l'avait pas _vue_. Mais sans doute, quand Racine _vit_ Phèdre sous les
espèces de la Champmeslé, il conçut pour la première fois ce qu'il y a
de contagieux dans la représentation de l'amour-maladie, et aussi ce que
la religion peut ajouter de piment aux choses de l'amour. Il conçut avec
horreur que la notion même du péché peut devenir un élément de
volupté... L'inquiétude que lui inspira sa première tragédie chrétienne
acheva de faire de lui un chrétien. Il renonça, dis-je, au théâtre, à
trente-sept ans et en pleine gloire--parce que Phèdre était décidément
plus troublante qu'il ne l'avait pensé.
Car sans doute il entra là-dessus en réflexion. Le désir de la gloire et
la vivacité des passions ne faisant plus obstacle à sa foi religieuse,
il se ressouvint de la doctrine janséniste sur le théâtre; de cette
doctrine qui l'avait tant irrité onze ans auparavant et qui,
aujourd'hui, ne lui paraissait que trop vraie.
Il avait dû être ému déjà par les _Pensées_ de M. Pascal _sur la
religion et quelques autres sujets_, publiées en 1670, et, notamment,
par les réflexions sur les «divertissements». Les éditeurs avaient
écarté la fameuse page sur la comédie: mais la substance de cette page
était éparse dans le _Traité_ de Nicole, qu'elle ne fait que résumer:
Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie
chrétienne; mais, entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y
en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une
représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle
les émeut et les fait naître dans notre coeur, et surtout celle de
l'amour; principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort
honnête. Car plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus
elles sont capables d'en être touchées; sa violence plaît à notre
amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes
effets que l'on voit si bien représentés; et l'on se fait en même
temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y
voit, qui ôte la crainte des âmes pures qui s'imaginent que ce
n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si
sage.
Ainsi l'on s'en va de la comédie le coeur si rempli de toutes les beautés
et de toutes les douceurs de l'amour, et l'âme et l'esprit si persuadés
de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières
impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le
coeur de quelqu'un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes
sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie.
(Et la même thèse sera reprise par Bossuet avec beaucoup de force dans
les _Maximes et Réflexions sur la comédie_, 1694.)
Ainsi la représentation même de l'amour innocent était funeste aux âmes.
Que dire des peintures de l'amour d'Hermione ou de Roxane? Et les
peintures de l'amour désordonné, mais, en quelque façon, normal dans son
désordre, n'avaient pas suffi à Racine. Il en était venu à décrire avec
complaisance des cas singuliers et morbides: l'amour d'un vieillard pour
une jeune fille, et d'un vieillard jaloux de son fils; l'amour d'une
fille pour l'homme couvert de sang qui l'a violemment enlevée, et enfin
l'amour incestueux d'une femme pour son beau-fils. Et sans doute Phèdre
haïssait son mal, mais elle l'aimait aussi; secrètement elle espérait
l'assouvissement de son désir; et sans doute elle n'accusait pas
elle-même, sinon indirectement,
Vous êtes offensé, la fortune jalouse
N'a pas en votre absence épargné votre épouse,
mais elle laissait lâchement accuser l'innocence. Et Phèdre avait parti
aimable; et Boileau avait parlé de sa «douleur vertueuse»! Et, sous
prétexte qu'ils souffraient et qu'elle était belle, Mithridate et
Ériphile n'avaient inspiré que fort peu d'horreur. Qu'avait fait Racine,
que rendre intéressants les pires effets de la concupiscence? Il était
allé contre la doctrine chrétienne la plus assurée. Il avait été, bel et
bien, «empoisonneur d'âmes»; il le reconnaissait maintenant.
Et une autre chose le tourmentait: le souvenir de ses propres péchés.
On est tenté de supposer que, si Racine a si bien peint la passion
extrême, l'amour-maladie, c'est qu'il l'a ressenti pour son propre
compte. Cela n'est point nécessaire. Il suffit que le poète en ait pu
étudier en lui-même les commencements, et chez d'autres les extrémités.
Même, il est permis de croire qu'il a pu décrire ce mal avec d'autant
plus de clairvoyance que, tout en le comprenant entièrement, il n'en
était lui-même qu'à demi possédé.--En réalité, la vie passionnelle de
Racine nous est peu connue. Il semble avoir aimé beaucoup mademoiselle
Du Parc; ce fut probablement sa première liaison. Elle avait
trente-quatre ans, et il en avait vingt-six ou vingt-sept quand il la
rencontra. Elle était fort jolie et, vous vous le rappelez, très
courtisée. Racine avait eu le plaisir de l'enlever à Molière, et même à
Corneille. Boileau, dans une conversation recueillie par Mathieu Marais,
nous dit «qu'elle mourut en couches». Robinet, dans sa gazette en vers
du 15 décembre 1668, raconte les funérailles de la comédienne. Parmi
Les admirateurs de ses charmes
Qui ne la suivaient pas sans larmes,
il n'oublie pas les poètes de théâtre,
Dont l'un, le plus intéressé,
Était à demi trépassé.
C'est à n'en pas douter, Racine, qui est désigné ainsi.
Son amour pour la Champmeslé parait avoir été moins sérieux, quoiqu'il
ait duré de 1670 à 1677. Elle n'était pas très jolie et n'avait pas la
peau blanche (on tenait alors beaucoup à la blancheur de la peau); mais
elle était bien faite et avait la voix la plus touchante. Je crois que
Racine l'aima surtout à cause de cette voix qui rendait si pénétrantes
les intonations qu'il lui avait serinées. Mais ce furent des amours plus
joyeuses que profondes. «Il y a, dit madame de Sévigné qui savait les
choses par son fils Charles, une petite comédienne, et les Despréaux et
les Racine avec elle; ce sont des soupers délicieux, c'est-à-dire des
diableries.» (_À madame de Grignan_, 1er _avril_ 1671.) Racine devait
être l'amphitryon de ces soupers; Boileau lui écrira plus tard (21 août
1687): «Ce ne serait pas une mauvaise pénitence (il s'agit de boire du
vin de Pantin) à proposer à M. Champmeslé, pour tant de bouteilles de
Champagne qu'il a bues chez lui, _vous savez aux dépens de qui_.» Car
Champmeslé, le mari, était de ces «diableries». Racine avait dans cet
amour bien des concurrents, tous heureux. Il n'était que le préféré, et
s'en contentait... Il faisait souvent au mari de grosses plaisanteries.
On connaît l'amusante et cynique épigramme, qui est très probablement de
Racine:
De six amants contents et non jaloux
Qui tour à tour _servaient_ madame Claude,
Le moins volage était Jean son époux.
Un jour pourtant, d'humeur un peu trop chaude,
Serrait de près sa servante aux yeux doux,
Lorsqu'un des six lui dit: «Que faites-vous?
_Le jeu n'est sûr_ avec cette ribaude;
Ah! voulez-vous, Jeanjean, nous _gâter_ tous?»
(Je pense que vous comprenez: «Le jeu n'est sûr» et «nous gâter tous»,
et que vous donnez à ces mots tout leur sens.)
Évidemment l'amour de Racine pour la Champmeslé n'eut rien de tragique.
On a donc bien tort de lui reprocher la tranquillité avec laquelle,
_dix-neuf_ ans plus tard, il parle--en chrétien et, si vous voulez, en
dévot--des derniers moments et de la mort de son ancienne maîtresse.
M. de Rost m'apprit hier que la Chamellay était à l'extrémité, de
quoi il me parut fort affligé; mais ce qui est plus affligeant,
c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire
l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de
renoncer à la comédie.
Et quelques jours après:
Le pauvre M. Boyer est mort fort chrétiennement; sur quoi je vous
dirai _en passant_ que je dois réparation à la mémoire de la
Champmeslé, qui mourut aussi avec d'assez bons sentiments, après
avoir renoncé à la comédie, très repentante de sa vie passée, mais
surtout fort affligée de mourir: (24 juillet 1696.)
On s'est étonné et un peu indigné de cet: «en passant». On oubliait,
entre autres choses, que Racine écrivait cela à son fils aîné, alors âgé
de dix-neuf ans.
En somme, les désordres de Racine, tout en étant de ceux qu'un véritable
chrétien doit pleurer, ne paraissent avoir eu rien d'exorbitant.
Mais je dois tout vous dire et qu'il y eut dans sa vie une heure
mystérieuse et tragique, suivie d'une heure d'épouvante.
Un peu plus d'un an après qu'il eut pris sa retraite, éclata l'«Affaire
des poisons». Le 21 novembre 1679, la principale accusée, la Voisin,
déclara que la Du Parc, dont elle était la bonne amie depuis quatorze
ans, «devait» avoir été empoisonnée par Racine. Voici d'ailleurs, sur ce
point, la partie essentielle de l'interrogatoire de la Voisin, d'après
le procès-verbal (Frantz Funck-Brentano: le _Drame des poisons_):
De Gorle (belle-mère de la Du Parc) lui a dit (à la Voisin) que
Racine, ayant épousé secrètement la Du Parc, était jaloux de tout
le monde et particulièrement d'elle, Voisin, dont il avait beaucoup
d'ombrage, et qu'il s'en était défait (de la Du Parc) par poison et
à cause de son extrême jalousie, et que pendant la maladie de la Du
Parc, Racine ne partait point du chevet de son lit; qu'il lui tira
de son doigt un diamant de prix et avait aussi détourné les bijoux
et principaux effets de la Du Parc qui en avait pour beaucoup
d'argent; que même _on_ n'avait pas voulu la laisser parler à
Manon, sa femme de chambre, qui était sage-femme, quoiqu'elle
demandât Manon et qu'elle lui fit écrire de venir à Paris la voir,
aussi bien qu'elle, la Voisin.
Puis on lui demande «si de Gorle ne lui a point dit de quelle manière
l'empoisonnement avait été fait, et de qui on s'était servi pour cela.
Elle répond: «Non.»
Voilà le texte. Jugez vous-même ce que vaut le témoignage d'une femme
comme la Voisin, qui, au surplus, parle onze ans après les événements,
et n'en parle, de son propre aveu, que par ouï-dire, et en parle après
la torture, quand, ayant commencé à parler, on dit n'importe
quoi.--Toutefois, il resterait ceci:--Racine avait empêché la Manon,
sage-femme, d'approcher de sa maîtresse malade, et de même la Voisin,
sage-femme et avorteuse; et c'est de quoi celle-ci lui aurait gardé
rancune. D'un autre côté, la Du Parc, d'après Boileau, est morte en
couches; Racine, en suivant son convoi, était à demi trépassé, d'après
Robinet.--La Du Parc serait-elle morte de manoeuvres abortives? Et dans
cette hypothèse, Racine aurait-il conseillé--ou seulement toléré--ces
manoeuvres? Ou ne les aurait-il connues que plus tard? Cela est le plus
probable, puisqu'il écarte les avorteuses du lit de la mourante, ce qui
eût été singulièrement imprudent s'il avait été leur complice.
Ce qui est sûr, c'est qu'une lettre, écrite le 11 janvier 1680 par
Louvois au conseiller d'État Bazin de Bezons, se termine ainsi: «Les
ordres du roi pour l'arrêt du sieur Racine vous seront envoyés aussitôt
que vous les demanderez.» Il est difficile d'en douter qu'il soit ici
question du poète.
Il n'y eut pas d'arrestation: Racine avait sans doute pu se justifier
auprès du roi et de Louvois.
Mais quel frisson de petite mort dut le parcourir ce jour-là! Et quelles
réflexions il dut faire ensuite! Innocent, il pouvait l'être selon la
morale du siècle. Mais cependant, s'il avait vécu selon la morale
chrétienne, il n'aurait pas été l'amant de la Du Parc, et cette
malheureuse n'aurait pas été obligée, par son fait, de recourir à la
Voisin. Quel remords! Et quelle nausée!... Épouvantable, cette «Affaire
des poisons», ces histoires d'empoisonnements, d'avortements, de
proxénétisme, de breuvages érotiques et de sorcellerie blanche, mais
aussi de messes noires avec égorgements d'enfants; ces histoires où se
trouvent compromises des centaines de personnes de tous les mondes, et
particulièrement (et c'est pourquoi le roi dut arrêter les poursuites)
de personnes du grand monde,--depuis la feue Henriette d'Angleterre,
probablement trop curieuse, jusqu'à madame de Montespan, en passant par
madame de Polignac, madame de Gramont, la comtesse de Soissons (Olympe
Mancini), la duchesse d'Angoulême, madame de Vitry, la duchesse de
Vivonne, madame de Dreux, la duchesse de Bouillon, la princesse de
Tingry, la maréchale de la Ferté, la comtesse de Roure, la marquise
d'Alligre, la vicomtesse de Polignac, le comte de Clermont-Lodève, le
marquis de Cossac et le maréchal de Luxembourg. Ce qui les avait menés
tous et toutes dans l'antre des sorcières, ce qui en avait poussé
plusieurs au sacrilège ou au meurtre, et ce qui leur donnait aujourd'hui
figure de criminels attendus par le bourreau, n'était-ce pas le même
désir, la même concupiscence dont halètent les Hermione, les Oreste, les
Roxane, les Ériphile et les Phèdre, criminels harmonieux pour qui lui,
Racine, avait beaucoup moins sollicité la réprobation du public que
l'émotion, la pitié, même une espèce de sympathie? Hélas! qu'avait-il
fait, dans sa folle vanité d'auteur et dans son désir de gloire? Oh!
non, non, plus de théâtre! mais une vie simple, une vie pieuse, une vie
d'honnête homme, de père de famille et de chrétien.
Il aime sa bonne femme. Il a deux fils et cinq filles, qu'il élève
pieusement.--Nommé, avec Boileau, historiographe du roi, il se donne
tout entier à sa tâche, suit les armées, prend des notes, interroge les
Vauban et les Louvois et tous les chefs compétents.--On a dit que cette
histoire, détruite dans l'incendie de la maison de Valincour, eût été
trop convenue, trop «officielle». On n'en sait rien.--Il va tous les
jours à la messe. Il pratique les vertus chrétiennes. Il s'efforce
d'être humble...
Mais une dernière et délicieuse tentation le guettait.
Vous savez comment madame de Maintenon, qu'il voyait souvent chez le roi
et dans une sorte d'intimité, et qui était encore belle, et qui avait de
l'esprit et de la mesure, et qui devait lui plaire, demanda un jour à
Racine d'écrire une pièce pour les pensionnaires de cette maison de
Saint-Cyr où, se souvenant de son enfance pauvre et humiliée, elle
élevait, sous la conduite de trente-six dames, deux cent cinquante
jeunes filles pauvres et nobles, à qui l'on remettait trois mille écus à
leur sortie pour les aider à se marier ou à vivre en province. Madame de
Maintenon jugeait bon que ces demoiselles jouassent la comédie, «parce
que ces sortes d'amusements donnent de la grâce, apprennent à mieux
prononcer et cultivent la mémoire» (madame de Caylus). Mais les pièces
édifiantes qu'écrivait pour elles leur supérieure, madame de Brinon,
étaient vraiment par trop plates; et, d'autre part, quand on avait
essayé de leur faire jouer du Corneille et du Racine, elles avaient trop
mal joué _Cinna_ et trop bien _Andromaque_. Madame de Maintenon pria
donc Racine «de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de
poème moral ou historique dont l'amour fût entièrement banni, et dans
lequel il ne crût pas que sa réputation fût intéressée puisqu'il
demeurerait enseveli dans Saint-Cyr; ajoutant qu'il ne lui importait pas
que cet ouvrage fût contre les règles, pourvu qu'il contribuât aux vues
qu'elle avait de divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les
instruisant».
Racine ne put résister longtemps au plaisir d'écrire pour des jeunes
filles. Il était naturel qu'il cherchât dans la Bible, et presque
inévitable qu'il choisît Esther. Car quel autre sujet eût fait
l'affaire? Lia ou Rachel, Déborah, Judith, Bethsabée, Suzanne, même Ruth
et son mariage avec un vieillard, toutes ces histoires n'eussent guère
convenu à des demoiselles. Esther, la jeune reine qui sauve son peuple,
à la bonne heure!
Et pourtant!
Relisez le livre d'_Esther_.
C'est un conte, un conte voluptueux et sanglant, et un poème de
fanatisme juif.--Le roi Assuérus, qui règne sur cent vingt-sept
provinces, donne à tout le peuple de Suze un festin qui dure sept
jours... Le septième jour, étant ivre, il commande à ses sept eunuques
d'amener la reine Vasthi, pour montrer sa beauté aux peuples et aux
grands. Vasthi refuse, il la chasse... Alors ceux qui servaient le roi
dirent:
«Qu'on cherche pour le roi des jeunes filles vierges et belles. Qu'on
les rassemble à Suze, dans la maison des femmes, sous la surveillance du
grand eunuque...» Chaque jeune fille, après avoir mariné six mois dans
la myrrhe et six mois dans d'autres aromates, est présentée au roi, le
soir; et, le lendemain matin, elle passe dans la seconde maison des
femmes, et ne retourne au roi que si le roi en a le désir... Mais, parmi
toutes ces belles filles, Esther plut davantage, d'abord à l'eunuque
Hégaï, qui lui donne pour servantes sept jeunes filles choisies dans la
maison du roi; puis au roi lui-même, qui la retient et la fait reine à
la place de Vasthi.
Et telle est la matière du chaste et même édifiant récit du premier acte
d'_Esther_:
Enfin on m'annonça l'ordre d'Assuérus.
Devant ce fier monarque, Élise, je parus...
C'est bien étrange.
Vous trouverez ensuite dans le saint livre ces détails amusants de conte
oriental: l'ogre Aman obtenant de son maître, qui ne sait point
qu'Esther est juive, l'arrêt d'extermination de tous les juifs, parce
que Mardochée a refusé de se prosterner devant Aman; le naïf _quiproquo_
qui fait qu'Aman est obligé, sur ses propres paroles, de conduire le
triomphe de son ennemi Mardochée; puis le banquet dans les jardins de la
reine, etc.
Et vous lirez enfin la vengeance d'Esther. Aman pendu ne lui suffit pas.
Elle exige que l'on pende les dix fils d'Aman. Puis elle obtient du roi
des lettres qui donnent aux Juifs la permission de massacrer leurs
ennemis y compris les femmes et les petits enfants, et de piller leurs
biens. Et ces lettres sont portées dans les villes par des courriers
montés sur des chevaux et des mulets. À Suze les Juifs tuèrent cinq
cents hommes. Esther demande un nouveau massacre. Et les Juifs tuèrent
encore dans Suze trois cents hommes. «Mais ils ne mirent pas la main au
pillage.» Et dans les provinces «les Juifs tuèrent soixante-quinze mille
de ceux qui leur étaient hostiles. Mais ils ne mirent pas la main au
pillage». (Le saint rédacteur, qui a l'âme délicate, tient beaucoup à ce
détail.) «Et Mardochée fut le premier après le roi... Et il n'y avait
pour les Juifs que bonheur, allégresse, gloire. Et beaucoup de gens du
pays se faisaient Juifs, car la crainte des Juifs les avait saisis.»
Voilà un récit d'une forte saveur et d'une belle férocité. Mais, dans la
tragédie de Racine, Esther est une colombe gémissante; elle se contente
de dire à Aman:
Misérable, le Dieu vengeur de l'innocence,
Tout prêt à te juger, tient déjà la balance.
Bientôt son juste arrêt te sera prononcé.
Tremble; son jour approche, et ton règne est passé.
Et tous les massacres du récit biblique sont pudiquement résumés dans ce
vers d'Assuérus qui passe inaperçu:
Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.
On serait néanmoins curieux de savoir ce que pensait Racine de ces
égorgements et des démesurées vengeances de la reine Esther. Il pensait
apparemment, comme Sacy dans ses explications de la Bible, «qu'on a
quelque lieu de s'étonner que Mardochée et Esther, qui procurent cet
édit, aient pu se porter à un excès si cruel _en apparence_», mais que
ces choses se passaient durant le temps de l'ancienne loi qui était un
temps de rigueur, et que d'ailleurs «on peut présumer que l'esprit de
Dieu, qui avait conduit jusqu'alors tant la reine que Marchodée, leur
inspira aussi bien qu'au roi d'en user ainsi pour des raisons qu'on est
plus obligé d'adorer que de pénétrer». _Amen_.--Qui ne sait, au reste,
que les chrétiens lisent la Bible avec des yeux particuliers et qu'il
est excellent qu'il en soit ainsi? Et enfin l'action de la tragédie de
Racine s'arrête à la délivrance des Juifs et à la punition de
l'abominable Aman, et il a pu se dire que le reste ne le regardait
pas.--Puis, l'antisémitisme était inconnu au XVIIe siècle, et parce que
le livre sacré des Juifs est aussi celui des chrétiens, et parce que les
Juifs, sans être aucunement persécutés, étaient maintenus,
politiquement, dans la situation qui convenait à des gens que l'on
considérait comme des «métèques», et paraissaient s'en accommoder.
C'est égal, dire que c'est de ce farouche livre d'_Esther_ que Racine a
pu tirer ce délicieux poème, où la Muse de la tragédie paraît enveloppée
des voiles neigeux et ceinte des rubans bleus d'une élève de «catéchisme
de persévérance», et qui est finalement comme un conte des _Mille et une
nuits_ suave et pieux!
Ce fut un succès fou. Le roi ne s'en rassasiait pas. Cette grâce, cette
douceur, cette piété, ces choeurs, cette musique, ces petites filles...
Il y trouvait sans doute une volupté innocente, un chatouillement sans
péché. Oh! madame de Maintenon savait bien comment il fallait l'amuser!
_Esther_ fut jouée six fois de suite à Saint-Cyr, au second étage du
grand escalier des demoiselles, dans le spacieux vestibule des dortoirs.
Deux amphithéâtres adossés au mur, le plus petit pour les dames de
Saint-Cyr, le plus grand pour les pensionnaires; aux gradins d'en haut,
la classe rouge, celles qui avaient moins de onze ans; au-dessous, les
vertes (moins de quatorze ans); puis les jaunes (moins de dix-sept ans);
enfin, sur les gradins d'en bas, les plus grandes, les bleues. Entre les
deux amphithéâtres étaient les sièges pour les spectateurs du dehors. La
salle était magnifiquement éclairée; les décors peints par Borin,
décorateur des spectacles de la cour; les choeurs accompagnés par les
musiciens du roi. Les habits des actrices avaient coûté plus de quatorze
mille livres: c'étaient des robes à la persane, ornées de pierres
précieuses, qui avaient autrefois servi au roi dans ses ballets. Les
plus grands seigneurs, les ministres se disputaient les invitations:
c'était une façon de faire sa cour. On cherchait les allusions (à madame
de Montespan, à madame de Maintenon, à Louvois, à Port-Royal), et on en
découvrait auxquelles Racine n'avait pas pensé. Bossuet assista à la
«première». Le roi lui-même «se mettait à la porte de la salle et,
tenant sa canne haute pour servir de barrière, il demeurait ainsi
jusqu'à ce que tous les invités fussent entrés. Alors il faisait fermer
la porte». Cette fois, la glace de madame de Sévigné pour Racine se
fondit:
Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce: c'est
une chose qui n'est pas aisée à représenter et qui ne sera jamais
imitée: c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des
personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien, etc.
Racine fut repris. Il avait eu de vifs plaisirs pendant les répétitions,
où il tamponnait, avec son mouchoir, les yeux des petites filles que ses
observations avaient fait pleurer. Après le triomphe si spécial, si
joli, si grisant de la pièce, il eût été surprenant qu'il s'en tînt à
_Esther_.
Il fit _Athalie_. Mais, dans l'intervalle, il s'était plus clairement
rendu compte de ce qu'il pouvait et voulait faire de nouveau. Il avait
écrit _Esther_ pour les demoiselles de Saint-Cyr: il écrivit _Athalie_
pour lui-même.
Il disait dans la préface d'_Esther_:
J'entrepris donc la chose, et je m'aperçus qu'en travaillant sur le
plan qu'on m'avait donné (c'est-à-dire en faisant «une espèce de
poème où le chant fût mêlé avec le récit»), j'exécutais en quelque
sorte un dessein qui m'avait souvent passé par l'esprit, qui était
de lier, _comme dans les anciennes tragédies grecques_, le choeur et
le chant avec l'action, et d'employer à chanter les louanges du
vrai Dieu cette partie du choeur que les païens employaient à
chanter les louanges de leurs fausses divinités.
Ce dessein, alors entrevu, de faire «comme dans les anciennes tragédies
grecques», il le réalise pleinement dans _Athalie_, qui, si nous avions
les yeux frais, nous paraîtrait l'oeuvre la plus étonnante de notre
théâtre: car elle ne rappelle pas seulement, par l'introduction du
choeur, les grandes oeuvres d'Eschyle ou de Sophocle: elle les égale sans
leur ressembler, par la largeur de l'exécution et par la nature et la
grandeur de l'intérêt.
Je ne vous répéterai pas ce que vous savez. Je vous renvoie
particulièrement à ce que dit Sainte-Beuve d'_Athalie_ dans son
_Port-Royal_, et à une très belle étude de Faguet dans son _XVIIe
siècle_.