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VIE
DE B. FRANKLIN,
SUIVIE
DE SES OEUVRES POSTHUMES.
T. II.
VIE
DE
BENJAMIN FRANKLIN,
ÉCRITE PAR LUI-MÊME,
SUIVIE
DE SES OEUVRES
MORALES, POLITIQUES
ET LITTÉRAIRES,
Dont la plus grande partie n'avoit pas encore été publiée.
TRADUIT DE L'ANGLAIS, AVEC DES NOTES,
PAR J. CASTÉRA.
Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis.
TOME SECOND.
À PARIS,
Chez F. BUISSON, Imp.-Lib. rue Hautefeuille, Nº. 20.
AN VI DE LA RÉPUBLIQUE
OEUVRES MORALES, POLITIQUES ET LITTÉRAIRES DE BENJAMIN FRANKLIN, DANS LE
GENRE DU SPECTATEUR.
LETTRE SUR LES INNOVATIONS DANS LA LANGUE ANGLAISE, ET DANS L'ART DE
L'IMPRIMERIE.
À NOÉ WEBSTER, À HARTFORD.
Philadelphie, le 26 décembre 1789.
J'ai reçu depuis quelque temps, monsieur, votre dissertation sur la
langue anglaise. C'est un excellent ouvrage, et qui sera très-utile à
nos compatriotes en leur fesant sentir la nécessité d'écrire
correctement. Je vous remercie de l'envoi de ce pamphlet et de
l'honneur, que vous m'avez fait, de me le dédier. J'aurois dû vous
offrir plutôt ces remerciemens: mais j'en ai été empêché par une forte
indisposition.
Je ne puis qu'applaudir à votre zèle, pour conserver la pureté de notre
langue, soit dans l'expression, soit dans la prononciation, et pour
corriger les fautes, qui ont rapport à l'une et à l'autre, et que
commettent sans cesse les habitans de plusieurs des États-Unis.
Permettez-moi de vous en citer quelques-unes, quoique vraisemblablement
vous les connoissiez déjà. Je voudrois que dans quelqu'un des écrits que
vous publierez par la suite, vous prissiez la peine de les improuver, de
manière à en faire abandonner l'usage.
Le premier dont je me rappelle est le mot _perfectionné_[1]. Quand je
quittai la Nouvelle-Angleterre, en 1723, je n'avois jamais vu qu'on se
fût servi de ce mot que dans le sens d'_amélioré_, excepté dans un vieux
livre du docteur Mather, intitulé: _les Bienfaits de la Providence_.
Comme ce docteur avoit une fort mauvaise écriture, je crus, en voyant ce
mot mis au lieu d'_employé_, que l'imprimeur avoit mal lu le
manuscrit[2] et s'étoit trompé. Mais lorsqu'en 1733, je retournai à
Boston, je trouvai que cette innovation avoit réussi et étoit devenue
fort à la mode. Je voyois souvent que dans la gazette on en fesoit un
usage très-ridicule. Par exemple, en annonçant qu'une maison de campagne
étoit à vendre, on disoit qu'elle avoit été long-temps _perfectionnée_
comme taverne; et en parlant d'un homme qui venoit de mourir, on ne
manquoit pas d'observer qu'il avoit été pendant plus de trente ans
_perfectionné_ comme juge de paix.
Cette acception du mot _perfectionné_ est particulière à la
Nouvelle-Angleterre; et elle n'est point reçue dans les autres pays, où
l'on parle anglais, en-deçà, ni au-delà des mers.
À mon retour de France, j'ai trouvé que plusieurs autres mots nouveaux
s'étoient introduits dans notre langue parlementaire. Par exemple, on a
fait un verbe du substantif _connoissance_. _Je n'aurois point
_connoissancé_ cela_[3], dit-on, _si l'opinant n'avoit pas_, etc. On a
fait un autre verbe du substantif _avocat_, en disant: _le_ représentant
qui _avocate_, ou qui a _avocaté cette motion_.--Encore un autre du
substantif _progrès_; et celui-ci est le plus mauvais, le plus
condamnable de tous. _Le comité ayant _progressé_, résolut de
s'ajourner_[4]. Le mot _résister_[5] est un mot nouveau: mais je l'ai vu
employer d'une manière neuve, en disant: _Les représentans qui ont
résisté à cette mesure à laquelle j'ai toujours moi-même _résisté_._
Si vous pensez comme moi sur ces innovations, vous ne manquerez pas de
vous servir de tous les moyens qui sont en votre pouvoir pour les faire
proscrire.
La langue latine, qui a long-temps servi à répandre les connoissances
parmi les différentes nations de l'Europe, est chaque jour plus
négligée; et une des langues modernes, la langue française, l'a
remplacée et est devenue presqu'universelle. On la parle dans toutes les
cours de l'Europe; et la plupart des gens de lettres, de tous les pays,
ceux même qui ne savent pas la parler, l'entendent assez bien pour
pouvoir lire aisément les livres français. Cela donne un avantage
considérable à la nation française. Ses écrivains peuvent répandre leurs
sentimens, leurs opinions, sur les points importans qui ont rapport aux
intérêts de la France, ou qui peuvent servir à sa gloire, et contribuer
au bien général de l'humanité.
Peut-être n'est-ce que parce qu'il est écrit en français, que le _Traité
de Voltaire, sur la Tolérance_, s'est si promptement répandu et a
presqu'entièrement désarmé la superstition de l'Europe; l'usage général
de la langue française a eu aussi un effet très-avantageux pour le
commerce de la librairie; car il est bien reconnu que lorsqu'on vend
beaucoup d'exemplaires d'une édition, le profit est proportionnément
beaucoup plus considérable, que lorsqu'on vend une plus grande quantité
de marchandises d'aucun autre genre. Maintenant il n'y a aucune des
grandes villes d'Europe, où l'on ne trouve un libraire français qui a
des correspondans à Paris.
La langue anglaise a droit d'obtenir la seconde place. L'immense
collection d'excellens sermons imprimés dans cette langue et la liberté
de nos écrits politiques[6], sont cause qu'un grand nombre
d'ecclésiastiques de différentes sectes et de différentes nations, ainsi
que beaucoup de personnes qui s'occupent des affaires publiques,
étudient l'anglais et l'apprennent au moins, assez bien pour le lire; et
si nous nous efforcions de faciliter leurs progrès, notre langue
pourroit devenir d'un usage beaucoup plus général.
Ceux qui ont employé une partie de leur temps à apprendre une langue
étrangère, doivent avoir souvent observé, que lorsqu'ils ne la savoient
encore qu'imparfaitement, de petites difficultés leur paroissoient
considérables, et retardoient beaucoup leurs progrès. Par exemple, un
livre mal imprimé, une prononciation mal articulée, rendent
inintelligible une phrase qui, lorsqu'elle est imprimée d'une manière
correcte, ou prononcée distinctement, est aussitôt comprise. Si nous
avions donc voulu avoir l'avantage de voir notre langue plus
généralement répandue, nous aurions dû ne pas négliger de faire
disparoître des difficultés qui, toutes légères qu'elles sont,
découragent ceux qui l'étudient. Mais depuis quelques années, je
m'apperçois avec peine qu'au lieu de diminuer, ces difficultés
augmentent.
En examinant les livres anglais imprimés depuis le rétablissement des
Stuards sur le trône d'Angleterre, jusqu'à l'avènement de Georges II,
nous voyons que tons les substantifs commencent par une lettre capitale,
en quoi nous avons imité notre langue mère, c'est-à-dire, la langue
allemande. Cette méthode étoit sur-tout très-utile à ceux qui ne
savoient pas bien l'anglais; car un nombre prodigieux de mots de cette
langue, sont à-la-fois verbes et substantifs, et on les épelle de la
même manière, quoiqu'on les prononce différemment. Mais les imprimeurs
de nos jours ont eu la fantaisie de renoncer à un usage utile, parce
qu'ils prétendent que la suppression des lettres capitales fait mieux
ressortir les autres caractères, et que les lettres qui s'élèvent
au-dessus d'une ligne, empêchent qu'elle n'ait de la grace et de la
régularité.
L'effet de ce changement est si considérable, qu'un savant français,
qui, quoiqu'il ne sût pas parfaitement la langue anglaise, avoit coutume
de lire les livres anglais, me disoit qu'il trouvoit plus d'obscurité
dans ceux de ces livres, qui étoient modernes, que dans ceux de l'époque
dont j'ai parlé plus haut, et il attribuoit cela à ce que le style de
nos écrivains s'étoit gâté. Mais je le convainquis de son erreur, en
mettant une lettre capitale à tous les substantifs d'un paragraphe,
qu'il entendit aussitôt, quoiqu'auparavant il n'eût pu y rien
comprendre. Cela montre l'inconvénient qu'a ce perfectionnement
prétendu.
D'après ce goût pour la régularité et l'uniformité de l'impression, on
en a aussi, depuis peu, banni les caractères italiques, qu'on avoit
coutume d'employer pour les mots auxquels il importoit de faire
attention, pour bien entendre le sens d'une phrase, ainsi que pour les
mots qu'il falloit lire avec une certaine emphase.
Plus nouvellement encore, les imprimeurs ont eu le caprice d'employer
l'_s_ rond au lieu de _s_ long, qui servoit autrefois à faire distinguer
promptement les mots, à cause de la variété qu'il mettoit dans
l'impression. Certes, ce changement fait paroître une ligne d'impression
plus égale, mais il la rend en même-temps moins lisible; de même que si
tous les nés étoient coupés, les visages seroient plus unis, plus
uniformes, mais on distingueroit moins les physionomies.
Ajoutez à tous ces changement, qui ont fait reculer l'art, une autre
fantaisie moderne, l'encre grise, qu'on trouve plus belle que l'encre
noire. Aussi, les livres anglais sont imprimés d'une manière si confuse,
que les vieillards ne peuvent les lire qu'au grand jour, ou avec de
très-bonnes lunettes. Quiconque fera la comparaison d'un volume d'un
journal[7] imprimé depuis 1731 jusqu'à 1740, avec ceux qui ont paru
depuis dix ans, sera convaincu que l'impression faite avec de l'encre
noire est infiniment plus facile à lire que celle qui est faite avec de
l'encre grise.
Lord Chesterfield fit plaisamment la critique de cette nouvelle méthode.
Après avoir entendu Faulkener, imprimeur de Dublin, vanter pompeusement
sa propre gazette, comme la plus parfaite qu'il y eût dans le
monde.--«Mais monsieur Faulkener, dit-il, ne croyez-vous pas qu'elle
seroit encore plus parfaite, si l'encre et le papier n'étoient pas
tout-à-fait autant de la même couleur?»--
D'après toutes ces raisons, je désirerois que nos imprimeurs américains
ne se piquassent pas d'imiter ces perfectionnemens imaginaires, et que
par conséquent ils rendissent les ouvrages qui sortiront de leurs
presses, plus agréables aux étrangers, et avantageux à notre commerce de
librairie.
Pour mieux sentir l'avantage d'une impression claire et distincte,
considérons la facilité qu'elle donne à ceux qui lisent tout haut,
devant un auditoire. Alors, l'oeil parcourt ordinairement trois ou
quatre mots avant la voix. S'il distingue clairement ces mots, il donne
à la voix le temps de les prononcer convenablement: mais s'ils sont
obscurément imprimés, ou déguisés par l'omission des lettres capitales
et des longs _s s_, ou de quelqu'autre manière, le lecteur les prononce
souvent mal; et s'appercevant de sa méprise, il est obligé de revenir en
arrière et de recommencer la phrase; ce qui diminue nécessairement le
plaisir des auditeurs. Ceci me rappelle un ancien vice de notre manière
d'imprimer.
L'on sait que quand le lecteur rencontre une question, il doit varier
les inflexions de sa voix. En conséquence, il y a une marque qu'on
appelle _point_ d'interrogation, et qui doit servir à la faire
distinguer. Mais ce point est fort mal placé à la fin de la question.
Aussi le lecteur, qui ne l'apperçoit que quand il a déjà mal prononcé,
est obligé de relire la question. Pour éviter cet inconvénient, les
imprimeurs espagnols, plus judicieux que nous, mettent un point
d'interrogation au commencement, ainsi qu'à la fin des questions.
Nous commettons encore une faute du même genre, dans l'impression des
comédies, où il y a beaucoup de choses marquées pour être dites _à
part_. Mais le mot _à part_ est toujours placé à la fin de ce qui doit
être dit ainsi, au lieu de le précéder, pour indiquer au lecteur qu'il
doit donner à sa voix une inflexion différente.
Souvent cinq ou six de nos dames se réunissent pour faire de petites
parties de travail, où tandis que chacune est occupée de son ouvrage,
une personne de la compagnie leur fait la lecture: certes, un usage si
louable mérite que les écrivains et les imprimeurs cherchent à le rendre
le plus agréable possible au lecteur et à l'auditoire.
Recevez avec les assurances de mon estime, mes voeux pour votre
prospérité.
B. FRANKLIN.
[1] Improved.
[2] Qu'il avoit pris l'_e_ d'employé pour un _i_, l'_l_ pour un _r_ et
l'_y_ pour un _v_. (_Note du Traducteur._)
[3] Au lieu de _donné connoissance de cela_.
[4] De pareilles innovations se sont quelquefois introduites dans
l'assemblée nationale de France; et s'il y en a eu d'heureuses, il y
en a eu aussi de très-ridicules. Cet abus menaçoit même de corrompre
la pureté de notre langue: mais le bon goût en a fait justice.
(_Note du Traducteur._)
[5] Il y a dans l'original _opposer_, qui, en anglais, est le synonyme
de _résister_.
[6] Quand Franklin écrivoit ceci, les Français n'avoient pas encore
l'inappréciable avantage de la liberté de la presse. (_Note du
Traducteur._)
[7] The Gentleman's Magazine.
TABLEAU DU PRINCIPAL TRIBUNAL DE PENSYLVANIE, LE TRIBUNAL DE LA PRESSE.
POUVOIR DE CE TRIBUNAL.
Il peut recevoir et publier les accusations de toute espèce contre
toutes personnes, quelque rang qu'elles occupent, et même contre tous
les tribunaux inférieurs. Il peut juger et condamner à l'infamie,
non-seulement des particuliers, mais des corps entiers, après les avoir
entendus, ou sans les entendre, comme il le juge à propos.
EN FAVEUR ET AU PROFIT DE QUELLES PERSONNES CE TRIBUNAL EST ÉTABLI.
Il est établi en faveur d'environ un citoyen sur cinq cents, parce que
grace à son éducation, ou à l'habitude de griffonner, il a acquis un
style assez correct et le moyen de faire des phrases assez bien
tournées, pour supporter l'impression; ou bien parce qu'il possède une
presse et quelques caractères. Cette cinq centième partie des citoyens a
le privilège d'accuser et de calomnier à son gré les autres quatre cent
dix-neuf parties; ou elle peut vendre sa plume et sa presse à d'autres
pour le même objet.
USAGES DE CE TRIBUNAL.
Il ne suit aucun des règlemens des tribunaux ordinaires. Celui qui est
accusé devant lui n'obtient point un grand jury, pour juger s'il y a
lieu à accusation avant qu'elle soit rendue publique. On ne lui fait pas
même connoître le nom de son accusateur, ni on ne lui accorde l'avantage
d'être confronté avec les témoins qui ont déposé contre lui, car ils se
tiennent dans les ténèbres, comme ceux du tribunal de l'inquisition
d'Espagne.
Il n'a pas non plus un petit jury, formé de ses pairs, pour examiner les
crimes qu'on lui impute. L'instruction du procès est quelquefois si
rapide, qu'un bon et honnête citoyen peut tout-à-coup, et lorsqu'il s'y
attend le moins, se voir accuser, et dans la même matinée être jugé,
condamné, et entendre prononcer l'arrêt qui le déclare un coquin et un
scélérat.
Cependant, si un membre de ce tribunal reçoit la plus légère réprimande,
pour avoir abusé de sa place, il réclame aussitôt les droits que la
constitution accorde à tout citoyen libre, et il demande à connoître son
accusateur, à être confronté avec les témoins, et à être jugé loyalement
par un jury composé de ses pairs.
SUR QUOI EST FONDÉE L'AUTORITÉ DU TRIBUNAL.
Cette autorité est, dit-on, fondée sur un article de la constitution de
l'état, qui établit la liberté de la presse, liberté pour laquelle tous
les Pensylvaniens sont prêts à combattre et à mourir, quoique fort peu
d'entr'eux aient, je crois, une idée distincte de sa nature et de son
étendue. En vérité, elle ressemble tant soit peu à celle que les loix
anglaises accordent aux criminels avant leur conviction; c'est-à-dire, à
celle d'être forcés à mourir ou à être pendus.
Si par la liberté de la presse nous entendons simplement la liberté de
discuter l'utilité des mesures du gouvernement et des opinions
politiques, jouissons de cette liberté de la manière la plus étendue:
mais si c'est au contraire, la liberté d'insulter, de calomnier, de
diffamer, je déclare que dès que nos législateurs le jugeront à propos,
je renoncerai volontiers à la part qui m'en revient; et que je
consentirai de bon coeur à changer la liberté d'outrager les autres,
pour le privilége de n'être point outragé moi-même.
QUELLES PERSONNES ONT INSTITUÉ CE TRIBUNAL, ET EN NOMMENT LES OFFICIERS.
Il n'est point institué par un acte du conseil suprême de l'état. Il n'y
a point de commission établie par lui, pour examiner préalablement les
talens, l'intégrité, les connoissances des personnes à qui est confié le
soin important de décider du mérite et de la réputation des citoyens;
car le tribunal est au-dessus de ce conseil, et peut accuser, juger et
condamner à son gré. Il n'est point héréditaire, comme la cour des pairs
en Angleterre. Mais tout homme, qui peut se procurer une plume, de
l'encre et du papier, avec quelques caractères, une presse et une paire
de grosses balles, peut se nommer lui-même chef du tribunal, et il a
aussitôt la pleine possession et l'exercice de tous ses droits. Si vous
osez alors vous plaindre, en aucune manière, de la conduite du juge, il
vous barbouille le visage avec ses balles partout où il peut vous
rencontrer; et en outre, mettant en lambeaux votre réputation, il vous
signale comme l'horreur du public, c'est-à-dire, comme l'ennemi de la
liberté de la presse.
DE CE QUI SOUTIENT NATURELLEMENT CE TRIBUNAL.
Il est soutenu par la dépravation de ces ames, à qui la religion
n'impose aucun frein, et que l'éducation n'a point perfectionnées.
De son voisin, publier les sottises,
Est un plaisir à nul autre pareil[8].
Aussi,
À l'immortalité la médisance vole.
Mais la triste vertu ne naît que pour mourir[9].
Quiconque éprouve quelque peine à entendre bien parler des autres, doit
sentir du plaisir lorsqu'on en dit du mal. Ceux qui, en désespérant de
pouvoir se distinguer par leurs vertus, trouvent de la consolation à
voir les autres ravalés à côté d'eux, sont assez nombreux dans toutes
les grandes villes, pour fournir aux frais nécessaires d'un des
tribunaux de la liberté de la presse.
Un observateur assez ingénieux disoit une fois, qu'en se promenant le
matin dans les rues, lorsque le pavé étoit glissant, il distinguoit
aisément où demeuroient les bonnes gens, parce qu'ils avoient soin de
jeter des cendres sur la glace qui étoit devant leur porte. Probablement
il auroit porté un jugement tout différent du caractère de ceux qui
fournissent aux frais du tribunal dont nous parlons.
DES MOYENS PROPRES À RÉPRIMER LES ABUS DU TRIBUNAL.
Jusqu'à présent, on n'en a employé aucun. Mais depuis qu'on a tant écrit
sur la constitution fédérative des États-Unis, et qu'on a si savamment
et si clairement discuté toutes les autres parties d'un bon
gouvernement, je me suis instruit au point de m'imaginer qu'il y a
quelque moyen de réprimer le tribunal: cependant je n'ai pu en trouver
aucun qui ne soit une violation du droit sacré de la liberté de la
presse. Mais, je crois en avoir découvert un, qui, au lieu de diminuer
la liberté générale, doit l'augmenter; c'est de rendre au peuple une
sorte de liberté, dont nos loix l'ont privé, la liberté du bâton.
Lorsque la société étoit dans son enfance, et que les loix n'existoient
point encore, si un homme en insultoit un autre, par quelques mauvais
propos, l'offensé pouvoit se venger de l'agresseur par un bon coup de
poing sur l'oreille; et en cas de récidive, il lui donnoit une volée de
coups de bâton. Cela n'étoit contraire à aucune loi. Mais à présent ce
droit est interdit. Ceux qui en usent sont punis comme des
perturbateurs, tandis que le droit de calomnier est encore dans toute sa
force, parce que les loix, qu'on a faites contre lui, sont rendues
inutiles par la liberté de la presse.
Je propose donc de ne point toucher à la liberté de la presse, et de lui
laisser toute son étendue, sa force, sa vigueur; mais de permettre aussi
à la liberté du bâton de marcher avec elle d'un pas égal.
Alors, ô mes concitoyens! si un impudent écrivain attaque votre
réputation, qui vous est, peut-être, plus chère que la vie, et s'il met
son nom au bas de son barbouillage, vous pourrez aller le trouver en
plein jour et lui fendre la tête loyalement. S'il se cache derrière
l'imprimeur, et que vous découvriez pourtant qui il est, vous pourrez
vous cacher aussi, vous mettre en embuscade la nuit, l'attaquer par
derrière, et lui donner une bonne volée de coups de bâton. Si votre
adversaire paie de meilleurs écrivains que lui, pour vous mieux
calomnier, vous paierez aussi de robustes porte-faix, qui auront de
meilleurs bras que les vôtres, et qui vous aideront à le mieux rosser.
Telle est mon opinion quant au ressentiment particulier et à la
rétribution que méritent les calomnies. Mais si, comme cela doit être,
le public est offensé de la conduite des diffamateurs, je ne
conseillerai pas d'en venir tout de suite, avec eux, aux moyens que j'ai
proposés, mais de nous contenter modérément de les plonger dans une
barrique de goudron, de les couvrir de plumes, de les mettre dans une
couverte et de les bien berner.
Cependant si l'on croyoit que ma proposition pût troubler le repos
public, je recommanderois humblement à nos législateurs de prendre en
considération la liberté de la presse et la liberté du bâton, et de nous
donner une loi qui marque bien distinctement l'étendue et les limites de
l'une et de l'autre; car il est nécessaire que dans le même temps qu'ils
mettent la personne d'un citoyen en sûreté contre les attaques des
autres, ils s'occupent aussi des moyens d'empêcher qu'on attente à sa
réputation.
[8] There is a lust in man no charm can tame,
Of loudly publishing his neighbour's shame.
[9] On aegle's wings, immortal, scandals fly,
While virtuous actions are but born and die.
DRYDEN.
SUR L'ART DE NAGER[10].
J'avoue que je n'ai pas le temps de faire toutes les recherches et les
expériences qu'exige l'art de nager. C'est pourquoi je me bornerai à
faire un petit nombre de remarques.
La gravité spécifique du corps humain relativement à celle de l'eau, a
été observée par M. Robinson, et on trouve le résultat de ses
expériences dans le volume des _Transactions philosophiques de la
société royale de Londres_[11], pour l'année 1757[12]. Il prétend que
les personnes grasses, qui ont les os menus, flottent très-aisément sur
l'eau.
La cloche plongeante est aussi décrite dans les _Transactions
philosophiques_.
J'avois fait, dans mon enfance, deux palettes ovales, d'environ dix
pouces de long et six pouces de large, avec un trou pour pouvoir passer
le pouce, et les tenir solidement. Elles ressembloient beaucoup aux
palettes des peintres. En nageant, je les poussois horizontalement en
avant, et ensuite j'appuyois fortement leur surface sur l'eau en les
ramenant en arrière. Je me souviens que ces instrumens me fesoient nager
beaucoup plus vîte; mais ils fatiguoient mes poignets.
J'avois aussi attaché sous chacun de mes pieds une espèce de sandale:
mais je n'en étois pas content, parce que j'observai que les pieds des
nageurs repoussoient l'eau plutôt avec le dedans et la cheville du pied
qu'avec la plante du pied.
Nous avons ici pour nager plus commodément, des corsets faits avec une
double toile à voile piquée et garnie en dedans de petits morceaux de
liége.
Je ne connois point le scaphandre de Lachapelle.
Je sais, par expérience, qu'un nageur qui a beaucoup de chemin à faire,
a beaucoup d'avantage à se retourner de temps en temps sur le dos, et à
varier les moyens d'accélérer son mouvement progressif.
Quand il éprouve une crampe à la jambe, le moyen de la faire cesser, est
de frapper tout-à-coup la partie qui en est affectée, et il ne peut le
faire qu'en se tournant sur le dos et levant sa jambe en l'air.
Durant les grandes chaleurs de l'été, on ne court aucun risque à se
baigner, quoiqu'on ait chaud, lorsque la rivière, dans laquelle on se
baigne, a été bien échauffée par le soleil. Mais il est très-dangereux
de se jeter dans l'eau froide, quand on a fait de l'exercice et quand on
a chaud. Je vais en citer un exemple. Quatre jeunes moissonneurs, qui
avoient travaillé toute la journée et s'étoient échauffés, voulant se
rafraîchir, se plongèrent dans une source froide. Deux d'entr'eux
moururent sur-le-champ; un troisième expira le lendemain matin, et le
quatrième ne réchappa qu'avec peine. Lorsqu'en pareille circonstance on
boit une certaine quantité d'eau froide, dans l'Amérique septentrionale,
on en éprouve des effets non moins funestes.
La natation est un des exercices les plus agréables et les plus sains.
Quand on nage une heure ou deux, dans la soirée, on dort fraîchement
toute la nuit, même dans la saison la plus chaude. Peut-être est-ce
parce que les pores de la peau étant alors plus propres, la
transpiration insensible en est augmentée et procure cette fraîcheur.
Il est certain qu'un homme attaqué de la diarrhée, se guérit en nageant
beaucoup, et éprouve quelquefois un inconvénient tout opposé. Quant aux
gens qui ne savent point nager, ou qui ont la diarrhée dans une saison
qui ne leur permet point cet exercice, ils peuvent prendre des bains
chauds, qui, en nétoyant et rafraîchissant la peau, leur deviennent
salutaires, et souvent les guérissent radicalement. Je parle d'après ma
propre expérience, et celle des personnes à qui j'ai conseillé de faire
comme moi.
Vous ne serez pas fâché si je termine ces observations, faites à la
hâte, en vous disant que, comme la méthode ordinaire de nager se borne
au mouvement des bras et des jambes, et est par conséquent un exercice
fatigant, lorsqu'on a besoin de traverser un espace d'eau considérable,
il y a un moyen de nager long-temps avec aisance: ce moyen est de se
servir d'une voile. J'en ai fait la découverte heureusement et par
hasard, ainsi que je vais vous l'expliquer.
Lorsque j'étois encore fort jeune, je m'amusois un jour avec un
cerf-volant; et m'approchant du bord d'un étang, qui avoit près d'un
mille de large, j'attachai à un pieu la corde du cerf-volant, qui
s'étoit déjà élevé très-haut. Pendant ce temps-là je nageois. Mais
voulant jouir des deux plaisirs à-la-fois, j'allai reprendre la corde de
mon cerf-volant, et me tournant sur le dos, je m'apperçus que j'étois
entraîné sur l'eau d'une manière très-agréable. Je priai alors un de mes
camarades de faire le tour de l'étang, et de porter mes vêtemens dans un
endroit que je lui indiquai; et tenant toujours la corde du cerf-volant,
je traversai l'eau sans la moindre fatigue, et même avec beaucoup de
plaisir. Je fus seulement obligé de temps en temps de ralentir un peu ma
course, parce que je m'apperçus que quand j'allois trop vîte, le
cerf-volant descendoit trop bas. Mais dès que je m'arrêtois, il
remontait.
C'est la seule fois que j'ai fait usage de ce moyen, avec lequel on
pourroit, je crois, traverser de Douvres à Calais. Mais le paquebot est
encore préférable.
[10] Ceci a été écrit pour répondre à quelques questions de M.
Dubourg.
[11] On trouve chez le citoyen _Buisson_, libraire, _rue
Hautefeuille_, l'Abrégé des Transactions philosophiques de la
Société royale de Londres, traduit de l'anglais, et rédigé par
_Gibelin_, et autres Savans, avec 39 planches gravées en
taille-douce; 14 vol. _in-8º_.
Il reste très-peu d'exemplaires de ces Mémoires de l'Académie royale
de Londres. Cet Ouvrage est complet: il comprend neuf divisions;
savoir:
_L'Histoire naturelle_, Tremblemens de terre, Volcans, Curiosités
naturelles, Fossiles, Pétrifications, Zoologie, Quadrupèdes,
Poissons, Insectes, etc. 2 vol. _Botanique, Agriculture, Économie
rurale_, 2 vol. _Physique expérimentale_, 2 vol. _Chimie_, 1 vol.
_Anatomie et Physique animale_, 1 vol. _Médecine et Chirurgie_, 1
vol. _Matière médicale et Pharmacie_, 2 vol. _Mélanges,
Observations, Voyages_, 1 vol. _Antiquités, Beaux-Arts, Inventions
et Machines_, 2 vol.
En tout 14 vol. On ne les sépare point.
[12] Tome 50, page 30.
NOUVELLE MODE DE PRENDRE DES BAINS[13].
Londres, le 28 juillet 1768.
J'approuve beaucoup l'épithète de tonique, que vous donnez, dans votre
lettre du 8 juin, à la nouvelle méthode de traiter la petite vérole; et
je saisis cette occasion, pour vous faire part de l'usage que j'ai
moi-même adopté.
Vous savez que depuis long-temps les bains froids sont employés ici
comme un tonique. Mais le saisissement que produit en général l'eau
froide, m'a toujours paru trop violent; et j'ai trouvé plus analogue à
ma constitution, et plus agréable de me baigner dans un autre élément,
c'est-à-dire, dans l'air froid. Je me lève donc, tous les jours, de
très-bon matin, et je reste alors sans m'habiller une heure ou une
demi-heure, suivant la saison, m'occupant à lire, ou à écrire.
Cet usage n'est nullement pénible. Il est, au contraire, très-agréable;
et si avant de m'habiller je me remets dans mon lit, comme cela m'arrive
quelquefois, c'est un supplément au repos de la nuit, et je jouis une
heure ou deux d'un sommeil délectable. Je ne crois point que cela puisse
avoir aucun dangereux effet. Ma santé, du moins, n'en est point altérée;
et j'imagine, au contraire, que c'est ce qui m'aide à la conserver.
C'est pourquoi j'appelerai désormais ce bain, _un bain tonique_.
10 mars 1793.
Je ne tenterai pas d'expliquer pourquoi les vêtemens humides
occasionnent des rhumes plutôt que les vêtemens mouillés; parce que j'en
doute. J'imagine, au contraire, que ni les uns ni les autres n'ont un
tel effet; et que les causes des rhumes sont absolument indépendantes de
l'humidité et même du froid. Je me propose d'écrire une petite
dissertation sur ce sujet, dès que j'en aurai le temps.
À présent, je me bornerai à vous dire que croyant mal fondée l'opinion
commune, qui attribue au froid la propriété de resserrer les pores et
d'arrêter la transpiration insensible, j'ai engagé un jeune médecin, qui
fesoit des expériences avec la balance de _Sanctorius_, à examiner les
différentes proportions de sa transpiration, en restant une heure
entièrement nud, et une heure chaudement vêtu. Il a renouvelé cette
expérience pendant huit jours consécutifs, et a trouvé que sa
transpiration étoit deux fois plus considérable dans les heures qu'il
étoit nud.
[13] Ceci est extrait de quelques lettres adressées à M. Dubourg.
OBSERVATIONS SUR LES IDÉES GÉNÉRALES CONCERNANT LA VIE ET LA MORT[14].
Vos observations sur les causes de la mort, et les moyens que vous
proposez pour rappeler à la vie les personnes qui paraissent avoir été
tuées par le tonnerre, prouvent également votre sagacité et votre
humanité. Il paroît que les idées qu'on a sur la vie et sur la mort,
sont en général peu exactes.
Un crapaud enseveli dans du sable, vit, dit-on, jusqu'au moment où ce
sable se pétrifie; et alors l'animal étant renfermé dans une pierre,
peut vivre encore pendant une longue suite de siècles. Les faits cités à
l'appui de cette opinion, sont trop nombreux, et trop bien
circonstanciés pour ne pas mériter un certain degré de créance.
Accoutumés à voir manger et boire tous les animaux qui nous sont
familiers, nous avons de la peine à concevoir comment un crapaud peut
exister dans une pareille prison. Mais si nous réfléchissons que, dans
leur état ordinaire, les animaux n'éprouvent la nécessité de prendre de
la nourriture, que parce que la transpiration leur fait perdre
continuellement une partie de leur substance, il nous paroîtra moins
impossible que ceux qui sont dans l'engourdissement, transpirant moins,
parce qu'ils ne font point d'exercice, aient moins besoin d'alimens; et
que d'autres, tels que les tortues de terre et de mer, les serpens, et
quelques espèces de poisson, qu'on voit couverts d'écailles ou de
coquilles, qui arrêtent la transpiration, puissent exister un temps
considérable, sans prendre aucune espèce de nourriture.
Une plante, chargée de fleurs, se fane et meurt presqu'aussitôt qu'elle
est exposée à l'air, si sa racine n'est point dans un sol humide, où
elle pompe une assez grande quantité de substance pour remplacer celle
qui s'exhale, et que l'air emporte continuellement. Mais, peut-être, que
si elle étoit enveloppée de vif-argent, elle pourroit, pendant un
très-long espace de temps, conserver sa vie végétale, son parfum et sa
couleur. Alors, cette méthode seroit très-commode pour transporter, des
climats lointains, ces plantes délicates, qui ne peuvent supporter l'air
de la mer, et qui exigent un soin et des ménagemens particuliers.
J'ai vu un exemple de mouches communes, conservées d'une manière qui a
quelque rapport avec celle-là. Elles avoient été noyées dans du vin de
Madère, au moment où l'on l'avoit mis en bouteilles, en Virginie, pour
l'envoyer à Londres. Lorsqu'on le déboucha, dans la maison d'un de mes
amis, chez qui j'étois alors, il tomba trois mouches dans le premier
verre qu'on remplit. Comme j'avois entendu dire que des mouches noyées
pouvoient être rappelées à la vie, quand on les exposoit aux rayons du
soleil, je proposai d'en faire l'expérience sur celles-là. En
conséquence, on les mit au soleil, sur un petit tamis, qui avoir servi à
passer le vin dans lequel elles étoient.
En moins de trois heures, deux de ces mouches commencèrent à recouvrer
la vie par degrés. Elles eurent d'abord quelques mouvemens convulsifs
dans les jambes; puis elles se levèrent, frottèrent leurs yeux avec
leurs pieds de devant, battirent leurs ailes avec ceux de derrière, et
bientôt après, commencèrent à voler, se trouvant dans la vieille
Angleterre, sans savoir comment elles y étoient venues, La troisième ne
donna aucun signe de vie jusqu'au coucher du soleil, et comme on n'avoit
plus aucun espoir de la voir ressusciter, on la jeta.
Je désirerois que, d'après cet exemple, il fût possible d'inventer une
méthode d'embaumer les noyés de manière à pouvoir les rappeler à la vie,
à une époque très-éloignée, et comme je désire ardemment de voir quel
sera l'état de l'Amérique dans cent ans d'ici, au lieu d'attendre une
mort ordinaire, je me plongerois dans un tonneau de vin de Madère, avec
un petit nombre d'amis, pour être, au bout d'un siècle, rappelé à la vie
par le doux soleil de ma chère patrie.
Mais puisque très-probablement nous vivons dans un temps où les sciences
sont encore trop dans l'enfance, pour voir un tel art porté à sa
perfection, il faut que je me contente du plaisir, que vous me
promettez, de voir ressusciter un poulet ou un coq d'Inde.
[14] Ceci est aussi tiré des lettres à M. Dubourg.
PRÉCAUTIONS NÉCESSAIRES DANS LES VOYAGES SUR MER.
Quand on veut entreprendre un long voyage, il n'y a rien de mieux que de
le tenir secret jusqu'au moment du départ. Sans cela, on est
continuellement interrompu et tracassé, par des visites d'amis et de
connoissances, qui font non-seulement perdre un temps précieux, mais
oublier des choses importantes; de sorte que quand on est embarqué et
qu'on cingle déjà en pleine mer, on se rappelle avec beaucoup
d'inquiétude des affaires non terminées, des comptes non réglés, et un
nombre infini de choses qu'on se proposoit d'emporter, et dont on sent,
à chaque instant, la privation.
Ne seroit-il pas très-avantageux de changer la coutume de rendre visite
aux gens qui vont voyager, de les laisser seuls et tranquilles pendant
quelques jours, pour faire leurs préparatifs, et ensuite, prendre congé
de leurs amis, et recevoir leurs voeux pour un heureux retour?
Il n'est pas toujours possible de choisir le capitaine avec lequel on
doit s'embarquer; et cependant, le plaisir, le bonheur du voyage en
dépend; car il faut, pendant un temps, vivre dans sa société, et être,
en quelque sorte, soumis à ses ordres. Si c'est un homme spirituel,
aimable et d'un caractère obligeant, on en est bien plus heureux.
On en rencontre quelquefois de tels: mais ils sont rares. Toutefois, si
le vôtre n'est pas de ce nombre, il peut être bon marin, actif,
très-vigilant, et vous devez alors le dispenser du reste; car ce sont
les qualités les plus essentielles pour un homme, qui commande un
vaisseau.
Quelque droit que, d'après votre accord avec lui, vous ayez à ce qu'il a
embarqué pour l'usage des passagers, vous devez prendre toujours
quelques provisions particulières, dont vous puissiez vous servir de
temps en temps. Il faut donc avoir de bonne eau, parce que celle du
vaisseau est souvent mauvaise. Mais mettez la vôtre en bouteilles; car
autrement, vous courriez risque de la voir se gâter. Il faut aussi que
vous emportiez du bon thé, du café moulu, du chocolat, du vin de
l'espèce que vous aimez le mieux, du cidre, des raisins secs, des
amandes, du sucre, du sirop de capillaire, des citrons, du rhum, des
oeufs dans des flacons d'huile, des tablettes de bouillon, et du
biscuit. Quant à la volaille, il est presqu'inutile d'en emporter, à
moins que vous ne vouliez vous charger du soin de lui donner à manger et
de la soigner vous-même. L'on en prend ordinairement si peu de soin à
bord, qu'elle est presque toujours malade, et que la viande en est aussi
coriace que du cuir.
Tous les marins ont une opinion qui doit sans doute son origine à un
manque d'eau, et à la nécessité où l'on a été de l'épargner. Ils
prétendent que la volaille est toujours extrêmement altérée; et que
quand on lui donne de l'eau à discrétion, elle se tue elle-même en
buvant outre mesure. En conséquence, ils ne lui en donnent qu'une fois
tous les deux jours, encore est-ce en petite quantité. Mais comme ils
versent cette eau dans des auges inclinées, elle court du côté qui est
le plus profond; alors les poules sont obligées de monter les unes sur
les autres pour en attraper un peu, et il y en a quelques-unes qui ne
peuvent pas même y tremper leur bec: dévorées de soif et éprouvant
continuellement le tourment de Tantale, elles ne peuvent pas digérer la
nourriture très-sèche qu'elles ont pris, et bientôt elles sont malades
et périssent. On en trouve, chaque matin, quelqu'une de morte, qu'on
jette à la mer, tandis que celles qu'on tue pour la table, valent
rarement la peine d'être mangées.
Pour remédier à cet inconvénient, il est nécessaire de diviser les auges
en petits compartimens, pour que chacun puisse contenir une certaine
quantité d'eau: mais c'est un soin qu'on ne prend guère. Il est donc sûr
que les cochons et les moutons sont les animaux qu'il est plus
convenable d'embarquer, parce que la viande de mouton est en général
très-bonne à la mer, et celle de cochon, excellente.
Il peut arriver qu'une partie des provisions, que je recommande de
prendre, devienne inutile, par les soins qu'aura eus le capitaine, d'en
mettre à bord une suffisante quantité. Mais, dans ce cas, vous pouvez en
faire présent aux pauvres passagers, qui, payant moins pour leur
passage, sont logés dans l'entre-pont avec l'équipage, et n'ont droit
qu'à la ration des matelots.
Ces passagers sont quelquefois malades, tristes, abattus: on voit
souvent, parmi eux, des femmes, des enfans, qui n'ont pas eu le moyen de
se procurer les choses dont je viens de faire mention, et qui leur sont
de la plus grande nécessité. En leur distribuant une partie de votre
superflu, vous pouvez leur être du plus grand secours; vous pouvez leur
donner la santé, leur sauver la vie, enfin les rendre heureux; avantage
qui procure toujours les sensations les plus douces à une ame
compatissante!
La chose la plus désagréable en mer, est la manière dont on y apprête à
manger; car, à proprement parler, il n'y a jamais à bord de bon
cuisinier[15]. Le plus mauvais matelot est ordinairement choisi pour cet
emploi, et il est presque toujours fort mal-propre. C'est de là que
vient ce dicton des marins anglais:--«Dieu nous envoie la viande et le
diable les cuisiniers».--Cependant ceux qui ont meilleure opinion de la
providence, pensent autrement. Sachant que l'air de la mer, et le
mouvement que procure le roulis du vaisseau, ont un étonnant effet pour
aiguiser l'appétit, il disent que Dieu a donné aux marins de mauvais
cuisiniers, pour les empêcher de trop manger, ou bien que prévoyant
qu'ils auroient de mauvais cuisiniers, il leur a donné un bon appétit,
pour les empêcher de mourir de faim.
Mais si vous n'avez pas confiance dans ces secours de la providence,
vous pouvez vous pourvoir d'une lampe à l'esprit-de-vin et d'une
bouilloire, et vous apprêter vous-même quelques alimens, comme de la
soupe, des viandes hachées, etc. Un petit fourneau de tôle est aussi
très-commode à bord; et votre domestique peut vous y faire rôtir des
morceaux de mouton ou de cochon.
Si vous avez envie de manger du boeuf salé, qui est souvent très-bon,
vous trouverez que le cidre est la meilleure liqueur pour étancher la
soif qu'occasionnent et cette viande et le poisson salé.
Le biscuit ordinaire est trop dur pour les dents de quelques personnes;
on peut le ramollir en le fesant tremper: mais le pain cuit deux fois
est encore meilleur; parce qu'étant fait de bon pain, coupé par
tranches, et remis au four, il s'imbibe tout de suite, devient mou, et
se digère facilement. Aussi est-ce une nourriture excellente, et bien
préférable au biscuit qui n'a point fermenté.
Il faut que j'observe ici que ce pain remis au four étoit autrefois le
biscuit qu'on préparoit pour les vaisseaux; car en français le mot
_biscuit_ signifie cuit deux fois. Les pois qu'on mange à bord, sont
souvent mal cuits et durs. Alors il faut mettre dans la marmite un
boulet de deux livres, et le roulis du vaisseau fait que les pois
forment une espèce de purée.
J'ai souvent vu à bord que lorsqu'on servoit la soupe dans des plats
trop peu profonds, elle étoit renversée de tous côtés par le roulis du
vaisseau; et alors je désirois que les potiers d'étain divisassent les
soupières en compartimens, dont chacun contiendroit de la soupe pour une
seule personne. Par ce moyen, on seroit sûr que dans un roulis
extraordinaire, ceux qui seroient à table ne courroient pas risque de
voir la soupe tomber sur leur poitrine et les brûler.
Maintenant que je vous ai entretenu de ces choses peu importantes,
permettez-moi de conclure ces observations, par quelques réflexions
générales sur la navigation.
Quand nous considérons la navigation comme un moyen de transporter des
denrées nécessaires, d'un pays où elles abondent dans les lieux où elles
manquent, et de prévenir la disette, qui étoit jadis si commune, nous ne
pouvons nous empêcher de la regarder comme un des arts qui contribuent
le plus au bonheur du genre-humain. Mais quand la navigation n'est
employée qu'à charier des choses inutiles, des objets d'un vain luxe, il
n'est pas certain que les avantages qui en résultent, suffisent pour
contre-balancer les malheurs qu'elle occasionne en mettant en danger la
vie de tant d'hommes, qui parcourent sans cesse le vaste Océan; et
lorsqu'elle sert à piller des vaisseaux et à transporter des esclaves,
elle est, sans contredit, un moyen funeste d'accroître les calamités qui
affligent la nature humaine.
On ne peut s'empêcher d'être étonné, quand on songe au nombre immense de
vaisseaux et d'hommes, qui s'exposent tous les jours en allant chercher
du thé à la Chine, du café en Arabie, du sucre et du tabac en Amérique;
tous objets, sans lesquels nos ancêtres vivoient fort bien. Le seul
commerce du sucre emploie mille vaisseaux, et celui du tabac
presqu'autant. Pour l'utilité du tabac, on n'en peut presque rien dire;
et quant au sucre, combien ne seroit-il pas plus glorieux de sacrifier
le plaisir momentané que nous avons à en prendre deux fois par jour dans
notre thé, que d'encourager les cruautés sans nombre qu'on exerce
continuellement pour nous le procurer!
Un célèbre moraliste français, dit que quand il considère les guerres
que nous fomentons en Afrique pour y acheter des nègres, le grand nombre
qu'il en périt dans ces guerres, les multitudes de ces infortunés qui
meurent, pendant la traversée, victimes de la maladie, de l'air
empoisonné ou de la mauvaise nourriture, et enfin tous ceux qui
succombent aux traitemens cruels qu'on leur fait souffrir dans leur état
d'esclaves, il ne peut pas voir un morceau de sucre, sans s'imaginer
qu'il est rempli de taches de sang humain. Mais s'il ajoutoit aux moyens
qui le blessent, les guerres que nous nous fesons les uns aux autres
pour prendre et reprendre les îles qui produisent cette denrée, il ne
croiroit pas le sucre simplement taché de sang; il verroit qu'il en est
entièrement trempé.
Ces guerres sont cause que les puissances maritimes de l'Europe, et les
habitans de Paris et de Londres, payent leur sucre bien plus cher que
les habitans de Vienne, encore que ceux-ci soient presqu'à trois cents
lieues de la mer. Une livre de sucre coûte aux premiers, non-seulement
le prix qu'ils donnent pour l'avoir, mais aussi les impôts nécessaires
pour soutenir les flottes et les armées destinées à protéger et à
défendre les contrées qui le produisent.
[15] Franklin n'a sans doute voulu parler que des navires marchands en
général; car dans les vaisseaux de guerre français et anglais, on
fait souvent très-bonne chère. (_Note du Traducteur._)
SUR LE LUXE, LA PARESSE, ET LE TRAVAIL.
À BENJAMIN VAUGHAN[16].
1784.
On ne peut s'empêcher d'être étonné, quand on voit combien les affaires
de ce monde sont conduites à contre-sens. Il est naturel d'imaginer que
l'intérêt d'un petit nombre d'individus devroit céder à l'intérêt
général. Mais les individus mettent à leurs affaires beaucoup plus
d'application, d'activité et d'adresse que le public n'en met aux
siennes; de sorte que l'intérêt général est très-souvent sacrifié à
l'intérêt particulier.
Nous assemblons des parlemens et des conseils, pour profiter de leur
sagesse collective: mais en même-temps, nous avons nécessairement
l'inconvénient de leurs passions réunies, de leurs préjugés et de leurs
intérêts personnels. Par ce moyen, des hommes artificieux triomphent de
la sagesse, et trompent même ceux qui la possèdent; et si nous en
jugeons par les actes, les arrêts, les édits, qui règlent la destinée du
monde et les rapports du commerce, une assemblée d'hommes importans, est
le corps le plus fou qui existe sur la terre.
Certes, je n'ai encore rien trouvé pour remédier au luxe. Je ne suis
même pas sûr qu'on puisse y réussir dans un grand état, ni que ce soit
toujours un mal aussi dangereux qu'on le croit.
Supposons qu'on comprenne, dans la définition du luxe, toutes les
dépenses inutiles. Examinons ensuite s'il est possible d'exécuter, dans
un pays étendu, les loix qui s'opposent à ces dépenses; et si, en les
exécutant, les habitans de ce pays doivent être plus heureux, ou même
plus riches. L'espoir de devenir un jour en état de se procurer les
jouissances du luxe, n'est-il pas un puissant aiguillon pour le travail
et pour l'industrie? Le luxe ne peut-il pas, par conséquent, produire
plus qu'il ne consomme, puisqu'il est vrai que, sans un motif
extraordinaire, les hommes seroient naturellement portés à vivre dans
l'indolence et dans la paresse? Cela me rappelle un trait que je vais
vous citer.
Le patron d'une chaloupe, qui naviguoit entre le cap May et
Philadelphie, m'avoit rendu quelque petit service, pour lequel il refusa
toute espèce de paiement. Ma femme apprenant que cet homme avoit une
fille, lui envoya en présent, un bonnet à la mode. Trois ans après, le
patron se trouvant chez moi avec un vieux fermier des environs du cap
May, qui avoit passé dans sa chaloupe, parla du bonnet envoyé par ma
femme, et raconta combien sa fille en avoit été flattée.--«Mais,
ajouta-t-il, ce bonnet a coûté bien cher à notre canton».--«Comment
cela, lui dis-je».--«Oh! me répondit-il, quand ma fille parut dans
l'assemblée, le bonnet fut tellement admiré, que toutes les jeunes
personnes voulurent en faire venir de pareils de Philadelphie; et nous
calculâmes, ma femme et moi, que le tout n'a pas coûté moins de cent
livres sterlings».--«Cela est vrai, dit le fermier. Mais vous ne
racontez pas toute l'histoire. Je pense que le bonnet vous a été de
quelqu'avantage; parce que c'est la première chose qui a donné à nos
filles l'idée de tricoter des gants d'estame pour vendre à Philadelphie,
et se procurer, par ce moyen, des bonnets et des rubans; et vous savez
que cette branche d'industrie s'accroît tous les jours et doit avoir
encore de meilleurs effets».