent des étrangers, qui
possèdent la littérature et les beaux-arts, doivent être très-estimés
dans ces contrées, et assez bien payés pour y devenir bientôt riches. On
croit aussi qu'il y a beaucoup d'emplois lucratifs que les gens du pays
ne sont pas propres à remplir; et que comme peu de personnes y sont
d'une noble origine, les étrangers qui portent un nom distingué doivent
y être très-respectés, obtenir les meilleures places et y faire
fortune.--On va jusqu'à se flatter que, pour encourager l'émigration des
Européens, les divers gouvernemens des États-Unis, non-seulement payent
le voyage de ceux qui viennent pour s'établir chez eux, mais leur font
présent à leur arrivée, de terres, de nègres, de bétail et d'instrumens
de labourage.
Toutes ces choses-là sont imaginaires; et ceux qui fondent leurs
espérances sur cela, et passent en Amérique, sont sûrement bien trompés.
La vérité est que quoique dans ce pays il y ait très-peu de gens aussi
misérables que les classes pauvres d'Europe, il y en a aussi très-peu
qu'on pût regarder en Europe comme riches. On y trouve plutôt une
heureuse et générale médiocrité. On y voit peu de grands propriétaires
de terres, et peu de fermiers qui cultivent les terres des autres. La
plupart des Américains labourent leurs propres champs, exercent quelque
métier ou font quelque commerce. Il en est très-peu d'assez riches pour
vivre dans l'oisiveté, et pour payer aussi chèrement, qu'on le fait en
Europe, les tableaux, les statues, l'architecture et les autres
productions des arts, qui sont plus curieuses qu'utiles. Aussi ceux qui
sont nés en Amérique avec le goût de cultiver ces arts, ont communément
quitté leur patrie, et sont allés s'établir en Europe, où ils pouvoient
être mieux récompensés.
Certes, la connoissance des belles-lettres et de la géométrie est
très-estimée dans les États-Unis; mais elle y est, en même-temps, plus
commune qu'on ne le pense. Il y a déjà neuf grands colléges ou
universités; savoir quatre à la Nouvelle-Angleterre[35], et un dans
chacune des provinces de New-York, de New-Jersey, de Pensylvanie, de
Maryland et de Virginie. Ces universités ont des professeurs
très-savans. Il y a, en outre, un grand nombre de petits colléges, ou
d'écoles; et l'on apprend à beaucoup de jeunes gens les langues, la
théologie, la jurisprudence et la médecine.
Il n'est nullement défendu aux étrangers d'exercer ces professions; et
le rapide accroissement de la population dans toutes les parties des
États-Unis, leur promet une occupation qu'ils peuvent partager avec les
gens du pays. Il y a peu d'emplois civils, et il n'y en a point
d'inutile comme en Europe. D'ailleurs, l'on a établi pour règle, dans
quelques-unes de nos provinces, qu'aucune place ne seroit assez
lucrative, pour tenter la cupidité de ceux qui voudroient la remplir. Le
trente-sixième article de la constitution de Pensylvanie, dit
expressément:--«Comme pour conserver son indépendance, tout homme libre,
qui n'a point une propriété suffisante, doit avoir quelque profession,
métier, commerce ou ferme qui le fasse subsister honnêtement, il n'est
pas nécessaire de créer des emplois lucratifs; parce que leur effet
ordinaire est d'inspirer à ceux qui les possèdent ou qui les postulent,
un esprit de dépendance et de servitude, indigne d'hommes libres. Ainsi,
toutes les fois que les émolumens d'un emploi augmenteront au point de
le faire désirer à plusieurs personnes, il faudra que la législature en
diminue les profits.»
Ces idées ont été plus ou moins adoptées par tous les États-Unis. Or, il
ne vaut pas la peine qu'un homme, qui a quelque moyen de vivre chez lui,
s'expatrie dans l'espoir d'obtenir une place avantageuse en Amérique.
Quant aux emplois militaires, il n'y en a plus depuis la fin de la
guerre, puisque les armées ont été licenciées.
Il convient encore moins d'aller dans les États-Unis, lorsqu'on n'a à y
porter qu'une naissance illustre. En Europe, cela peut être de quelque
prix: mais une pareille marchandise ne peut être offerte dans un plus
mauvais marché qu'en Amérique, où, en parlant d'un étranger, les
habitans demandent, non pas _qui il est_, mais _ce qu'il sait faire_.
S'il a quelque talent utile, il est bien accueilli; et s'il exerce son
talent et qu'il se conduise bien, il est respecté par tous ceux qui le
connoissent. Mais celui qui n'est qu'_homme de qualité_, et qui, par
rapport à cela, veut obtenir un emploi et vivre aux dépens du public,
est rebuté et méprisé.
Le laboureur et l'artisan sont honorés en Amérique, parce que leur
travail est utile. Les habitans y disent que Dieu lui-même est un
artisan, et le premier de l'univers; et qu'il est plus admiré, plus
respecté, à cause de la variété, de la perfection, de l'utilité de ses
ouvrages, que par rapport à l'ancienneté de sa famille.--Ils aiment
beaucoup à citer l'observation d'un nègre, qui disoit:--«Boccarorra[36]
fait travailler l'homme noir, le cheval, le boeuf, tout, excepté le
cochon.--Le cochon mange, boit, se promène, dort quand il veut, et vit
comme un gentilhomme.»--
D'après cette façon de penser des Américains, l'un d'entr'eux croiroit
avoir beaucoup plus d'obligation à un généalogiste qui pourroit lui
prouver que, depuis dix générations, ses ancêtres ont été laboureurs,
forgerons, charpentiers, tourneurs, tisserands, taneurs, même
cordonniers, et que conséquemment ils étoient d'utiles membres de la
société, que s'il lui démontroit qu'ils étoient seulement nobles, ne
fesant rien de profitable, vivant nonchalamment du travail des autres,
ne sachant que _consommer les fruits de la terre_[37], et n'étant enfin
propres à rien, jusqu'à ce qu'à leur mort, leurs biens ont été dépecés
comme le cochon gentilhomme du nègre.
Quant aux encouragemens que le gouvernement donne aux étrangers, ils ne
sont réellement que ce qu'on doit attendre de la liberté et des loix
sages. Les étrangers sont bien reçus en Amérique, parce qu'il y a assez
de place pour tous; et les habitans n'en sont point jaloux. Les loix les
protégent assez, pour qu'ils n'aient besoin de l'appui d'aucun homme en
place; et chacun d'eux peut jouir en paix du produit de son industrie.
Mais s'ils n'apportent point de fortune, il faut qu'ils soient laborieux
et qu'ils travaillent pour vivre. Une ou deux années de séjour leur
donnent tous les droits de citoyen. Mais le gouvernement ne fait point
aujourd'hui ce qu'il pouvoit faire autrefois. Il n'engage plus les
étrangers à s'établir, en payant leur passage, et leur donnant des
terres, des nègres, du bétail, des instruments de labourage, ou en leur
fesant aucune autre espèce d'avances. En un mot, l'Amérique est la terre
du travail, et non point ce que les Anglais appellent une contrée de
fainéans[38]; et les Français un pays de cocagne, où les rues sont
pavées de miches, les maisons couvertes d'omelettes, et où les poulets
volent tout rôtis, en criant: _Approchez-vous pour nous manger._
Quels sont donc les hommes auxquels il peut être avantageux de passer en
Amérique? Et quels sont les avantages qu'ils peuvent raisonnablement s'y
promettre?
La terre est à bon marché dans ces contrées, à cause des vastes forêts
qui manquent d'habitans, et qui probablement en manqueront encore plus
d'un siècle. La propriété de cent acres d'un sol fertile, couvert de
bois en divers endroits, voisin des frontières, peut s'acquérir pour
huit ou dix guinées. Ainsi, des jeunes gens laborieux qui s'entendent à
cultiver le bled et à soigner le bétail, ce qui se fait dans ces
contrées à-peu-près comme en Europe, ont de l'avantage à aller s'y
établir. Quelques épargnes sur les bons gages qu'ils y recevront pendant
qu'ils travailleront pour les autres, les mettront bientôt à même
d'acheter de la terre et de commencer à la défricher. Ils seront aidés
par des voisins de bonne volonté, et ils trouveront du crédit. Beaucoup
de pauvres colons, sortis d'Angleterre, d'Irlande, d'Écosse et
d'Allemagne, sont, de cette manière, devenus, en peu d'années, de riches
fermiers; mais s'ils étoient restés dans leur pays, où toutes les terres
sont occupées et le prix des journaliers fort médiocre, ils ne se
seroient jamais élevés au-dessus de la triste condition dans laquelle
ils étoient nés.
La salubrité de l'air, la bonté du climat, l'abondance de bons alimens,
la facilité qu'on a à se marier de bonne heure, par la certitude de ne
pas manquer de subsistance en cultivant la terre, font que
l'accroissement de la population est très-rapide en Amérique; et elle le
devient encore davantage par l'immigration des étrangers. Aussi, on y
voit sans cesse augmenter le besoin des ouvriers de toute espèce, pour
construire des maisons aux agriculteurs, et leur faire les meubles et
ustensiles grossiers qu'il ne seroit pas aussi commode de faire venir
d'Europe.
Des ouvriers qui peuvent faire passablement les choses dont je viens de
parler, sont sûrs de ne pas manquer d'occupation et d'être bien payés,
car rien ne gêne les étrangers qui veulent travailler, et ils n'ont pas
même besoin de permission pour cela. S'ils sont pauvres, ils commencent
par être domestiques ou journaliers; et s'ils sont sobres, laborieux,
économes, ils deviennent bientôt maîtres, s'établissent, se marient,
élèvent bien leurs enfans, et sont des citoyens respectables.