Je fus assez content de cet exemple de luxe, parce que non-seulement les

filles du cap May devenoient plus heureuses en achetant de jolis

bonnets, mais parce que cela procuroit aussi aux Philadelphiennes, une

provision de gants chauds.

Dans nos villes commerçantes, situées le long de la mer, les habitans

s'enrichissent de temps en temps. Quelques-uns de ceux qui acquièrent du

bien, sont prudens, vivent avec économie, et conservent ce qu'ils ont

gagné pour le laisser à leurs enfans. Mais d'autres, flattés de faire

parade de leur richesse, font des extravagances et se ruinent. Les loix

ne peuvent l'empêcher; peut-être même n'est-ce pas un mal pour le

public. Un schelling prodigué par un fou, est ramassé par un sage, qui

sait mieux comment il faut en faire usage; et conséquemment, il n'est

point perdu.

Un homme vain et fastueux bâtit une belle maison, la meuble avec

élégance, y vit d'une manière splendide, et se ruine en peu d'années;

mais les maçons, les charpentiers, les serruriers et d'autres ouvriers

honnêtes qu'il a fait travailler, ont pu, par ce moyen, entretenir et

élever leur famille. Le fermier a été récompensé des soins qu'il a pris,

et le bien a passé en de meilleures mains.

Il est, à la vérité, des cas, où quelques modes inventées par le luxe

peuvent devenir un mal public, comme il est lui-même un mal particulier.

Par exemple, si un pays exporte son boeuf et sa toile pour payer

l'importation du vin de Bordeaux et du porter, tandis qu'une partie de

ses habitans ne vivent que de pommes de terre et n'ont point de

chemises, cela ne ressemble-t-il pas à ce que fait un fou qui laisse sa

famille souffrir la faim et vend ses vêtemens pour acheter de quoi

s'enivrer? Notre commerce américain est, je l'avoue, un peu comme cela.

Nous donnons aux Antilles de la farine et de la viande, pour nous

procurer du rum et du sucre; c'est-à-dire, les choses les plus

nécessaires à la vie pour des superfinités. Malgré cela, nous vivons

bien, et nous sommes même dans l'abondance; mais si nous étions plus

sobres, nous pourrions être plus riches.

L'immense quantité de terres couvertes de bois, que nous avons encore à

préparer pour la culture, rendra long-temps notre nation laborieuse et

frugale. Si l'on juge du caractère et des moeurs des Américains, par ce

qu'on voit le long des côtes, on se trompe beaucoup. Les habitans des

villes commerçantes peuvent être riches et adonnés au luxe, tandis que

ceux des campagnes possèdent toutes les vertus qui contribuent au

bonheur et à la prospérité publique. Ces villes commerçantes ne sont pas

très-considérées par les campagnards. Ils les regardent à peine comme

une partie essentielle de l'état; et l'expérience de la dernière guerre

a prouvé, que quand elles étoient au pouvoir de l'ennemi, elles

n'entraînoient pas la sujétion du reste du pays, qui continuoit

vaillamment à défendre sa liberté et son indépendance.

Quelques calculateurs politiques ont compté que si tous les individus

des deux sexes, vouloient travailler pendant quatre heures par jour à

quelque chose d'utile, ce travail leur suffiroit pour se procurer les

choses les plus nécessaires et les agrémens de la vie; le besoin et la

misère seroient bannis du monde, et le reste des vingt-quatre heures

pourroit être consacré au repos et aux plaisirs.

Qu'est-ce qui occasionne donc tant de besoin et de misère? C'est que

beaucoup d'hommes et de femmes travaillent à des choses qui ne sont ni

utiles, ni agréables, et consomment avec ceux qui ne font rien, les

objets de première nécessité, recueillis par les gens utilement

laborieux. Je vais expliquer ceci.

Le travail arrache du sein de la terre et des eaux les premiers élémens

des richesses. J'ai de la terre, et je recueille du bled. Si, avec cela,

je nourris une famille, qui ne fasse rien, mon bled sera consommé, et à

la fin de l'année, je ne serai pas plus riche que je ne l'étois au

commencement. Mais, si en nourrissant ma famille, j'en occupe une partie

à filer, l'autre à faire des briques et d'autres matériaux pour bâtir,

le prix de mon bled me restera, et au bout de l'an, nous serons tous

mieux vêtus et mieux logés. Mais si au lieu d'employer un homme à faire

des briques, je le fais jouer du violon pour m'amuser, le bled qu'il

consomme s'en va, et aucune partie de son travail ne reste dans ma

famille pour augmenter nos richesses et les choses qui nous sont

agréables. Je serai, conséquemment, rendu plus pauvre par mon joueur de

violon, à moins que le reste de ma famille n'ait travaillé davantage ou

mangé moins, pour remplacer le déficit qu'il aura occasionné.

Considérez le monde, et voyez des millions de gens occupés à ne rien

faire, ou du moins, à faire des choses qui ne produisent rien, tandis

qu'on est embarrassé pour se procurer les commodités de la vie, et même

le nécessaire. Qu'est-ce, en général, que le commerce pour lequel nous

combattons et nous nous égorgeons les uns les autres? N'est-ce pas la

cause des fatigues de plusieurs millions d'hommes, qui courent après des

superfluités, et perdent souvent la vie, en s'exposant aux dangers de la

mer? Combien de travail ne perd-on pas, en construisant et équipant de

grands vaisseaux, pour aller chercher en Chine du thé, en Arabie du

café, aux Antilles du sucre, et dans l'Amérique septentrionale, du

tabac. On ne peut pas dire que ces choses sont nécessaires à la vie; car

nos ancêtres vivoient fort bien sans les connoître.

On peut faire une question. Tous ceux qui sont maintenant employés à

recueillir, à faire ou à charier des superfluités, pourroient-ils

subsister en cultivant des denrées d'une nécessité première?--Je crois

qu'oui. La terre est très-vaste, et une grande partie de sa surface est

encore sans culture. Il y a en Asie, en Afrique, en Amérique, des

forêts, qui ont plusieurs centaines de millions d'acres; il y en a même

beaucoup en Europe. Un homme deviendroit un fermier d'importance, en

défrichant cent acres de ces forêts; et cent mille hommes à défricher

chacun cent acres, ne feroient pas une lacune assez grande pour être

visible de la lune, à moins qu'on n'y eût le télescope d'Herschel; tant

sont vastes les pays que les bois couvrent encore!

C'est, cependant, une sorte de consolation, que de songer que parmi les

hommes, il y a encore plus d'activité et de prudence que de paresse et

de folie. De là provient cette augmentation de beaux édifices, de fermes

bien cultivées, de villes riches et populeuses, qui se trouvent dans

toute l'Europe, et qu'on n'y voyoit autrefois que sur les côtes de la

Méditerranée. Cette prospérité est même d'autant plus remarquable, que

des guerres insensées exercent continuellement leurs ravages, et

détruisent souvent en une seule année les travaux de plusieurs années de

paix. Nous pouvons donc espérer, que le luxe de quelques marchands des

côtes des États-Unis de l'Amérique ne causera pas la ruine de leur pays.

Encore une réflexion, et je termine cette vague et longue lettre.

Presque toutes les parties de notre corps nous obligent à quelque

dépense. Nos pieds ont besoin de souliers, nos jambes de bas, le reste

du corps exige des habillemens, et notre estomac une bonne quantité de

nourriture. Quoiqu'excessivement utiles, nos yeux, quand nous sommes

raisonnables, demandent l'assistance peu coûteuse de lunettes, qui ne

peuvent pas beaucoup déranger nos finances. Mais les yeux des autres

sont les yeux qui nous ruinent. Si tout le monde étoit aveugle, excepté

moi, je n'aurois besoin ni de magnifiques habits, ni de belles maisons,

ni de meubles élégans.

[16] Membre du parlement d'Angleterre, pour le bourg de Calne, en

Wiltshire. Il étoit lié d'une intime amitié avec Franklin.

SUR LA TRAITE DES NÈGRES.

23 mars 1790.

En lisant dans les gazettes, le discours adressé par M. Jackson[17], au

congrès américain, contre ceux qui se mêlent de l'esclavage des nègres,

ou qui essaient d'adoucir la condition des esclaves, je me suis rappelé

un discours pareil, prononcé il y a environ cent ans, par Sidi Mehemet

Ibrahim, membre du divan d'Alger, ainsi qu'on peut le voir dans la

relation que Martin a publiée de son consulat, en 1687.

Ce discours avoit pour but d'empêcher qu'on n'eût égard à la pétition de

la secte des _Erika_, ou Mahométans purs, qui regardoient la piraterie

et l'esclavage comme injuste, et en demandoient l'abolition. M. Jackson

ne le cite pas: mais, peut-être, ne l'a-t-il pas lu. S'il se trouve dans

son éloquent discours quelques raisonnemens de Sidi Mehemet, cela prouve

seulement que les intérêts des hommes influent et sont influencés d'une

manière étonnamment semblable dans tous les climats, où ils se trouvent

dans des circonstances pareilles. Voici la traduction du discours

africain.

«ALLA Bismillah, etc. Dieu est grand, et Mahomet est son prophète!

»Ont-ils considéré, ces Erika, les conséquences que pourroit avoir ce

qu'ils proposent dans leur pétition? Si nous mettions un terme à nos

croisières contre les chrétiens, comment nous procurerions-nous les

denrées que produit leur pays, et qui nous sont si nécessaires? Si nous

renonçons à les rendre esclaves, qui est-ce qui cultivera la terre, dans

nos brûlans climats? Qui est-ce qui fera les travaux les plus communs

dans nos villes? Qui est-ce qui nous servira dans nos maisons? Ne

serons-nous pas alors nos propres esclaves? et ne devons-nous pas plus

de compassion et de faveur à nous, musulmans, qu'à ces chiens de

chrétiens?

»Nous avons maintenant plus de cinquante mille esclaves, à Alger et dans

les environs. Si nous n'en recevons pas de nouveaux, bientôt ce nombre

diminuera, et sera insensiblement réduit à rien. Si nous cessons de

prendre et de piller les vaisseaux des infidèles, et de réduire à

l'esclavage l'équipage et les passagers, nos terres n'auront plus aucune

valeur, faute de culture; les loyers de nos maisons diminueront de

moitié; et le gouvernement, privé de la part qu'il retire des prises,

verra ses revenus presqu'anéantis.

»Et pourquoi? Pour céder aux fantaisies d'une secte capricieuse, qui

voudroit, non-seulement nous empêcher de faire de nouveaux esclaves,

mais nous forcer d'affranchir ceux que nous avons. Mais si les maîtres

perdent leurs esclaves, qui les en dédommagera? Sera-ce l'état? Le

trésor public y suffira-t-il? Sera-ce les Erika? En ont-ils les moyens?

ou voudroient-ils, pour faire ce qu'ils croient juste à l'égard des

esclaves, commettre une plus grande injustice envers les propriétaires?

»Si nous donnons la liberté à nos esclaves, qu'en ferons-nous? Peu

d'entr'eux voudront retourner dans leur pays natal. Ils savent trop bien

qu'ils y auroient à souffrir bien plus que parmi nous. Ils ne veulent

point embrasser notre sainte religion; ils ne veulent point adopter nos

moeurs. Nos frères ne veulent pas se souiller par des mariages avec des

personnes de cette race. Devons-nous les laisser mandier dans nos rues,

ou souffrir qu'ils pillent nos propriétés? car les hommes accoutumés à

l'esclavage, ne travaillent point pour gagner leur vie, à moins qu'ils

n'y soient forcés.

»Mais qu'y a-t-il donc de si malheureux dans leur condition présente?

N'étoient-ils pas esclaves dans leur pays? L'Espagne, le Portugal, la

France, l'Italie, ne sont-ils pas gouvernés par des despotes qui

tiennent leurs sujets dans l'esclavage, sans aucune exception?

L'Angleterre elle-même ne traite-t-elle pas ses matelots en esclaves?

car, lorsque le gouvernement le veut, ils sont enlevés, renfermés dans

des vaisseaux de guerre, condamnés non-seulement à travailler, mais à

combattre pour de très-petits gages, et un peu de nourriture qui ne vaut

pas mieux que celle que nous donnons à nos esclaves.

»Leur condition est-elle donc devenue pire, parce qu'ils sont tombés

entre nos mains? Non. Ils n'ont fait que changer un esclavage pour

l'autre; et je puis dire pour un meilleur; car ils sont ici sur une

terre où le soleil de l'Islamisme répand sa lumière et brille dans toute

sa splendeur. Ils y ont occasion de connoître la véritable doctrine, et

de sauver leurs ames. Ceux qui restent dans leur pays, sont privés de ce

bonheur. Ainsi, renvoyer les esclaves dans les lieux où ils sont nés, ce

seroit les faire passer de la lumière dans les ténèbres.

»Je répète la question. Si l'on donne la liberté aux esclaves, qu'en

fera-t-on? J'ai entendu dire qu'on les transplanteroit dans le désert où

il y a une vaste étendue de terre, sur laquelle ils pourroient

subsister, et former un état libre et florissant. Mais je crois qu'ils

sont trop peu portés à travailler volontairement, et trop ignorans pour

établir un bon gouvernement. D'ailleurs, les Arabes sauvages les

opprimeroient, les détruiroient ou les réduiroient de nouveau à

l'esclavage.

»Tandis qu'ils nous servent, nous avons soin de leur fournir tout ce qui

leur est nécessaire, et nous les traitons avec humanité. Dans les pays

où ils sont nés, la classe de ceux qui travaillent est, ainsi que j'en

suis informé, plus mal nourrie, plus mal logée, plus mal vêtue. La

condition de la plupart d'entr'eux est donc déjà améliorée, et n'exige

rien de plus.--Ici, ils vivent en sûreté; ils ne sont point sujets à

devenir soldats, et à être forcés de s'égorger les uns les autres, comme

dans les guerres qu'on fait chez eux.

»Si quelques-uns de ces bigots insensés, qui nous fatiguent à présent de

leurs sottes pétitions, ont, dans l'excès d'un zèle aveugle, affranchi

leurs esclaves, ce n'est ni par générosité, ni par humanité. C'est parce

qu'accablés du fardeau de leurs péchés, ils ont espéré que le mérite

prétendu de cette action les sauveroit d'une damnation éternelle. Mais

combien ils se trompent grossièrement en imaginant que l'esclavage est

condamné par l'alcoran! Je ne citerai ici que deux préceptes qui sont la

preuve du contraire:--Maîtres, traitez vos esclaves avec

douceur.--Esclaves, servez vos maîtres avec fidélité.--Ce livre sacré ne

défend pas non plus de piller les infidèles; puisqu'il est bien connu,

d'après lui, que Dieu a donné le monde et tout ce qu'il contient, à ses

fidèles Musulmans, et qu'ils ont le droit d'en jouir autant qu'ils

pourront y étendre leurs conquêtes.

»Ne prêtons donc plus l'oreille à la détestable proposition d'affranchir

les esclaves chrétiens. Si elle étoit adoptée, le prix de nos terres et

de nos maisons diminueroit; beaucoup de bons citoyens seroient

dépouillés de leur propriété; le mécontentement deviendroit universel et

provoqueroit des insurrections qui mettroient en danger le gouvernement,

et la confusion générale seroit bientôt à son comble. Je ne doute donc

pas que ce sage conseil ne préfère la tranquillité et le bonheur de

toute une nation de vrais croyans, au caprice de quelques Erika, et ne

rejette leur pétition.»

Le consul Martin nous apprend que la résolution du divan portoit:--«Que

la doctrine qui prétendoit qu'il étoit injuste de piller les Chrétiens

et de les rendre esclaves, paroissoit au moins problématique: mais que

l'intérêt qu'avoit l'état à maintenir cet usage, étoit clair; et

qu'ainsi la proposition seroit rejetée».--Et, en effet, elle le fut.

Puisque les mêmes motifs produisent dans l'ame des hommes, des opinions

et des résolutions semblables, ne pouvons-nous pas, sans parler de notre

congrès Américain, nous hasarder à prédire que les adresses présentées

au parlement d'Angleterre, pour l'abolition de la traite des nègres, et

les débats qui auront lieu à ce sujet, auront le même effet que ceux du

divan d'Alger?

[17] L'un des représentans de la Georgie.

OBSERVATIONS SUR LA GUERRE.

D'après la première loi des nations, la guerre et la destruction étoient

destinées à punir l'injure: en s'humanisant par degrés, elles admirent

l'esclavage au lieu de la mort; ensuite, l'échange des prisonniers

succéda à l'esclavage; et enfin, pour respecter davantage la propriété

des particuliers, les conquérans se contentèrent de régner sur eux.

Pourquoi cette loi des nations ne s'amélioreroit-elle pas encore? Des

siècles se sont écoulés entre les divers changemens qu'elle a éprouvés:

mais comme de nos jours l'esprit humain a fait des progrès plus rapides,

pourquoi le perfectionnement de la loi des nations ne seroit-il pas

accéléré? Pourquoi ne conviendroit-on pas désormais que dans toutes les

guerres, on n'attaqueroit point certaines classes d'hommes, que même les

partis opposés les protégeroient également, et leur permettroient de se

livrer à leurs travaux avec sécurité? Ces hommes seraient:

1º. Les agriculteurs, parce qu'ils travaillent pour la subsistance du

genre-humain.

2º. Les pêcheurs, qui ont le même but que les agriculteurs.

3º. Les marchands, dont les navires ne sont point armés, et qui sont

utiles aux différentes nations, en leur portant des denrées ou des

marchandises agréables.

4º. Les artistes et les ouvriers qui travaillent dans des villes sans

défense.

Il n'est pas, sans doute, nécessaire d'ajouter que les hôpitaux de

l'ennemi devroient être, non pas inquiétés, mais secourus au

besoin.--L'intérêt général de l'humanité exigeroit qu'on diminuât les

causes de la guerre, et tout ce qui peut exciter à la faire. Si l'on

interdisoit le pillage, on auroit moins d'ardeur à combattre, et

vraisemblablement la paix seroit bien plus durable.

L'usage de voler les marchands en pleine mer est un reste de l'ancienne

piraterie; et quoiqu'il soit accidentellement avantageux à quelques

particuliers, il est loin de l'être à tous ceux qui l'entreprennent, et

aux nations qui l'autorisent. Au commencement d'une guerre, quelques

navires richement chargés sont surpris et enlevés; cela encourage les

premiers armateurs des corsaires à en armer de nouveaux. Beaucoup

d'autres les imitent. Mais, en même-temps, l'ennemi devient plus

soigneux. Il équipe mieux ses vaisseaux marchands, et les rend plus

difficiles à prendre. Il les fait aussi partir plus souvent sous la

protection d'un convoi. Tandis que les corsaires se multiplient, les

navires qui peuvent être pris et les chances du profit diminuent; de

sorte qu'il y a beaucoup de croisières où les dépenses surpassent le

gain. C'est alors une loterie comme les autres. Quoiqu'un petit nombre

de particuliers y gagne, la masse de ceux qui y mettent perd. La

totalité de ce que coûte l'armement de tous les corsaires, durant le

cours d'une guerre, excède de beaucoup le montant de toutes les prises.

Ainsi, une nation perd tout le travail de beaucoup d'hommes, pendant le

temps qu'ils sont employés à voler. En outre, ce que ces hommes

acquièrent, ils le dépensent en s'enivrant et en s'abandonnant à toute

sorte de débauches. Ils perdent l'habitude du travail. À la paix, ils

sont rarement propres à reprendre des occupations honnêtes, et ne

servent qu'à augmenter le nombre des scélérats qui infestent les villes,

et des voleurs de grand chemin.

Les armateurs mêmes, qui ont été heureux, aveuglés par la rapidité de

leur fortune, se livrent à une manière de vivre dispendieuse, et ne

pouvant plus y renoncer, lorsque les moyens d'y suffire diminuent,

finissent par se ruiner; juste punition de l'extravagante cruauté qu'ils

ont eue de réduire à la misère les familles de beaucoup d'honnêtes

commerçans, employés à servir l'intérêt commun du genre-humain.

SUR LA PRESSE DES MATELOTS[18].

Le juge Foster, page 158 de son ouvrage, dit: «Chaque homme» cette

conclusion du tout à une partie ne me semble pas d'une bonne

logique.--Si l'alphabet disoit:--«Que toutes nos lettres combattent pour

la défense commune.--» Il y auroit de l'égalité, et par conséquent de la

justice. Mais s'il disoit:--«Qu'A, B, C, D, s'arment et combattent

pendant que les autres lettres resteront chez elles et dormiront

tranquilles».--Cela ne serait point égal, et conséquemment ne pourroit

être juste.

_Ibid._--«Employez»--s'il vous plaît. Le mot signifie engager un homme à

travailler pour moi, en lui offrant des gages suffisans pour lui faire

préférer mon service à tout autre. Cela est fort différent de forcer un

homme à travailler aux conditions qui me conviendront.

_Ib._--«Ce service et occupation, etc». Ceci est faux. Son occupation et

son service ne sont pas les mêmes. Un vaisseau marchand n'est point un

vaisseau armé. Il n'est point obligé à combattre, mais à transporter des

marchandises. Le matelot, qui est au service du roi, est forcé de

combattre, et de s'exposer à tous les dangers de la guerre. Les maladies

sont aussi plus communes et plus souvent mortelles à bord des vaisseaux

du roi que dans les vaisseaux marchands. À la fin d'une campagne, un

matelot peut quitter le service des marchands, et non le service du roi.

En outre, les marchands lui donnent de meilleurs gages.

_Ib._ «Je suis très-certain, etc».--Ici on compare deux choses qui ne

sont pas comparables, l'injustice faite aux gens de mer, et les embarras

occasionnés au commerce. Les embarras qu'éprouve tout le commerce d'une

nation, ne justifient point l'injustice faite à un seul matelot. Si le

commerce souffrait de ce qu'un matelot ne seroit point à son service, il

pourroit et devroit lui offrir des gages qui le décideraient à y entrer

volontairement.

_Page 159._--«Un mal particulier doit être supporté avec patience, pour

prévenir une calamité générale».--Cette maxime peut-elle se trouver dans

les loix et dans une bonne politique? et peut-il y avoir une maxime

contraire au sens commun? Si la maxime disoit que les maux particuliers

qui préviennent une calamité nationale, doivent être généreusement

compensés par la nation, on pourroit l'entendre: mais quand elle dit

seulement que ces maux doivent être supportés avec patience, elle est

absurde!

_Ib._ «L'expédient, etc».--Vingt plans inutiles ou incommodes n'en

justifient pas un qui est inique.

_Ib._--«Sur le pied de, etc».--Certes, votre raisonnement ressemble à un

mensonge. Il se tient sur un pied. La vérité se tient sur deux.

_Page 160._ «--De bons gages». Probablement les mêmes qu'on a dans les

vaisseaux marchands?

_Page 174._--«J'admets difficilement, etc.»--Quand cet auteur parle de

la presse, il diminue, autant qu'il le peut, l'horreur qu'inspire cette

coutume, en représentant qu'un matelot souffre seulement une _fatigue_,

comme il l'appelle tendrement, _dans quelques cas particuliers_; et il

oppose à ce mal particulier, les embarras du commerce de l'état. Mais

si, comme il le suppose, le cas arrive souvent, le matelot, qui est

pressé, et obligé à servir pour la défense du commerce au prix de

vingt-cinq schellings par mois, pourrait gagner trois livres sterlings

et quinze schellings au service d'un marchand, et vous lui prenez chaque

mois cinquante schellings. Or, si vous employez cent mille matelots,

vous dérobez à ces hommes honnêtes et industrieux et à leurs pauvres

familles, deux cent cinquante mille livres sterlings par mois, ou trois

millions sterlings par an; et, en même-temps, vous les forcez de

hasarder leur vie, en combattant pour la défense de votre commerce;

défense à laquelle devroient sans doute contribuer tous les membres de

la société, et les matelots comme les autres, en proportion du profit

que chacun en retire. Ces trois millions excéderoient, dit-on, la part

qui devroit leur revenir s'ils n'avoient pas payé de leur personne; mais

quand vous les forcez à se contenter de si peu, il me semble que vous

devriez les exempter de combattre.

Cependant on peut dire que si l'on allouoit aux matelots qui servent

dans les vaisseaux du roi, les mêmes gages qu'ils pourroient avoir dans

les vaisseaux marchands, il en coûteroit trop cher à la nation, et l'on

seroit obligé d'augmenter les impôts. Alors la question se réduit à

ceci:--Est-il juste que dans une société les riches forcent la classe la

plus pauvre à combattre pour leur défense et celle de leurs propriétés,

en lui fixant arbitrairement des gages, et en la punissant si elle

refuse?--Le juge Foster nous dit que cela est _légal_.

Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome 2 suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires · 第 2 / 16 段