Celui qui veut parler se lève: les autres gardent un profond silence.

Quand il a fini il se rassied, et on lui laisse cinq ou six minutes,

pour qu'il puisse se rappeler s'il n'a omis rien de ce qu'il avoit

intention de dire, et se lever de nouveau pour l'énoncer. Interrompre

quelqu'un, même dans la conversation ordinaire, est regardé comme

très-indécent. Ô combien cela diffère de ce qu'on voit dans la chambre

polie des communes d'Angleterre, où il se passe à peine un jour, sans

quelque tumulte qui oblige l'orateur à s'enrouer à force de crier à

l'ordre! Combien diffère aussi la conversation des Sauvages, de la

conversation de plusieurs sociétés polies d'Europe, dans lesquelles, si

vous n'énoncez pas votre pensée avec beaucoup de rapidité, vous êtes

arrêté au milieu d'une phrase par l'impatient babil de ceux avec qui

vous vous entretenez, et il ne vous est plus possible de la finir!

Il est vrai que la politesse qu'affectent les Sauvages dans la

conversation, est portée à l'excès; car elle ne leur permet pas de

démentir, ni même de contredire ce qu'on énonce en leur présence. Par ce

moyen, ils évitent les disputes: mais aussi on peut difficilement

connoître leur façon de penser et l'impression qu'on fait sur eux. Les

missionnaires qui ont essayé de les convertir au christianisme, se

plaignent tous de cette extrême déférence, comme d'un des plus grands

obstacles au succès de leur mission. Les Sauvages se laissent patiemment

expliquer les vérités du christianisme, et y donnent leurs signes

ordinaires d'approbation. Vous croiriez qu'ils sont convaincus. Point du

tout. C'est pure civilité.

Un missionnaire suédois ayant assemblé les chefs Indiens des bords de la

Susquehannah, leur fit un sermon dans lequel il développa les principaux

faits historiques sur lesquels est fondée notre religion; tels que la

chute de nos premiers parens quand ils mangèrent une pomme; la venue du

Christ pour réparer le mal; ses miracles, ses souffrances, etc.--Quand

il eut achevé, un orateur indien se leva pour le remercier.--«Ce que

vous venez de nous faire entendre, dit-il, est très-bon. Certes, c'est

fort mal que de manger des pommes; il vaut beaucoup mieux en faire du

cidre. Nous vous sommes infiniment obligés d'avoir la bonté de venir si

loin de votre pays, pour nous apprendre ce que vos mères vous ont

appris. En revanche, je vais vous conter quelque chose de ce que nous

tenons des nôtres.

»Au commencement du monde, nos pères ne se nourrissoient que de la chair

des animaux; et quand leur chasse n'étoit pas heureuse, ils mouroient de

faim. Deux de nos jeunes chasseurs ayant tué un daim, allumèrent du feu

dans les bois pour en faire griller une partie. Au moment où ils étoient

prêts à satisfaire leur appétit, ils virent une jeune et belle femme

descendre des nues et s'asseoir sur ce sommet que vous voyez là bas, au

milieu des montagnes bleues. Alors les deux chasseurs se dirent l'un à

l'autre: C'est un esprit, qui peut-être a senti l'odeur de notre gibier

grillé, et désire d'en manger. Il faut lui en offrir. Ils lui

présentèrent, en effet, la langue du daim. La jeune femme trouva ce mets

de son goût, et leur dit: Votre honêteté sera récompensée. Revenez ici

après treize lunes, et vous y trouverez quelque chose qui vous sera

très-utile pour vous nourrir vous et vos enfans, jusqu'à la dernière

génération. Ils firent ce qu'elle leur disoit, et à leur grand

étonnement, ils trouvèrent des plantes qu'ils ne connoissoient point,

mais qui, depuis cette époque, ont été constamment cultivées parmi nous,

et nous sont d'un grand avantage. Là où la main droite de la jeune femme

avoit touché la terre, ils trouvèrent le maïs; l'endroit où avoit touché

sa main gauche, portoit des haricots, et celui où elle s'étoit assise,

du tabac».

Le bon missionnaire qu'ennuyoit ce conte ridicule, dit à celui qui le

fesoit:--«Je vous ai annoncé des vérités sacrées: mais vous ne

m'entretenez que de fables, de fictions, de mensonges».--L'Indien choqué

lui répondit: «Mon frère, il semble que vos parens ont eu envers vous le

tort de négliger votre éducation. Ils ne vous ont pas appris les

premières règles de la politesse. Vous avez vu que nous, qui connoissons

et pratiquons ces règles, nous avons cru toutes vos histoires. Pourquoi

refusez-vous de croire les nôtres?»

Lorsque quelques-uns de ces Sauvages viennent dans nos villes, la foule

s'assemble autour d'eux, on les regarde avec attention, on les fatigue

dans les momens où ils voudraient être seuls. Ils prennent cela pour une

grande impolitesse, et ils l'attribuent à ce que nous ignorons les

véritables règles du savoir vivre.--«Nous sommes, disent-ils, aussi

curieux que vous, et quand vous venez dans nos villages, nous désirons

de vous regarder: mais alors nous nous cachons derrière les buissons,

qui sont sur la route où vous devez passer, et nous ne nous avisons

jamais d'aller nous mêler parmi vous.»

Leur manière d'entrer dans les villages les uns des autres a aussi ses

règles. Ils croient qu'un étranger, qui voyage, manque de civilité

lorsqu'il entre dans un village sans avoir donné avis de son arrivée.

Aussi, dès que l'un d'eux approche d'un village, il s'arrête, crie, et

attend qu'on l'invite à entrer. Ordinairement deux vieillards vont au

devant de lui, et lui servent d'introducteurs. Il y a dans chaque

village une cabane vide, qu'on appelle _la Maison des Étrangers_. On y

conduit le voyageur, et les vieillards vont de cabane en cabane avertir

les habitans qu'il est arrivé un étranger, qui probablement est fatigué

et a faim. Chacun lui envoie aussitôt une partie de ce qu'il a pour

manger, avec des peaux pour se reposer. Quand l'étranger a pris quelque

nourriture et s'est délassé, on lui apporte du tabac et des pipes; et

alors seulement commence la conversation. On demande au voyageur qui il

est? où il va? quelles nouvelles il apporte? et on finit communément par

lui offrir de lui fournir un guide et des vivres pour continuer son

voyage. Mais on n'exige jamais rien pour la réception qu'on lui a faite.

Cette hospitalité, qu'ils considèrent comme une des principales vertus,

est également pratiquée par chaque particulier. En voici un exemple, que

je tiens de notre interprète, Conrad Weiser. Il avoit été naturalisé

parmi les six Nations, et parloit très-bien la langue Mohock. En

traversant le pays des Indiens, pour porter un message de notre

gouverneur à l'assemblée d'Onondaga, il s'arrêta à l'habitation de

Canassetego, l'un de ses anciens amis. Le sauvage l'embrassa, étendit

des fourrures pour le faire asseoir, plaça devant lui des haricots

bouillis, du gibier et de l'eau, dans laquelle il avoit mêlé un peu de

rum. Quand Conrad Weiser eut achevé de manger, et allumé sa pipe,

Canassetego commença à s'entretenir avec lui. Il lui demanda comment il

s'étoit porté depuis plusieurs années qu'ils ne s'étoient vus l'un

l'autre; d'où il venoit, et quel étoit l'objet de son voyage. Conrad

répondit à toutes ces questions; et quand la conversation commença à

languir, le sauvage la reprit ainsi:--«Conrad, vous avez long-temps vécu

parmi les blancs, et vous connoissez un peu leurs coutumes. J'ai été

quelquefois à Albany, et j'ai observé qu'une fois tous les sept jours,

ils ferment leurs boutiques et s'assemblent tous dans une grande maison.

Dites-moi, pourquoi cela? Que font-ils dans cette maison?

»Ils s'y rassemblent, répondit Conrad, pour entendre et apprendre de

bonnes choses.--Je ne doute pas qu'ils ne vous l'aient dit, reprit le

sauvage. Ils me l'ont dit de même: mais je ne crois pas que cela soit

vrai; et je vais vous en dire la raison.--J'allai dernièrement à Albany,

pour vendre des fourrures, et pour acheter des couvertures de laine, des

couteaux, de la poudre et du rum. Vous savez que je fais ordinairement

affaire avec Hans Hanson, mais cette fois-ci j'étois tenté d'essayer de

quelqu'autre marchand. Cependant je commençai par aller chez Hans

Hanson, et je lui demandai combien il me donneroit pour mes peaux de

castor. Il me répondit qu'il ne pouvoit pas me les payer plus de quatre

schellings la livre: mais, ajouta-t-il, je ne puis parler d'affaire

aujourd'hui; c'est le jour où nous nous rassemblons pour apprendre de

bonnes choses, et je vais à l'assemblée.

»Pour moi, je pensai que ne pouvant faire aucune affaire ce jour-là, je

ferois aussi bien d'aller à l'assemblée avec Hans Hanson, et je le

suivis. Un homme vêtu de noir se leva, et commença à parler aux autres

d'un air très-fâché. Je ne comprenois pas ce qu'il disoit: mais

m'appercevant qu'il regardoit beaucoup et moi, et Hanson, je crus qu'il

étoit irrité de me voir là. Ainsi je sortis; je m'assis près de la

maison, je battis mon briquet, j'allumai ma pipe, et j'attendis que

l'assemblée fût finie. Il me vint alors dans l'idée que l'homme vêtu de

noir avoit fait mention des peaux de castor, et que cela pouvoit être le

sujet de l'assemblée. En conséquence, dès qu'on sortit de la maison,

j'accostai mon marchand.--Eh bien! lui dis-je, Hans, j'espère que vous

êtes convenu de payer les peaux de castor plus de quatre schellings la

livre.--Non, répondit-il, je ne puis plus même y mettre ce prix. Je ne

peux en donner que trois schellings six sous.--Je m'adressai alors à

divers autres marchands: mais c'étoit par-tout la même chanson; trois

schellings six sous, trois schellings six sous. Je vis donc clairement

que mes soupçons étoient bien fondés; et que, quoique les blancs

prétendissent qu'ils alloient dans leurs assemblées pour apprendre de

bonnes choses, ils ne s'y rendoient, en effet, que pour se concerter,

afin de mieux tromper les Indiens sur le prix des peaux de castor.

Réfléchissez-y un peu, Conrad, et vous serez de mon avis. Si, en

s'assemblant aussi souvent, leur dessein étoit d'apprendre de bonnes

choses, ils devroient certainement en avoir déjà appris quelqu'une. Mais

ils sont encore bien ignorans.

»Vous connoissez notre usage. Si un blanc voyage dans notre pays, et

entre dans nos cabanes, nous le traitons toujours comme je viens de vous

traiter. Nous le fesons sécher s'il est mouillé; nous le fesons chauffer

s'il a froid, nous lui donnons de quoi bien satisfaire sa faim et sa

soif, et nous étendons des fourrures devant lui, pour qu'il puisse se

reposer et dormir. Mais nous ne lui demandons jamais rien pour la

manière dont nous l'avons accueilli[23]. Mais si j'entre dans la maison

d'un blanc à Albany, et que je demande quelque chose à manger et à

boire, on me dit aussitôt: Où est ton argent? Et si je n'en ai point, on

me dit: Sors d'ici, chien d'indien.--Vous voyez bien que les blancs

n'ont point encore appris ce peu de bonnes choses que nous apprenons,

nous, sans assemblées; parce que, quand nous sommes enfans, nos mères

nous les apprenent. Il est donc impossible que leurs assemblées soient

pour l'objet qu'ils disent. Elles n'ont d'autre but que d'apprendre à

tromper les Indiens sur le prix des castors.»

[23] C'est une chose très-remarquable, que dans tous les temps et dans

tous les pays, l'hospitalité ait été reconnue pour la vertu de ceux

que les nations civilisées se sont plu à appeler barbares. Les Grecs

ont célébré les Scythes à cause de cette vertu. Les Sarrasins l'ont

portée au plus haut degré, et elle règne encore chez les Arabes du

désert. Saint-Paul nous dit, dans la relation de son voyage et de

son naufrage sur l'île de Malthe:--«Les Barbares nous traitèrent

avec beaucoup de bienveillance, car ils allumèrent du feu, et nous

reçurent à cause de la pluie qui tomboit, et à cause du

froid».--Cette note est tirée d'un _petit recueil des OEuvres de

Franklin_, publié par Dilly.

SUR LES DISSENTIONS ENTRE L'ANGLETERRE ET L'AMÉRIQUE.

À M. DUBOURG.

Londres, le 2 octobre 1770.

Je vois, avec plaisir, que nous pensons à-peu-près de même au sujet de

l'Amérique anglaise. Nous, habitans des colonies, nous n'avons jamais

prétendu être exempts de contribuer aux dépenses nécessaires au maintien

de la prospérité de l'empire. Nous soutenons seulement qu'ayant des

parlemens chez nous, et n'étant nullement représentés dans celui de la

Grande-Bretagne, nos parlemens sont les seuls juges de ce que nous

pouvons et devons donner, et le parlement anglais n'a nul droit de

prendre notre argent sans notre consentement.

L'empire britannique n'est pas un simple état. Il en comprend plusieurs;

et quoique le parlement de la Grande-Bretagne se soit arrogé le pouvoir

de taxer les colonies, il n'en a pas plus le droit qu'il n'a celui de

taxer l'électorat d'Hanovre. Nous avons le même roi, mais non la même

législature.

La dispute, qui s'est élevée entre l'Angleterre et les colonies, a déjà

fait perdre à l'Angleterre plusieurs millions sterlings. Elle les a

perdus dans son commerce, et l'Amérique en a gagné autant. Ce commerce

consistoit principalement en superfluités, en objets de luxe et de mode,

dont nous pouvons fort bien nous passer; et la résolution que nous avons

prise, de n'en plus recevoir jusqu'à ce qu'on ait fait cesser nos

plaintes, est cause que nos manufactures commencent à sortir de

l'enfance, et à prendre quelque consistance. Il ne seroit même pas aisé

d'engager nos colons à les abandonner, quand une amitié plus sincère que

jamais succéderoit à la querelle qui nous divise.

Certes, je ne doute point que le parlement d'Angleterre ne finisse par

abandonner ses prétentions, et ne nous laisse paisiblement jouir de nos

droits et de nos privilèges.

B. FRANKLIN.

SUR LA PRÉFÉRENCE QU'ON DOIT DONNER AUX ARCS ET AUX FLÈCHES SUR LES

ARMES À FEU.

AU MAJOR-GÉNÉRAL LEE.

Philadelphie, le 11 février 1776.

GÉNÉRAL,

Le porteur de cette lettre est M. Arundel, que le congrès adresse au

général Schuyler, pour qu'il l'emploie dans le service de l'artillerie.

Il se propose de vous voir en passant, et il me demande une lettre de

recommandation pour vous. Il a servi en France, ainsi que vous le verrez

par ses brevets; et comme il paroît attaché à notre cause, j'espère

qu'il se rendra utile, en instruisant nos jeunes canonniers et nos

matelots. Peut-être donnera-t-il quelque moyen de déboucher la lumière

des canons encloués.

Je vous envoie ci-joint une lettre que m'a écrite un officier nommé _M.

Newland_, qui a servi dans les deux dernières guerres. Il est connu du

général Gates, qui m'en parla avantageusement, lorsque j'étois à

Cambridge. Maintenant il désire de servir sous vos ordres, et je lui ai

conseillé d'aller vous joindre à New-York.

Les Anglais parlent encore haut, et nous menacent durement: mais leur

langage est un peu plus poli, ou du moins, il n'est pas tout-à-fait

aussi injurieux pour nous. Ils sont rentrés peu-à-peu dans leur bon

sens; mais j'imagine que c'est trop tard pour leurs intérêts.

Nous avons reçu cent vingt tonneaux de salpêtre, ce qui fait une grande

quantité, et nous en attendons trente tonneaux de plus. À présent, nous

manquons de moulins pour faire la poudre: mais malgré cela, je crois que

l'ouvrage ira son train, et qu'on le fera à force de bras.--Je

désirerois, cependant, comme vous, que nos armées se servissent de

piques, et même d'arcs et de flèches. Ce sont de très-bonnes armes qu'on

a follement négligées. On doit se servir d'arcs et de flèches:

1º. Parce qu'un homme peut ajuster son coup avec un arc, aussi bien

qu'avec un fusil.

2º. Il peut faire partir quatre flèches dans le même temps qu'il lui

faut pour tirer un coup de fusil et recharger.

3º. L'objet qu'il doit viser n'est point dérobé à sa vue, par la fumée

du côté duquel il combat.

4º. Un nuage de flèches, que l'ennemi voit venir, l'intimide, le

trouble, l'empêche d'être attentif à ce qu'il fait.

5º. Une flèche qui perce un homme en quelque partie de son corps que ce

soit, le met hors de combat, jusqu'à ce qu'on la lui ait arrachée.

6º. On se procure plus aisément des arcs et des flèches, que des fusils,

de la poudre et du plomb.

Polydore-Virgile, en parlant d'une bataille entre les Français et les

Anglais, sous le règne d'Edouard III, fait mention du désordre dans

lequel fut jetée l'armée française, par un nuage de flèches[24], que lui

envoyèrent les Anglais, et qui leur donna la victoire[25].--Si les

flèches fesoient tant d'effet quand les hommes étoient couverts d'une

armure difficile à pénétrer, combien plus elles en feraient à présent,

que cette armure est hors d'usage!

Je suis bien aise que vous soyez revenu à New-York: mais je voudrois que

vous pussiez être au Canada. Ici, les esprits sont maintenant en

suspens, dans l'attente des propositions que doit faire l'Angleterre. Je

ne crois pas qu'elle en fasse une seule que nous puissions accepter.

Quand on en aura une preuve évidente, les Américains seront plus

d'accord entr'eux et plus décidés. Alors votre proposition de former une

ligue solemnelle sera mieux accueillie, et peut-être adoptera-t-on la

plupart de nos autres mesures hardies.

Vos lettres me font toujours un grand plaisir: mais j'ai de la peine à

m'en croire digne, car je suis un bien mauvais correspondant. Mes yeux

ne me permettent plus d'écrire que très-difficilement à la lumière; et

les jours sont à présent si courts et j'ai tant d'affaires depuis

quelque temps, que je suis rarement assis dix minutes, sans qu'on vienne

m'interrompre.

Dieu vous donne des succès!

B. FRANKLIN.

[24] _Sagittarum nube._

[25] Il conclut par ces mots: _Est res profectò dictu mirabilis, ut

tantus ac potens exercitus à solis ferè anglicis sagittariis victus

fuerit; adeo anglus est sagittipotens, et id genus armorum valet._

COMPARAISON DE LA CONDUITE DES ANTI-FÉDÉRALISTES DES ÉTATS-UNIS DE

L'AMÉRIQUE, AVEC CELLE DES ANCIENS JUIFS.

Un zélé partisan de la constitution fédérative dit dans une assemblée

publique:--«Qu'une grande partie du genre-humain avoit tant de

répugnance pour un bon gouvernement, qu'il étoit persuadé que si un ange

nous apportoit du ciel une constitution qui y aurait été faite exprès

pour nous, elle trouveroit encore de violens contradicteurs».--Cette

opinion parut extravagante; l'orateur fut censuré; et il ne se défendit

point.

Probablement il ne lui vint pas tout-à-coup dans l'esprit que

l'expérience étoit à l'appui de ce qu'il avoit avancé, et qu'elle se

trouvoit consignée dans la plus fidèle de toutes les histoires, la

Sainte Bible. S'il y eût songé, il aurait pu, ce me semble, s'étayer

d'une autorité aussi irréfragable.

L'être suprême se plut à élever une seule famille, et son attentive

providence la combla de bienfaits jusqu'à ce qu'elle devînt un grand

peuple. Après avoir délivré ce peuple de l'esclavage, par une suite de

miracles, que fit son serviteur Moyse, il remit lui-même à ce serviteur

choisi, en présence de toute la nation, une constitution et un code de

loix, et il promit de récompenser ceux qui les observeroient fidèlement,

et de punir avec sévérité ceux qui leur désobéiroient.

La divinité elle-même étoit à la tête de cette constitution; c'est

pourquoi les écrivains politiques l'ont appelée _une théocratie_. Mais

malgré cela les ministres de Dieu ne purent parvenir à la faire

exécuter. Aaron et ses enfans composoient, avec Moyse, le premier

ministère du nouveau gouvernement.

L'on auroit pensé que le choix d'hommes qui s'étoient distingués pour

rendre la nation libre, et avoient hasardé leur vie en s'opposant

ouvertement à la volonté d'un puissant monarque, qui vouloit la retenir

dans l'esclavage, auroit été approuvé avec reconnoissance; et qu'une

constitution tracée par Dieu même, auroit dû être accueillie avec les

transports d'une joie universelle. Mais il y avoit, dans chacune des

treize tribus, quelques esprits inquiets, mécontens, qui, par divers

motifs, excitoient continuellement les autres à rejeter le nouveau

gouvernement.

Plusieurs conservoient de l'affection pour l'Égypte, leur terre natale;

et dès qu'ils éprouvoient quelqu'embarras, quelqu'inconvénient, effet

naturel et inévitable de leur changement de situation, ils accusoient

leurs chefs d'être les auteurs de leur peine; et non-seulement ils

vouloient retourner en Égypte, mais lapider ceux qui les en avoient

arrachés[26].--Ceux qui étaient enclins à l'idolâtrie, voyoient, avec

regret, la destruction du veau d'or. Plusieurs chefs pensoient que la

constitution nouvelle devoit nuire à leur intérêt particulier; que les

places avantageuses seraient toutes occupées par les parens et les amis

de Moyse et d'Aaron, et que d'autres qui étoient également bien nés en

seraient exclus[27].

Nous voyons dans Josephe et dans le Talmud quelques particularités, qui

ne sont pas aussi détaillées dans l'Écriture.

Voici ce que nous y apprenons.--«Coré désiroit ardemment d'être

grand-prêtre; et il fut blessé de ce que cet emploi étoit conféré à

Aaron, par la seule autorité de Moyse, disoit-il, et sans le

consentement du peuple. Il accusa Moyse d'avoir employé divers artifices

pour s'emparer du gouvernement, et priver le peuple de sa liberté; et de

conspirer avec Aaron pour perpétuer la tyrannie dans sa famille. Ainsi,

quoique le vrai motif de Coré fût de supplanter Aaron, il persuada au

peuple qu'il n'avoit en vue que le bien général; et les Juifs excités

par lui, commencèrent à crier:--Maintenons la liberté de nos diverses

tribus. Nous nous sommes, nous-mêmes, affranchis de l'esclavage où nous

tenoient les Égyptiens; souffrirons-nous donc que Moyse nous rende

encore esclaves? Si nous devons avoir un maître, il vaut mieux retourner

vers le Pharaon, par qui nous étions nourris avec du pain et des

oignons, que de servir ce nouveau tyran qui, par sa conduite, nous a

exposés à souffrir la famine.--

»Alors ils nièrent la vérité de ses entretiens avec Dieu; et ils

prétendirent que le secret de ses rendez-vous, le soin qu'il avoit eu

d'empêcher que personne écoutât ses discours, et approchât même du lieu

où il étoit, devoit donner beaucoup de doutes à cet égard. Ils

accusèrent aussi Moyse de péculat, et d'avoir gardé un grand nombre des

cuillers et des plats d'argent que les princes avoient offerts à la

dédicace de l'autel[28], ainsi que les offrandes d'or, qu'avoit faites

le peuple[29], et la plus grande partie de la capitation[30]. Ils

accusèrent Aaron d'avoir mis de côté la plupart des joyaux qui lui

avoient été fournis pour le veau d'or.

»Indépendamment du péculat qu'ils reprochoient à Moyse, ils prétendoient

qu'il étoit rempli d'ambition, et que pour satisfaire cette passion, il

avoit trompé le peuple en lui promettant une terre où couloit le lait et

le miel. Ils disoient qu'au lieu de lui donner une telle terre, il l'en

avoit arraché; et que tout ce mal lui sembloit léger, pourvu qu'il pût

se rendre un prince absolu[31]. Ils ajoutoient que pour maintenir avec

splendeur, dans sa famille, sa nouvelle dignité, il devoit faire suivre

la capitation particulière qui avoit déjà été levée et remise à

Aaron[32], par une taxe générale[33], qui probablement seroit augmentée

de temps en temps, si l'on souffroit la promulgation de nouvelles loix,

sous prétexte de nouvelles révélations de la volonté divine, et qu'ainsi

toute la fortune du peuple seroit dévorée par l'aristocratie de cette

famille.»

Moyse nia qu'il se fût rendu coupable de péculat, et ses accusateurs ne

purent alléguer aucune preuve contre lui.--«Je n'ai point, dit-il, avec

la sainte confiance que lui inspirait la présence de Dieu, je n'ai point

pris au peuple la valeur d'un ânon, ni rien fait qui puisse lui

nuire».--Mais les propos outrageans de ses ennemis avoient eu du succès

parmi le peuple; car il n'est aucune espèce d'accusation si aisée à

faire, ou à être crue par les fripons, que celle de friponnerie.

Enfin, il n'y eut pas moins de deux cents cinquante des principaux

hébreux, «fameux dans l'assemblée et hommes de renom»[34], qui se

portèrent à exciter la populace contre Moyse et Aaron, et lui

inspirèrent une telle frénésie, qu'elle s'écria:--«Lapidons-les,

lapidons-les; et assurons, par ce moyen, notre liberté. Choisissons

ensuite d'autres capitaines, qui nous ramènent en Égypte, en cas que

nous ne puissions pas triompher des Cananéens.»

Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome 2 suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires · 第 4 / 16 段