participation plus étroite que dans la plupart des tragédies grecques;
la beauté des «choeurs» eux-mêmes, qui valent moins par l'expression que
par le mouvement lyrique; l'action continue (car _Athalie_ n'a pas
d'entr'actes); la magnificence extérieure du spectacle; la marche
impétueuse du drame; le rôle de l'enfant Joas, la terreur religieuse, et
ce que Racine appelle, dans _Iphigénie_, «une sainte horreur qui
rassure», Jéhovah étant visiblement le conducteur de l'action:
Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit!
l'amour, sans lequel la tragédie ne se concevait pas auparavant,
remplacé par des passions aussi fortes et plus grandes par leur objet;
la façon superbement simple dont les caractères sont peints, je voudrais
dire «brossés» à larges traits (si bien qu'_Athalie_ semble faite, non
plus pour un étroit théâtre fermé, mais pour quelque amphithéâtre
antique, en plein air); le naïf et imperceptiblement comique Abner;
Mathan, gonflé de la haine propre aux apostats; la maternelle et
naturelle Josabeth; le joli petit fanatique Zacharie; Athalie, la
vieille criminelle fatiguée, devenue hésitante et presque sentimentale;
et le terrible Joad, le plus beau type d'entraîneur d'hommes, fort,
enthousiaste et rusé, imaginatif (voyez sa «prophétie») comme les grands
hommes d'action, avec un certain mépris pour la foule:
Peuple lâche en effet, et né pour l'esclavage!
mais aussi une foi indomptable en lui-même et en Dieu; c'est-à-dire, en
somme, dans la beauté de son rêve et de son oeuvre: foi absolue et qui va
jusqu'au sublime du sacrifice, puisque, ayant entrevu, dans son accès
prophétique, le meurtre de son fils Zacharie par ce Joas qu'il est en
train de faire roi, il détourne les yeux («Poursuivons notre ouvrage!»)
et sacrifie donc à son Dieu et à ses desseins la vie de son propre
enfant.
On l'a dit souvent: quand _Athalie_ ne serait que l'histoire d'une
conspiration et d'une restauration, elle serait encore la plus émouvante
des tragédies politiques. Mais c'est encore une tragédie chrétienne, et,
considérée ainsi, dans un esprit de foi ou tout au moins de religieuse
sympathie, elle grandit encore. Car ce qui s'agite dans ce drame, ce
sont les destinées mêmes du christianisme. Songez un peu que Joas est
l'aïeul du Christ, et que la restauration de Joas est, en quelque sorte,
une condition matérielle du salut du monde. _Athalie_ rejoint les plus
grandes oeuvres, et les plus religieuses, du théâtre grec. De même
qu'_OEdipe à Colone_ enseignait aux Grecs que la faute n'est pas dans
l'acte matériel, mais dans la volonté et l'intention; de même que nous
voyons, dans l'_Orestie_, l'avènement d'une morale nouvelle, la
substitution d'une loi clairvoyante et miséricordieuse à la loi aveugle
et impitoyable du talion qui perpétue les violences: de même, ce que
prépare le drame d'_Athalie_, c'est le remplacement de la petite
Jérusalem de chair par la Jérusalem nouvelle et universelle; la
Jérusalem intérieure, la Jérusalem des âmes, l'Église:
Quelle Jérusalem nouvelle
Sort du fond du désert brillante de clartés
Et porte sur le front une marque immortelle?
Peuples de la terre, chantez!
Jérusalem renaît, plus charmante et plus belle.
D'où lui viennent de tous côtés
Ces enfants qu'en son sein elle n'a pas portés?
Lève, Jérusalem, lève ta tête altière;
Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés.
Les rois des nations, devant toi prosternés,
De tes pieds baisent la poussière...
Oui, si nous n'étions de si faibles chrétiens «venus trop tard dans un
monde trop vieux», _Athalie_ serait vraiment pour nous ce que fut pour
les Athéniens l'_Orestie_ ou _OEdipe à Colone_.
_Athalie_ est unique chez nous. _Athalie_ est une sorte de miracle.
_Athalie_ n'eut aucun succès.
Madame de La Fayette écrit dans ses _Mémoires de la cour de France_:
Quelquefois les choses les mieux instituées dégénèrent
considérablement, et cet endroit (Saint-Cyr) qui, maintenant que
nous sommes dévots, est le séjour de la vertu et de la piété,
pourra quelque jour, sans percer dans un profond avenir, être celui
de la débauche et de l'impiété. Car de songer que trois cents
jeunes filles qui y demeurent jusqu'à vingt ans, et qui ont à leur
porte une cour remplie de gens éveillés, surtout quand l'autorité
du roi n'y sera plus mêlée; de croire, dis-je, que de jeunes filles
et de jeunes hommes soient si près les uns des autres sans sauter
les murailles, cela n'est presque pas raisonnable.
Madame de La Fayette exagère et prévoit les malheurs de trop loin. Mais
enfin, les jeunes actrices avaient beau s'agenouiller dans les coulisses
et réciter le _Veni Creator_ avant d'entrer en scène, les
représentations d'_Esther_ n'avaient pas été bonnes aux demoiselles de
Saint-Cyr. Les applaudissements, les compliments démesurés qu'on leur
faisait, la présence des plus brillants gentilshommes de la cour, même
quelque inévitable familiarité avec les chanteuses de la musique du roi
que l'on mêlait aux demoiselles pour fortifier les choeurs, tout cela les
avait affolées... On le reprocha à madame de Maintenon. Et _Athalie_ ne
fut jouée, du vivant de Racine, que dans la chambre de cette dame, sans
costumes, sans décors, et ne fit aucun bruit.
À la vérité, si madame de Maintenon étouffa _Athalie_, ce fut moins pour
protéger l'innocence des demoiselles de Saint-Cyr que parce que Racine
lui était devenu suspect par ses amitiés jansénistes[8]. Et la preuve,
c'est que, Racine écarté, la fameuse éducatrice s'obstina, pendant des
années encore, à faire jouer la comédie aux élèves de la sainte maison.
De Racine, elle se rabattit tranquillement--et sans bien en voir la
différence--sur le vieux Boyer, qui fit pour Saint-Cyr une tragédie de
_Jephté_, inepte et inconsciemment indécente, puis sur Duché qui lui
fournit un _Jonathan_ et un _Absalon_. Et, après l'inévitable excitation
de ces divertissements, elle faisait apprendre à ces petites filles un
bizarre et imprudent Poème de la virginité (d'un auteur inconnu), sans
doute pour les détourner du mariage.
La singulière femme que cette Maintenon!
Il y a eu, au XVIIe siècle, un abbé qui, pour s'être déguisé en sauvage
un jour de carnaval et avoir pris dans cet état un bain nocturne et
forcé, est finalement devenu cul-de-jatte, et qui, tordu et cloué sur sa
chaise, n'a cessé de crier de douleur que pour éclater de rire; a, peu
s'en faut, inventé la poésie burlesque; a passé pour le plus gai des
hommes, et a été plus célèbre à son heure et plus réellement populaire
que Corneille ou que Victor Hugo.--Il y a eu, à la même époque, une
petite fille née dans une prison, élevée à la Martinique, qui, revenue
en France, a gardé les dindons chez une parente méchante et avare, qui a
connu la misère et presque la faim,--et qui est devenue la femme du plus
grand roi du monde. Et certes, ces deux destinées, prises chacune à
part, seraient déjà assez étranges; mais que dirons-nous de leur
rencontre? Il y a quelque chose de plus extraordinaire que la personne
de Scarron et que la fortune de Françoise d'Aubigné: c'est l'union du
cul-de-jatte et de la «belle Indienne», future maîtresse de la France.
Et une chose plus amèrement plaisante encore, c'est de voir le grand
roi, à quarante-cinq ans, épouser les cinquante ans sonnés d'une dévote
dont un bouffon infirme avait cueilli jadis (comme il avait pu) la
jeunesse en fleur, et ce monarque glorieux vivre trente ans des restes
de ce stropiat. Quel joli parallèle un bon rhéteur pourrait faire entre
les deux maris de Françoise! N'est-il pas admirable que la même femme
ait épousé ce misérable et ce tout-puissant, ce phénomène de foire et ce
premier grand rôle historique, le plus bouffon des hommes et le plus
solennel, l'empereur du burlesque et le roi de France, le roi Mayeux et
le roi Soleil, et qu'elle ait donné ses frais dix-sept ans au monstre et
sa maturité sèche au demi-dieu?
Mais plaignons la belle Indienne malgré son extraordinaire fortune.
Plaignons-la de s'être mise constamment, avec tous ses mérites, dans le
cas de ne pouvoir être aimée ni estimée en pleine sécurité.--Femme d'un
infirme qui ne pouvait être son mari; amie intime d'une courtisane
(Ninon); amie de plusieurs grandes dames, mais à la façon d'une
demoiselle de compagnie; gouvernante des enfants du roi, mais de ses
enfants naturels; épouse du roi, mais son épouse secrète... c'est le
malheur de cette femme distinguée, intelligente et probablement
vertueuse, de n'avoir jamais eu de situation parfaitement franche. Et on
dirait (nous l'avons vu) que ce qu'il y a eu, dans sa vie, de gêné,
d'équivoque, de mal défini, a passé jusque dans ses procédés et ses
théories d'éducatrice.
Étouffée par madame de Maintenon, _Athalie_, lorsqu'elle fut imprimée en
1691, dérouta le public parut sans intérêt, et valut à l'auteur les plus
plates injures de ses ennemis ordinaires.
C'était trop dur et trop injuste. «Dégoûté plus que jamais de la poésie,
nous dit son fils Louis, par le malheureux succès d'_Athalie_, Racine se
précipite dans la sainteté.
DIXIÈME CONFÉRENCE
DERNIÈRES ANNÉES DE RACINE.--CONCLUSION
Un véritable malheur, c'est que, pour la période la plus brillante et
sans doute la plus agitée de sa vie (de 1665 à 1687), nous n'avons de
Racine que quelques billets insignifiants et, de 1681 à 1685, quelques
lettres seulement, de peu d'intérêt, à sa soeur mademoiselle Rivière.
Mais, pour ses dernières années (de 1687 à 1699), il nous reste de lui
une correspondance assez abondante et suivie, surtout avec son fils
Jean-Baptiste et avec Boileau. Et cela est fort heureux, et pour nous et
pour lui.
Je ne vous ai rien caché de ses défauts, de ses faiblesses, de ses
erreurs. Je vous l'ai montré susceptible, irritable, vindicatif, ingrat
même à un moment, avide de renommée et de plaisir et mordant avec fureur
à tous les fruits de la vie. J'en suis plus à l'aise pour vous dire à
quel point, dans ses quinze ou vingt dernières années, il apparaît bon
et vertueux, et d'une vertu charmante, son excessive sensibilité s'étant
épurée par les épreuves et le repentir.
Sa correspondance avec Boileau et son fils Jean-Baptiste est délicieuse
de candeur, de bonhomie--et de sincérité (sauf quelques pages faites
évidemment pour être montrées). C'est la plus parfaitement simple et
familière des correspondances illustres. L'excellent Boileau, dans ses
lettres, cherche quelquefois l'esprit. Racine, jamais. Cette
correspondance est «unique».
(«Unique», j'ai déjà appliqué cette épithète à plus d'un ouvrage de
Racine: je ne crois pas l'avoir fait jamais par complaisance et sans
raison. Car il est bien vrai que les _Lettres contre Port-Royal_ sont
uniques, que les _Plaideurs_ sont uniques, et presque toutes ses
tragédies profanes, et _Esther_ et _Athalie_. Et cela veut dire qu'il
n'y a pas chez Racine de redites fatigantes et d'imitations de soi-même,
comme chez Corneille. Il avait une délicatesse un peu dédaigneuse et
inquiète, qui ne lui permettait pas de faire plusieurs fois la même
chose, de se répéter commodément.)
Racine et Boileau se sont solidement aimés. Pourtant, après plus de
trente ans d'intimité et quand ils étaient continuellement l'un chez
l'autre et que Boileau traitait les enfants de Racine comme il eût
traité ses propres enfants, ils continuaient à se dire «vous» et à
s'appeler «mon cher monsieur». Mais quelle tendresse sous cette forme
prudente et contenue, imposée par la politesse du temps et par la pudeur
chrétienne!--Boileau, envoyé par les médecins à Bourbon, écrit à Racine:
L'offre que vous me faites de venir à Bourbon est tout à fait
héroïque et obligeante: mais il n'est pas nécessaire que vous
veniez vous enterrer dans le plus vilain lieu du monde, et le
chagrin que vous auriez infailliblement de vous y voir ne ferait
qu'augmenter celui que j'ai d'y être. Vous m'êtes plus nécessaire à
Paris qu'ici, et j'aime encore mieux ne vous point voir que de vous
voir triste et affligé. Adieu, mon cher monsieur (13 août 1687).
Et, coïncidence touchante, le même jour (en sorte que les deux lettres
se sont croisées), Racine écrivait à Boileau:
... Plus je vois décroître le nombre de mes amis, plus je deviens
sensible au peu qui m'en reste. Et il me semble, à vous parler
franchement, qu'il ne me reste plus que vous. Adieu. _Je crains de
m'attendrir follement en m'arrêtant trop sur cette réflexion_.
Il serait curieux de comparer ses lettres de direction paternelle et
chrétienne à son fils aîné avec les lettres élégamment cyniques de Lord
Chesterfield à son bâtard. Les conseils de Racine à Jean-Baptiste sur
ses lectures, sur ses divertissements, sur sa conduite dans le monde,
sur les moyens d'avancer honnêtement dans sa carrière (qui était la
diplomatie), offrent un mélange exquis de fermeté et de tendresse, de
piété chrétienne et de sens pratique, quelquefois d'ironie indulgente.
Quand il l'a réprimandé, il craint toujours de lui avoir fait de la
peine:
... Que tout ce que je vous dis ne vous chagrine point: car du
reste je suis très content de vous, et je ne vous donne ces petits
avis que pour vous exciter à faire de votre mieux en toutes choses.
On voit dans cette correspondance, parmi l'abondance des détails
familiers, ce que c'est qu'une famille d'autrefois, chrétienne et
disciplinée. Et cela est d'autant plus beau, que les enfants de Racine
paraissent avoir été tous des natures originales et que ses cinq filles,
toutes jolies et vivaces, eurent, semble-t-il, des âmes singulièrement
ardentes. Il écrit un jour de l'aînée, Marie, revenue de chez les
Carmélites:
... Elle est toujours fort farouche pour le monde. Elle pensa hier
rompre en visière à un neveu de madame Le Challeux qui lui faisait
entendre, par manière de civilité, qu'il la trouvait bien faite, et
je fus obligé, quand nous fûmes seuls, de lui en faire une petite
réprimande. Elle voudrait ne bouger de sa chambre et ne voir
personne.
Cette intransigeante Marie, qui avait été novice, aux Carmélites, finit
par se marier: âme tourmentée, tantôt à Dieu, tantôt au monde. Nanette
fut Ursuline, et Babet aussi après la mort de son père; Fanchon et
Madelon moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumées de piété
et de bonnes oeuvres... Racine sanglotait à la vêture de ses deux aînées,
quoiqu'il sût bien que, par les leçons dont il avait nourri sa nichée de
colombes, il était sans le vouloir le vrai prêtre de ce sacrifice.
De très petites choses, souvent, révèlent la qualité d'une âme. Un jour
(3 avril 1691), Racine, historiographe du roi, ayant assisté à un assaut
devant Mons, écrit à Boileau:
J'ai retenu cinq ou six actions de simples grenadiers, dignes
d'avoir place dans l'histoire, et je vous les dirai quand nous nous
reverrons... Je voyais l'attaque tout à mon aise, d'un peu loin à
la vérité; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais
presque tenir fermes, tant le coeur me battait à voir tant de braves
gens dans le péril.
Une fois (5 octobre 1692), il veut offrir les _Fables_ de La Fontaine à
son fils aîné qui est encore au collège:
On ne trouve, écrit-il de Fontainebleau, les _Fables_ de M. de La
Fontaine que chez M. Thierry ou chez M. Barbin. Cela m'embarrasse
un peu, parce que _j'ai peur qu'il ne veuille pas prendre de mon
argent_. Je voudrais que vous en pussiez emprunter (un exemplaire
des _Fables_) à quelqu'un jusqu'à mon retour. Je crois que M.
Despréaux les a, et il vous les prêterait volontiers; ou bien votre
mère pourrait aller avec vous sans façon chez M. Thierry et les lui
demander en les payant.
Sa renonciation au théâtre est totale. Non seulement il n'écrit plus de
pièces, mais il ne va plus à la comédie, même à la cour, peut-être pour
n'être pas tenté, mais surtout par scrupule religieux. Continuellement
il détourne Jean-Baptiste d'aller au théâtre. Un jeune régent du collège
Louis-le-Grand, dans une cérémonie scolaire, avait examiné (en latin)
cette double question: _Racinius an christianus? an poeta?_ et conclu
que Racine n'était ni chrétien ni poète. À ce sujet Racine écrit à
Boileau (4 avril 1696):
... Pour mes tragédies, je les abandonne volontiers à sa critique.
Il y a longtemps que Dieu m'a fait la grâce d'être assez peu
sensible au bien et au mal qu'on en peut dire, et de ne me mettre
en peine que du compte que j'aurai à lui en rendre quelque jour...
Il prépare soigneusement son histoire du roi, mais il a renoncé à la
littérature d'imagination. Ce n'est que par accident et dans une pensée
d'édification qu'il écrit pour les demoiselles de Saint-Cyr les quatre
_Cantiques spirituels_, si harmonieux et si purs, et qu'il revoit ses
souples traductions des hymnes du _Bréviaire romain_, ces charmantes
hymnes pour Matines, pour Laudes, pour Vêpres, etc..., où le rapport de
chaque prière avec l'heure du jour est si gracieusement indiqué, et où
l'on dirait que pénètre un peu de la nature, comme un rayon de soleil
qui vient tomber sur le tabernacle ou comme une branche de feuillage
aperçue par le vitrail entr'ouvert:
Tandis que le sommeil, réparant la nature,
Tient enchaînés le travail et le bruit,
Nous rompons ses liens, ô clarté toujours pure,
Pour te louer dans la profonde nuit...
L'oiseau vigilant nous réveille, etc...
Un peu auparavant, Corneille, meurtri lui aussi, écrivait douze ou
quinze mille vers, traduits soit dû latin liturgique, soit du latin de
l'_Imitation de Jésus-Christ_. Tous deux, Corneille puis Racine,
diversement, mais douloureusement désabusés, vieillirent dans une
tristesse intérieure, d'où la poésie lyrique personnelle eût pu jaillir,
qui sait? cent cinquante ans avant les romantiques. Mais, étant pieux et
même dévots, l'expression des sentiments qui les agitaient, et surtout
de ceux qu'ils voulaient avoir, leur semblait toute trouvée d'avance: et
c'est pourquoi ils traduisent des hymnes et des psaumes.
Ce qu'était Racine dans ses dernières années, Saint-Simon, témoin
difficile, clairvoyant, et d'autant moins suspect qu'il détestait madame
de Maintenon dont Racine était l'ami,--Saint-Simon nous le dira:
Personne n'avait plus de fond d'esprit, ni plus agréablement
tourné; rien du poète dans son commerce; tout de l'honnête homme,
de l'homme modeste, et sur la fin, de l'homme de bien.
«Tout de l'honnête homme», ceci est à rapprocher des propos que Louis
Racine rapporte au commencement de ses _Mémoires_:
Ne croyez pas, disait Racine à son fils aîné, que ce soient mes
pièces qui m'attirent les caresses des grands. Corneille fait des
vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne
le regarde; on ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs: au lieu
que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages,
_dont je ne leur parle jamais_, je les entretiens des choses qui
leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de leur faire sentir
que j'ai de l'esprit, mais de leur apprendre qu'ils en ont.
«Tout de l'homme modeste et, sur la fin, de l'homme de bien.»
Saint-Simon aurait pu ajouter: «tout du chrétien». Racine s'efforçait
d'être humble, ce qui est, je crois, le commencement de la sainteté. Je
ne sais s'il croyait vraiment les vers de Corneille «cent fois plus
beaux que les siens», mais enfin il le disait. Un détail bien
significatif:--En 1685, dans son éloge de Corneille, il avait écrit: «La
France se souviendra... que sous le règne du plus grand de ses rois a
fleuri _le plus célèbre de ses poètes_.» Évidemment il n'a pas encore eu
le courage d'écrire «le plus grand». Mais, en 1697, dans la réédition de
son discours, il corrige bravement, et il écrit: «_le plus grand_ de ses
poètes». Cela n'a l'air de rien, et cela est peut-être héroïque.
(Je vous signale en passant, dans la seconde partie de ce discours, sur
les négociations et les manoeuvres qui précédèrent la trêve de
Ratisbonne, une des plus belles et des plus vivantes périodes de la
prose française au XVIIe siècle.)
Les ennemis de Racine l'accusaient d'être trop bon courtisan. Et
pourtant il restait publiquement l'ami des jansénistes et des
religieuses de Port-Royal. Il négociait pour elles. Pour elles et dans
l'espérance de leur rendre leur archevêque favorable, il écrivit cet
_Abrégé de l'Histoire de Port-Royal_, qui est une merveille de limpidité
et d'élégance sévère. Il recommençait dans les jardins de
Port-Royal-des-Champs les promenades de son enfance. Tous les ans il y
menait sa famille à la procession de la Fête-Dieu. Lorsque le coeur
d'Arnauld fut rapporté à Port-Royal, Racine fut, parmi les amis du
dehors, le seul qui ne craignît pas d'assister à la cérémonie. Il
voulut, vous vous en souvenez, être enterré dans le cimetière des
Champs, aux pieds de la tombe de M. Hamon, le plus humble de ses anciens
maîtres. De bonne heure, je vous l'ai dit, il s'abstint, lorsqu'il était
à la cour, d'aller à l'opéra et à la comédie, et il ne craignait point
de déplaire par ce scrupule.--Seulement, voilà! il avait l'imprudence
d'aimer le roi!
* * * * *
Vous connaissez le récit de Louis Racine, de ce Louis Racine, dévot et
solitaire dans le siècle, maussade, malheureux, d'une tristesse vraiment
janséniste, mais qui a écrit, dans ses poèmes de la _Religion_ et de la
_Grâce_, les plus beaux vers de philosophie religieuse, et une prière
presque sublime: _Les Larmes de la Pénitence_.
Madame de Maintenon, dit Louis Racine, qui avait pour lui une
estime particulière, ne pouvait le voir trop souvent, et se
plaisait à l'entendre parler de différentes matières, parce qu'il
était propre à parler de tout. Elle l'entretenait un jour de la
misère du peuple: il répondit qu'elle était une suite ordinaire de
longues guerres; mais qu'elle pourrait être soulagée par ceux qui
étaient dans les premières places, si on avait soin de la leur
faire connaître. Il s'anima sur cette réflexion; et comme dans les
sujets qui l'animaient il entrait dans cet enthousiasme dont j'ai
déjà parlé, qui lui inspirait une éloquence agréable, il charma
madame de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des
observations si justes sur-le-champ, il devrait les méditer encore
et les lui donner par écrit, bien assuré que l'écrit ne sortirait
pas de ses mains. Il accepta malheureusement la proposition, non
par une complaisance de courtisan, mais parce qu'il conçut
l'espérance d'être utile au public. Il remit à madame de Maintenon
un mémoire aussi solidement raisonné que bien écrit. Elle le
lisait, lorsque le roi, entrant chez elle, le prit, et après en
avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec vivacité qui en
était l'auteur. Elle répondit qu'elle avait promis le secret. Elle
fit une résistance inutile: le roi expliqua sa volonté en termes si
précis, qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé.
Vous savez le reste du récit; le mot du roi: «Parce qu'il sait faire
parfaitement les vers, croit-il tout savoir? et parce qu'il est grand
poète, veut-il être ministre?» Madame de Maintenon éplorée, et évitant
Racine; le rencontrant un jour dans le jardin de Versailles et lui
promettant de tout arranger; puis, le bruit d'une calèche: «C'est le roi
qui se promène, s'écria madame de Maintenon, cachez-vous.» Il se sauva
dans un bosquet. Dès lors sa santé s'altéra tous les jours. Etc..
Des critiques très sûrs d'eux-mêmes ont voulu que ce Mémoire sur les
souffrances du peuple ait été confondu par Louis Racine avec un autre
Mémoire, une demande de dégrèvement de la taxe extraordinaire imposée
sur les charges de secrétaires du roi. (Racine en possédait une, qu'il
avait achetée en février 1696. Ne nous scandalisons point de cette
demande de dégrèvement: l'ancien régime était le régime de la
faveur,--comme tous les régimes.)
Pour moi, je vois peu de raisons de contester l'existence de ce «Mémoire
sur la misère du peuple». Pourquoi et comment Jean-Baptiste, de qui
Louis tenait cette tradition de famille, et dans un tel détail,
l'aurait-il inventée? Jean-Baptiste ni Louis n'avaient l'âme
révolutionnaire. Et Jean-Baptiste avait su les choses directement: il
les avait entendu raconter à son père lui-même. Jean-Baptiste, alors âgé
de vingt ans, n'a guère pu se tromper, et, fort honnête homme, n'a pu
ensuite tromper son frère. (Et je ne parle point des souvenirs et du
témoignage présumé des grandes soeurs de Louis.)--Je tiens l'histoire
vraie. Mais, en outre, elle ne me paraît nullement invraisemblable.
* * * * *