pas fondé sur quelqu'autorité: mais je ne puis me persuader qu'il soit
équitable. Je veux bien avouer pour un moment qu'il peut être légal
quand il est nécessaire: mais, en même-temps, je soutiens qu'il ne peut
être employé de manière à produire les mêmes bons effets, c'est-à-dire,
la sécurité publique, sans faire commettre une aussi intolérable
injustice, que celle qui accompagne la presse des matelots.
Pour mieux me faire entendre, je ferai d'abord deux observations. La
première, c'est qu'on pourroit avoir pour les vaisseaux de guerre des
matelots de bonne volonté, si l'on les payoit suffisamment. Ce qui le
prouve, c'est que pour servir dans ces vaisseaux et courir les mêmes
dangers, on n'a besoin de presser ni les capitaines, ni les lieutenans,
ni les gardes-marine, ni les trésoriers, ni beaucoup d'autres officiers.
Pourquoi? Parce que les profits de leurs places ou leurs émolumens, sont
d'assez puissans motifs pour les leur faire rechercher. Il ne faudroit
donc que trouver assez d'argent pour engager les matelots à servir de
bonne volonté comme leurs officiers, sans mettre pourtant de nouveaux
impôts sur le commerce.
La seconde de mes observations est que vingt-cinq schellings par mois
avec une ration de boeuf, de porc salé et de pois, étant jugés suffisans
pour faire subsister un matelot qui travaille beaucoup, ils doivent
suffire aussi à un homme de plume et à un jurisconsulte sédentaire. Je
voudrais donc qu'on établit une caisse, qui serviroit à donner des
récompenses aux marins. Pour remplir cette caisse, je proposerois de
presser un grand nombre d'officiers civils, qui ont à présent de gros
salaires, et de les obliger à remplir leurs emplois pour vingt-cinq
schellings par mois, avec une ration pareille à celle des gens de mer,
afin de verser le surplus de leurs salaires dans la caisse des matelots.
Si l'on me chargeoit de faire exécuter l'ordre d'une telle presse, le
premier que je ferois presser seroit un assesseur de Bristol, ou un juge
nommé _Foster_. J'aurois besoin de son édifiant exemple, pour montrer
comment on doit se soumettre à la presse, car il trouveroit assurément
que, quoique ce soit un _mal particulier_ d'être réduit à vingt-cinq
schellings par mois, il faut, conformément à sa maxime légale et
politique, _le supporter avec patience_, afin de prévenir une calamité
nationale.
Alors, je presserois le reste des juges; et ouvrant le livre rouge, je
n'oublierois aucun des officiers civils du gouvernement, depuis ceux qui
n'ont qu'un salaire de cinquante livres sterlings par an, jusqu'à ceux
qui en ont cinquante mille. Ces messieurs n'auroient pas à se plaindre,
puisqu'ils recevroient vingt-cinq schellings par mois, avec une ration;
et encore sans être obligés de combattre. Enfin, je crois que je ferois
presser ***.
[18] Ce morceau est composé de diverses notes, que Franklin avoit
écrites avec un crayon, sur les marges d'un exemplaire de la fameuse
_Apologie de la Presse des Matelots_, par le juge Foster.
SUR LES LOIX CRIMINELLES, ET SUR L'USAGE D'ARMER EN COURSE.
À BENJAMIN VAUGHAN.
14 mars 1785.
MON AMI,
Parmi les pamphlets, que vous m'avez fait passer dernièrement, il y en a
un intitulé: _Pensées sur la Justice exécutive_.--Je vous envoie, en
revanche, une brochure française sur le même sujet. Elle a pour titre:
_Observations concernant l'exécution de l'article II de la Déclaration
sur le Vol_.
L'un et l'autre de ces ouvrages sont adressés aux juges, mais écrits,
comme vous le verrez, dans un esprit très-différent. L'auteur anglais
veut qu'on pende tous les voleurs. Le français prétend qu'on doit
proportionner la punition au crime.
Si nous croyons réellement, ainsi que nous fesons profession de le
croire, que la loi de Moyse étoit la loi de Dieu, et l'émanation de la
sagesse divine, infiniment supérieure à la sagesse humaine, d'après quel
principe pouvons-nous donner la mort pour punir une offense, qui,
conformément à cette loi, ne devroit être punie que par la restitution
du quadruple de l'objet enlevé?--Mettre à mort un homme, pour un crime
qui ne le mérite point, n'est-ce pas commettre un meurtre? Et, comme dit
l'auteur français, doit-on punir un délit contre la société par un crime
contre la nature?
Une propriété superflue est de l'invention de la société. Des loix
simples et douces suffisent pour conserver les propriétés purement
nécessaires. L'arc du sauvage, sa hache et son vêtement de peaux
n'exigent pas qu'une loi lui en assure la conservation. Ils sont
suffisamment gardés par la crainte de son ressentiment et de sa
vengeance. Lorsqu'en vertu des premières loix, une partie de la société
accumula des richesses et devint puissante, elle fit des loix plus
sévères, et voulut, aux dépens de l'humanité, conserver ce qu'elle
possédoit. Ce fut un abus du pouvoir, et un commencement de tyrannie.
Si, avant de faire entrer un sauvage en société, on lui avoit dit:«--Par
le moyen du pacte social, ton voisin pourra devenir propriétaire de cent
daims. Mais si ton frère, ton fils ou toi-même, vous n'avez pas de
daims, et qu'ayant faim, vous vouliez en tuer un, vous serez obligés de
subir une mort infame.»--Alors le sauvage auroit probablement préféré sa
liberté, et le droit commun de tuer des daims, à tous les avantages de
la société qu'on lui proposoit.
Il vaut mieux que cent coupables soient sauvés que non pas qu'un
innocent périsse: c'est une maxime qui a été long-temps et généralement
approuvée; et je ne crois pas qu'on l'ait jamais combattue. Le
sanguinaire auteur des _Pensées sur la Justice exécutive_, convient
lui-même qu'elle est juste; et il remarque fort bien:--«Que la seule
idée de l'innocence _outragée_, et plus encore celle de l'innocence
_souffrante_, doit réveiller en nous tous les sentimens de la plus
tendre compassion, et en même-temps, exciter la plus vive indignation
contre les instrumens de ses maux.»--Mais il ajoute:--«Que l'innocence
ne sera jamais exposée ni à être outragée, ni à souffrir, si l'on suit
strictement les loix.»--Est-ce bien vrai?--Est-il donc impossible de
faire une loi injuste? Et si la loi elle-même est injuste, ne
sera-t-elle pas le véritable instrument qui excitera une indignation
générale?
J'apprends, par les dernières gazettes de Londres, qu'une femme y a été
condamnée capitalement pour avoir dérobé, dans une boutique, de la gaze
qui valoit quatorze schellings trois sous. Y a-t-il donc quelque
proportion entre le tort fait par un vol de quatorze schellings trois
sous, et la punition d'une créature humaine, qu'on fait mourir au gibet?
Cette femme ne pouvoit-elle pas, par son travail, remplacer quatre fois
la valeur de son vol, ainsi que dieu l'a ordonné? Tous les châtimens
infligés au-delà de ce que mérite le crime, ne sont-ils pas une punition
de l'innocence? Si le principe est vrai, combien l'innocence,
non-seulement est _outragée_ mais _souffre_ chaque année, dans presque
tous les états civilisés de l'Europe!
Il semble qu'on a pensé que cette sorte d'innocence pouvoit être punie
pour prévenir les crimes. Je me rappelle avoir lu qu'un turc cruel, qui
habitoit les côtes de Barbarie, n'achetoit jamais un esclave chrétien
sans le condamner aussitôt à être pendu par les jambes et à recevoir
cent coups de bâton sur la plante des pieds, afin que le souvenir de ce
châtiment sévère et la crainte de le subir de nouveau, l'empêchassent de
commettre des fautes qui pourroient le lui mériter.
L'auteur du pamphlet anglais auroit lui-même de la peine à approuver la
conduite de ce turc dans un gouvernement d'esclaves; et cependant il
paroît recommander quelque chose de semblable pour le gouvernement des
Anglais, quand il applaudit le discours du juge Burnet à un voleur de
chevaux. On demandoit à ce voleur ce qu'il avoit à dire pour n'être pas
condamné à mort. Il répondit qu'il étoit bien cruel de pendre un homme
pour avoir _seulement_ volé un cheval.--«Homme, répliqua le juge, tu ne
seras pas pendu pour avoir _seulement_ volé un cheval; mais pour que les
chevaux ne puissent pas être volés.»
Il me semble que la réponse du voleur, examinée loyalement, doit
paraître raisonnable, parce qu'elle est fondée sur le principe éternel
de l'équité, qui veut que le châtiment soit proportionné à l'offense; et
la réplique du juge est brutale et insensée. Cependant, l'auteur du
pamphlet--«désire que tous les juges se la rappellent quand ils vont
tenir leurs assises; parce qu'elle contient la sage raison des peines
qu'ils sont appelés à faire infliger.--Elle explique tout de suite,
dit-il, les bases et les véritables motifs des punitions capitales. Elle
apprend, sur-tout, que la propriété d'un homme, ainsi que sa vie, doit
être regardée comme sacrée».
N'y a-t-il donc point de différence entre le prix de la propriété et
celui de la vie? Si je pense qu'il est juste que le meurtre soit puni de
mort, non-seulement parce que le châtiment est égal au crime, mais pour
empêcher d'autres meurtres, s'ensuit-il que je doive approuver qu'on
inflige le même châtiment pour une petite atteinte portée à ma
propriété? Si je ne suis pas moi-même assez méchant, assez vindicatif,
assez barbare pour donner la mort à quelqu'un qui m'a dérobé quatorze
schellings trois sous, comment puis-je applaudir à la loi qui la lui
donne? Montesquieu, qui étoit un juge, a essayé de nous inculquer
d'autres maximes. Il devoit connoître les sentimens qu'éprouvent des
juges humains dans ces occasions, et quels sont les effets de ces
sentimens. Bien loin de penser que des châtimens sévères et excessifs
préviennent le crime, voici ce qu'il dit:
«L'atrocité des lois en empêche l'exécution.
»Lorsque la peine est sans mesure, on est souvent obligé de lui préférer
l'impunité.
»La cause de tous les relâchemens vient de l'impunité des crimes, et non
de la modération des peines.»
Ceux qui connoissent bien le monde, prétendent qu'il y a plus de vols
commis et punis en Angleterre, que dans tous le reste de l'Europe. Si
cela est, il doit y avoir une cause, ou plusieurs causes de la
dépravation du peuple anglais. L'une de ces causes ne peut-elle pas être
le défaut de justice et de morale dans le gouvernement, défaut qui se
manifeste dans sa conduite oppressive envers ses sujets, et dans les
guerres injustes qu'il entreprend contre ses voisins? Voyez les longues
injustices, les monopoles, les traitemens cruels qu'il fait éprouver à
l'Irlande, et qui sont enfin avoués! Voyez les pillages que ses
marchands exercent dans l'Inde! la guerre désastreuse, qu'il fait aux
colonies de l'Amérique! et sans parler de ses guerres contre la France
et l'Espagne, voyez celle qu'il a faite dernièrement à la Hollande!
Toute l'Europe impartiale ne l'a considérée que comme une guerre de
rapine. Les espérances d'une proie immense et facile ont été les motifs
apparens et probablement réels, qui l'ont porté à attaquer cette nation.
Des peuples voisins se doivent une justice non moins stricte que des
citoyens d'un même pays. Un voleur de grands chemins n'est pas moins
voleur, quand il dérobe avec une bande de ses camarades, que quand il
est seul; et un peuple qui fait une guerre injuste, n'est qu'une grande
bande de voleurs. Si vous avez employé des gens à voler un hollandais,
est-il étrange que quand la paix leur interdit ce brigandage, ces gens
cherchent à voler ailleurs, et même à se voler les uns les autres? La
_piraterie_, comme l'appellent les Français, ou la course, est le
penchant général des Anglais; et ils s'y livrent par-tout où ils sont.
On dit que dans la dernière guerre, cette nation n'avoit pas moins de
sept cents corsaires. Ces navires étoient armés par des marchands, pour
piller d'autres marchands qui ne leur avoient jamais rien fait. N'est-il
pas probable que plusieurs de ces armateurs de Londres, si ardens à
voler les marchands d'Amsterdam, voleroient aussi volontiers ceux de la
rue voisine de la leur, s'ils pouvoient le faire avec la même impunité?
Le désir du bien d'autrui[19] est toujours le même: il n'y a que la
crainte du gibet qui mette de la différence dans ses effets.
Comment une nation, qui, parmi les plus honnêtes de ses membres, a tant
de gens inclinés à dérober, et dont le gouvernement a autorisé et
encouragé jusqu'à sept cents bandes de voleurs, comment, dis-je,
peut-elle avoir le front de condamner ce crime dans les individus, et
d'en faire pendre vingt dans une matinée? Cela rappelle naturellement
une anecdote de Newgate[20]. L'un des prisonniers se plaignoit que
pendant son sommeil, on lui avoit ôté les boucles de ses
souliers.--«Comment diable! dit un autre, est-ce que nous avons quelque
voleur parmi nous? Il ne faut pas le souffrir. Cherchons le coquin, et
nous le rosserons jusqu'à ce qu'il en meure.»
Cependant on peut citer l'exemple récent d'un marchand anglais, qui n'a
point voulu profiter de ce que lui avoit produit la course. Il étoit
intéressé dans un navire, que ses associés jugèrent à propos d'armer en
corsaire, et qui prit un assez grand nombre de bâtimens français. Après
le partage du butin, le marchand dont je parle, a envoyé en France un
agent, qui a mis un avis dans les gazettes pour découvrir ceux à qui le
corsaire a fait tort, et leur restituer une part des prises. Cet homme,
qui a une conscience si pure, est un quaker[21]. Les presbytériens
écossais étoient jadis aussi délicats; car il existe encore une
ordonnance du conseil d'Édimbourg, publiée peu après la réformation, et
portant: «Qu'il est défendu d'acheter les marchandises qui proviennent
des prises, sous peine de perdre pour toujours le droit de cité, et de
subir d'autres punitions à la volonté des magistrats; parce que l'usage
de faire des prises est contraire à une bonne conscience et au précepte
de traiter nos frères chrétiens comme nous désirons d'être traités
nous-mêmes. Ainsi ces sortes de marchandises ne seront point vendues par
les hommes honnêtes de cette ville.»
La race de ces hommes honnêtes est probablement éteinte en Écosse, où
ils ont, du moins, renoncé à leurs principes, puisque cette nation a
contribué, autant qu'elle l'a pu, à faire la guerre aux colonies de
l'Amérique septentrionale, et que les prises et les confiscations en ont
été, dit-on, un de ses grands motifs.
Pendant quelque temps on a généralement cru qu'un militaire ne devoit
pas s'informer si la guerre, dans laquelle on l'employoit, étoit juste
ou non, mais exécuter aveuglément les ordres qu'il recevoit. Tous les
princes, qui ont du penchant à la tyrannie, doivent, sans doute,
approuver cette opinion, et désirer de la maintenir. Mais n'est-elle pas
très-dangereuse? D'après un tel principe, si le tyran commande à son
armée d'attaquer et de détruire, non-seulement une nation voisine, qui
ne l'a point offensé, mais même ses propres sujets, l'armée doit obéir.
Dans nos colonies, un nègre esclave à qui son maître ordonne de voler et
d'assassiner son voisin, ou de commettre quelqu'autre action criminelle,
peut le refuser; et le magistrat le protége en applaudissant à son
refus. L'esclavage d'un soldat est donc pire que celui d'un nègre!--Un
officier, qui a de la conscience, peut donner sa démission, plutôt que
d'être employé dans une guerre injuste, s'il n'est pas retenu par la
crainte de voir attribuer sa démarche à une toute autre cause: mais les
simples soldats restent dans l'esclavage toute la vie, et peut-être
aussi ne sont-ils pas en état de juger de ce qu'ils doivent faire. Nous
ne pouvons que déplorer leur sort, et plus encore celui d'un matelot,
qui est souvent forcé de quitter des occupations honnêtes, pour aller
tremper ses mains dans le sang innocent.
Mais il me semble qu'un marchand, étant plus éclairé par son éducation,
et absolument libre de faire ce qu'il veut, devroit bien considérer si
une guerre est juste, avant d'engager volontairement une bande de
mauvais sujets à attaquer les commerçans d'une nation voisine, pour
piller leurs propriétés et les ruiner avec leurs familles, s'ils se
rendent sans combattre, ou à les blesser, les estropier, les assassiner,
s'ils tentent de se défendre. Cependant ce sont des marchands chrétiens
qui commettent ce crime, dans une guerre juste ou non; et il est
difficile qu'elle soit juste des deux côtés. Elle est faite par des
marchands anglais et américains, qui, malgré cela, se plaignent des vols
particuliers, et pendent, par douzaines, les voleurs, à qui ils ont
eux-mêmes donné l'exemple du pillage.
Il est enfin temps que pour le bien de l'humanité, on mette un terme à
ces horreurs. Les États-Unis de l'Amérique sont mieux placés que les
Européens, pour tirer des avantages de la course, puisque la plus grande
partie du commerce de l'Europe avec les Antilles, se fait à leur porte;
mais ils font tout ce qui dépend d'eux pour abolir cet usage, en offrant
d'insérer, dans tous leurs traités avec les autres puissances, un
article par lequel on s'engage solemnellement et réciproquement en cas
de guerre, à ne point armer de corsaires, et à laisser passer, sans être
molestés, les vaisseaux marchands qui ne seront point armés[22].
Ce seroit un heureux perfectionnement de la loi des nations. Tous les
hommes, qui ont des principes de justice et d'humanité, doivent désirer
que cette proposition réussisse.
Recevez les assurances de mon estime et de mon inaltérable amitié.
B. FRANKLIN.
[19] Alieni appetens.
[20] Prison de Londres.
[21] Nouvel exemple digne du quaker Denham, dont il est parlé dans le
premier volume. (_Note du Traducteur._)
[22] Cette offre ayant été acceptée par le roi de Prusse, Frédéric II,
il fut conclu entre ce monarque et les États-Unis, un traité
d'amitié et de commerce, contenant un article dicté par l'humanité
et la philantropie. Franklin, qui étoit l'un des plénipotentiaires
américains, le rédigea de la manière suivante:
ART. XXIII.
«Si la guerre a lieu entre les deux nation contractantes, les
marchands de l'une qui résideront dans les états de l'autre,
pourront y demeurer neuf mois pour se faire payer de leurs créances
et régler leurs affaires, et partiront ensuite librement, emportant
tous leurs effets sans aucun empêchement ou molestation quelconque.
Toutes les femmes, les enfans, les gens de lettres de toutes les
facultés, les agriculteurs, les artisans, les manufacturiers, les
pêcheurs, et les habitans non armés des villes, des villages et
autres places sans fortifications, et en général tous ceux qui
travaillent pour la subsistance et le bien de l'humanité, pourront
continuer à se livrer à leurs occupations, sans être molestés dans
leur personne, sans qu'on brûle leurs maisons et leurs marchandises,
ou qu'on les détruise en aucune manière, et sans que la force armée
de l'ennemi ravage leurs champs, en aucun des lieux où elle
pénétrera: mais si elle a besoin de prendre quelque chose pour son
usage, elle le paiera à un prix raisonnable. Tous les vaisseaux
marchands, employés à l'échange des productions des différens pays,
et à rendre les objets de première nécessité et les commodités de la
vie plus faciles à obtenir et plus communs, pourront passer
librement et sans molestation; et ni l'une ni l'autre des puissances
contractantes, ne délivrera des lettres de marque à aucun
particulier, pour lui donner le pouvoir de prendre ou de détruire
les vaisseaux marchands, ou interrompre leur commerce».
OBSERVATIONS SUR LES SAUVAGES DE L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.
Nous appelons ces peuples des Sauvages, parce que leurs moeurs diffèrent
des nôtres, que nous croyons la perfection de la politesse: ils ont la
même opinion des leurs.
Si nous examinions, avec impartialité, les moeurs des différentes
nations, peut-être trouverions-nous que quelque grossier qu'il soit, il
n'y a pas de peuple qui n'ait quelques principes de politesse; et qu'il
n'en est aucun de si poli, qui ne conserve quelques restes de barbarie.
Les Indiens sont, pendant leur jeunesse, chasseurs et guerriers. Quand
ils deviennent vieux, ils sont conseillers; car ces peuples sont
gouvernés par l'avis des sages. Il n'y a chez eux ni force coercitive,
ni prisons, ni officiers qui obligent à obéir, ou infligent des
châtimens. De là vient qu'en général ils s'étudient à bien parler. Le
plus éloquent est celui qui a le plus d'influence.
Les femmes indiennes cultivent la terre, préparent à manger,
nourrissent, élèvent les enfans, conservent et transmettent à la
postérité le souvenir des événemens mémorables. Ces différens emplois
des deux sexes sont regardés comme honorables et conformes aux lois de
la nature. Avant peu de besoins factices, ils ont beaucoup de temps pour
s'instruire en conversant entr'eux. Notre vie active leur paroît basse
et servile auprès de la leur; et ils regardent les sciences, dont nous
nous enorgueillissons, comme frivoles et inutiles. On en eut une preuve,
lors du traité conclu à Lancastre, en Pensylvanie, en 1744, entre le
gouvernement de Virginie et les six Nations.
Quand on fut convenu des principaux articles, les commissaires de la
Virginie informèrent les Sauvages, qu'il y avoit au collége de
Williamsbourg des fonds destinés à l'éducation de jeunes Indiens, et que
si les chefs des six Nations vouloient y envoyer une demi-douzaine de
leurs enfans, le gouvernement en prendroit soin et les feroit instruire
dans toutes les sciences des blancs. Une des règles de la politesse de
ces peuples est de ne jamais répondre à une proposition publique, le
même jour qu'elle leur a été faite. Ils pensent que ce seroit la traiter
avec trop de légèreté, et qu'ils montrent plus de respect en prenant du
temps pour la considérer comme une chose importante. Ils différèrent
donc de répondre aux Virginiens; et le lendemain après que l'orateur eût
témoigné combien ils étoient sensibles à l'offre qu'on leur avoit faite,
il ajouta:--«Nous savons que vous estimez beaucoup l'espèce de science
qu'on enseigne dans ces colléges, et que tandis que nos jeunes gens
seroient chez vous, leur entretien vous coûteroit beaucoup. Nous sommes
donc convaincus que dans ce que vous nous proposez, votre intention est
de nous faire du bien; et nous vous en remercions de bon coeur. Mais
vous, qui êtes sages, vous devez savoir que les différentes nations
voient les choses d'une manière différente; et vous ne devez pas être
offensés, si nos idées sur l'éducation d'un collége ne sont pas les
mêmes que les vôtres. Nous en avons déjà fait l'expérience. Plusieurs de
nos jeunes gens ont été élevés dans les colléges des provinces
septentrionales. Ils ont été instruits dans toutes vos sciences. Mais
quand ils sont revenus parmi nous, à peine savoient-ils courir. Ignorant
entièrement la manière de vivre dans les bois, incapables de supporter
le froid et la faim, ils ne savoient ni bâtir une cabane, ni prendre un
daim, ni tuer un ennemi: ils parloient imparfaitement notre langue; et
par conséquent ils n'étoient propres ni à la chasse, ni à la guerre, ni
aux conseils. Enfin, nous ne pouvions en rien faire.--Nous n'acceptons
pas votre offre: mais nous n'en sommes pas moins reconnoissans; et pour
vous le prouver, si les habitans de la Virginie veulent nous envoyer une
demi-douzaine de leurs enfans, nous aurons le plus grand soin de leur
éducation, nous leur apprendrons ce que nous savons; et nous en ferons
des _hommes_.»
Les Sauvages ayant de fréquentes occasions de tenir des conseils
publics, ils se sont accoutumés à maintenir beaucoup d'ordre et de
décence dans ces assemblées. Les vieillards sont assis au premier rang;
les guerriers au second, et les femmes et les enfans au dernier.
L'emploi des femmes est de remarquer avec soin ce qui se passe dans les
conseils, de le graver dans leur mémoire, et de l'apprendre par
tradition à leurs enfans; car ces peuples n'ont point d'écriture. Elles
sont les registres du conseil. Elles conservent le souvenir des traités,
qui ont été conclus cent ans auparavant; et quand nous comparons ce
qu'elles disent avec nos écrits, nous le trouvons toujours exact.