Rappelez-vous que les autres grandes passionnées de Racine, Hermione,

grande fille orgueilleuse, Roxane, femme de harem dévorée de sensualité,

Ériphile, vaniteuse et perverse, ne savent pas, ne se demandent pas si

elles sont coupables. Nous les aimons parce qu'elles sont belles,

vraies, et qu'elles souffrent. Mais il est certain qu'elles n'ont pas la

notion du péché.

Phèdre est la seule douce et la seule pure parmi ces «femmes damnées»;

Phèdre est une conscience tendre et délicate; elle sent le prix de cette

chasteté qu'elle offense: elle est torturée de remords; elle a peur des

jugements de Dieu. Victime d'une fatalité qu'elle porte dans son corps

ardent et dans le sang de ses veines, pas un instant sa volonté ne

consent au crime. Le poète s'est appliqué à accumuler en sa faveur les

circonstances atténuantes. Elle ne laisse deviner sa passion à Hippolyte

que lorsque la nouvelle de la mort de Thésée a ôté à cet amour son

caractère criminel, et cet aveu lui échappe dans un accès de délire

halluciné. Plus tard, c'est la nourrice qui accuse Hippolyte: Phèdre la

laisse faire, mais elle n'a plus sa tête et ne respire plus qu'à peine.

Pourtant elle allait se dénoncer, lorsqu'elle apprend qu'elle avait une

rivale; et sa raison part de nouveau. Enfin elle se punit en buvant du

poison et vient, avant de mourir, se confesser publiquement; et le mot

sur lequel son dernier soupir s'exhale est celui de «pureté».

Pâle et languissante, n'ayant dormi ni mangé depuis trois jours,

jalousement enfermée dans ses voiles de neige, pareille à quelque

religieuse consumée au fond de son cloître d'une incurable et

mystérieuse passion... on la plaint, on l'aime, on l'absout. Boileau,

qui était un coeur droit et un ferme esprit, parle de la «douleur

vertueuse» de Phèdre et la déclare «perfide et incestueuse malgré soi».

Et pour Arnauld, le rôle de Phèdre était un exemple excellent de

l'impuissance où nous sommes de résister à certaines tentations par nos

seules forces et sans le secours de la grâce.--Phèdre a, du reste, toute

la sensibilité morale d'une princesse du XVIIe siècle et en parle,

naturellement, la langue nuancée. Mieux encore on imagine très bien

qu'une jeune dame pieuse d'aujourd'hui, tentée de la même façon que

Phèdre, éprouverait les mêmes sentiments, aurait les mêmes troubles, les

mêmes appels à Dieu. Si Julia de Trécoeur était meilleure chrétienne, et

de plus de tenue, elle ne ressemblerait pas mal à Phèdre.

Si vraie avec cela! Tout est indiqué, même les effets physiologiques:

Je sentis tout mon corps et transir et brûler...

Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent!

même les choses les plus difficiles à exprimer; même ce que Phèdre sent,

dans les bras du père, en songeant au fils:

Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père;

même cette manie qu'ont les femmes, mères d'enfants déjà grands, de

faire des amalgames de leur amour maternel avec la passion coupable,

soit pour la purifier, soit pour la justifier et l'élargir. Vous savez

ce qu'elles disent: «Nous élèverons mon fils ensemble. Je me figurerai

que vous êtes son père.» Ainsi Phèdre:

Il instruira mon fils dans l'art de commander;

Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père;

Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère.

Tout le roman de la femme de trente ans et par delà est dans cette

tragédie.

Pour Hippolyte et pour Aricie, je n'ai pas besoin de dire à quel point

ils sont contemporains de Racine. Ils le sont même un peu trop,

vraiment: et malgré moi, je regrette le farouche et beau chasseur

d'Euripide. Mais peut-être Racine n'a-t-il pas senti la beauté de la

chasteté masculine. Ou plutôt, il a craint les railleries des hommes de

son temps, qui n'auraient pas compris. Par un renversement singulier, il

a fait une Phèdre chaste et un Hippolyte amoureux.

Mais, tandis qu'il rajeunissait les personnages, il a conservé intacte

leur généalogie et tous les détails de l'antique légende. D'où les plus

surprenants contrastes. Cette Phèdre chrétienne du XVIIe siècle et

d'aujourd'hui est fille de Minos et de Pasiphaé et petite-fille du

Soleil. Cette coquette et fringante Aricie, si spirituelle et si avisée,

et qui ne veut s'enfuir avec Hippolyte que «la bague au doigt», est

l'arrière-petite-fille de la Terre. Et toutes deux citent leurs

ascendants avec tranquillité. On nous parle de Scirron, de Procuste, de

Sinnis et du Minotaure. On nous rappelle que le mari de Phèdre est allé

un beau jour, dans le Tartare, «déshonorer la couche» de Pluton. Nous

sommes dans un monde où les dieux tiennent des monstres à la disposition

de leurs amis, et où la mer vomit d'énormes serpents à tête de taureau.

Certains vers nous révèlent subitement que ces personnages, qui tout à

l'heure nous semblaient si proches, appartiennent à une époque

extraordinairement lointaine, pleine du souvenir de grands cataclysmes

naturels et où vivaient peut-être des espèces animales maintenant

disparues, au temps des premières cités, au temps des monstres et des

héros. Le drame poignant, et qui pourrait aussi bien être d'aujourd'hui,

traîne après soi des lambeaux de légendes trente ou quarante fois

séculaires. Aricie, fine comme la duchesse d'Orléans, Hippolyte,

continent et timoré comme le duc de Bourgogne, Phèdre, tendre et chaste

comme La Vallière, nous apparaissent à certains moments (ô surprise!)

comme les vagues personnages sidéraux d'un vieux mythe inventé par les

anciens hommes.

L'effet total devrait être déconcertant. Il ne l'est point. Je ne

citerai qu'un passage, où le mythe primitif et le drame tout moderne,

quoique séparés par tant de siècles, se mêlent et se fondent

harmonieusement dans l'imagination du spectateur subtil. Rappelez-vous

ces vers; c'est Phèdre qui parle:

Misérable! et je vis! et je soutiens la vue

De ce sacré soleil dont je suis descendue!

J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux;

Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux.

Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale.

Mais que dis-je! Mon père y tient l'urne fatale...

Ainsi, au moment le plus douloureux du drame, Phèdre nous fait

ressouvenir que Jupiter est son bisaïeul, le Soleil son aïeul et Minos

son père. Cet état civil la reporte à quelque trois mille ans en

arrière, et cela, quand nous aurions le plus besoin de la croire une de

nous. Toute cette mythologie devrait nous refroidir. Mais non, car tout

aussitôt cette mythologie se transforme. Jupiter, le Soleil, «l'univers

plein des aïeux» de la coupable, évoquent pour nous l'idée de l'oeil de

Dieu partout présent, partout ouvert sur notre conscience; Minos est le

juge éternel qui attend l'âme après la mort; et, quand Phèdre, écrasée

de terreur, tombe sur ses genoux en criant: «Pardonne!» c'est bien, si

vous voulez, vers Minos qu'elle crie, mais nous comprenons que c'est

surtout vers le Dieu de Racine.

Là est l'intérêt profond de quelques-unes de nos tragédies classiques.

Comme le fond en est, si je puis dire, de beaucoup antérieur à la forme,

elles embrassent d'immenses parties de l'histoire des hommes et

présentent simultanément, à des plans divers, l'image de plusieurs

civilisations. Phèdre a peut-être quatre mille ans par le Minotaure et

les exploits de Thésée; elle a vingt-quatre siècles par Euripide; elle

en a dix-huit par Sénèque; elle en a deux par Racine, et enfin elle est

d'hier par tout ce qu'elle nous suggère et que nous y mettons. Elle est

de toutes les époques à la fois; elle est éternelle, entendez

contemporaine de notre race à toutes les périodes de son développement.

Et voyez quelle grandeur et quelle profondeur donne à l'oeuvre la

mythologie primitive dont elle est toute pénétrée. Quand Phèdre nomme

son aïeul le Soleil, quand Aricie nomme son aïeule la Terre, nous nous

rappelons soudain nos lointaines origines, et que la Terre et le Soleil

sont en effet, nos aïeux, que nous tenons à Cybèle par le fond,

mystérieux de notre être, et que nos passions ne sont en somme que la

transformation dernière de forces naturelles et fatales et comme leur

affleurement d'une minute à la surface de ce monde de phénomènes...

Les tragédies classiques sont charmantes parce qu'elles sont infiniment

suggestives de souvenirs et de rêves...

NEUVIÈME CONFÉRENCE

ENCORE «PHÈDRE».--RETRAITE DE RACINE. «ESTHER».--«ATHALIE».

Après _Phèdre_, Racine, à trente-sept ans, renonce au théâtre. Ceci est

un fait extraordinaire, et peut-être unique de son espèce dans toute

l'histoire de la littérature.

Car songez! Racine était aimé. Il avait la gloire; il était dans toute

la force de son génie. Il avait ses tiroirs pleins de beaux projets de

tragédies. Il devait être persuadé que son art était la plus haute des

occupations humaines. La poésie devait être vraiment sa vie et son tout.

Or, en pleine jeunesse, en pleine force et en pleine joie de production

poétique, non seulement il se range tout à coup à une vie pieuse et à

une pratique exacte de la morale chrétienne, ce qui serait déjà

remarquable et singulier; mais il répudie entièrement et sans retour ce

qui avait été pour lui, jusque-là, la principale raison de vivre. Il

fait une chose plus difficile encore, la plus difficile de toutes: il

brûle, il anéantit les oeuvres commencées,--il les anéantit, les sachant

belles. Ce qu'il tue en lui, ce n'est pas seulement la vanité,

l'orgueil, l'amour de la gloire; il cherche, tout au fond de lui-même,

quelque chose de plus intime et de plus cher encore à immoler. Ce qu'il

tue en lui, c'est l'attachement de l'artiste à son oeuvre, le désir

invincible de réaliser le beau qu'il conçoit. Et c'est ce sacrifice qui

me paraît prodigieux. Un moment, il songe à se faire chartreux. Mais

chartreux, c'est trop aisé. Puis il trouve sans doute que ce dénouement

sentirait encore son homme de théâtre. Et alors il découvre un genre

d'immolation plus humble: il se marie, il épouse une bourgeoise simple

d'esprit,--non pas sotte (nous avons d'elle des lettres pleines de bon

sens)--qui n'avait pas lu une seule de ses tragédies. Son fils Louis

nous dit ce mot admirable: «_L'amour_ ni l'intérêt n'eurent pas de part

à ce choix.» Et désormais «l'auteur» est bien mort en lui. Le chrétien

écrira un jour _Esther_ et _Athalie_; mais l'auteur, c'est-à-dire la

bête la plus vivace, la plus longue à mourir et la plus prompte à

ressusciter que nous portions dans nos entrailles, se taira pour

toujours.

Ce sacrifice inouï, Racine le fait un peu par dégoût, beaucoup par

scrupule, peut-être par remords.

* * * * *

Par dégoût.--Jamais écrivain, je ne dis pas à propos de religion ou de

politique, mais à propos de littérature pure, ne paraît avoir été plus

détesté, plus attaqué, ni avec plus d'acharnement, que l'auteur de

_Phèdre_ et d'_Athalie_. Vous en trouverez le détail dans le bon vieux

livre de M. Deltour: _les Ennemis de Racine_. Molière fut assurément

honni et poursuivi par les dévots ou même par de bons chrétiens, par le

clergé de Paris, les jansénistes, les protestants, les confrères du

Saint-Sacrement, à l'occasion de l'_École des femmes_, de _Don Juan_ et

de _Tartuffe_: mais il s'agissait de religion et non plus de

littérature. L'Académie avait critiqué le _Cid_, mais courtoisement;

d'ailleurs, le caractère solennel et officiel de cette critique la

faisait honorable pour celui qui en était l'objet. On avait été assez

malveillant pour _Polyeucte_. Mais ensuite, si Corneille avait eu des

échecs, jamais il n'avait été critiqué violemment. Il était passé

_tabou_. Corneille n'excita jamais de haine.

Racine était sans doute de ceux qu'on aime ou qu'on exècre. Il excitait

l'envie bien plus naturellement que Corneille. Racine était beau,

élégant, brillant, causeur charmant et adroit, très répandu, homme du

monde et homme de cour; d'ailleurs d'esprit mordant et qui rendait les

coups. À cause de tout cela, il y avait beaucoup de gens qui ne

pouvaient pas le souffrir. Le vieux Corneille était timide, gauche,

terne, maussade, et vivait à l'écart. Les gens qui haïssaient Racine se

donnaient l'air et le mérite facile de protéger un vieil homme de génie

sans défense,--mais qui, du reste, n'avait plus besoin d'être défendu et

dont la gloire, consacrée et un peu sommeillante, ne portait point

ombrage aux jeunes auteurs.

Mais Racine avait contre lui presque toute la vieille génération et,

dans la nouvelle, tous les auteurs tragiques. Il avait contre lui Pierre

et Thomas Corneille, et leur neveu Fontenelle, et le vieux Boyer, et le

vieux Leclerc, et Quinault, Boursault et Pradon, et tous les gens qui

s'intéressaient à eux, et presque tous les anciens frondeurs et les

anciennes frondeuses, et la moitié de l'Académie, et presque toute la

«presse théâtrale» de ce temps-là, de l'inepte Robinet à ce

pince-sans-rire de Donneau de Visé, et Saint-Évremond, et Subligny, et

Barbier d'Aucour, et l'intrigante madame Deshoulières, et le duc de

Nevers, cet homme de lettres fieffé, et des gens qui le détestaient sans

trop savoir pourquoi... parce qu'il les «agaçait», et cette duchesse de

Bouillon, pédante et disputeuse à tel point que La Fontaine lui-même

s'en aperçoit:

Les Sophocles du temps et l'illustre Molière

Vous donnent lieu toujours d'agiter quelque point;

Sur quoi ne disputez-vous point?

une gaillarde qui, dans la réalité, eût été fort capable de commettre

les crimes d'Hermione, de Roxane et d'Ériphile, mais qui, peut-être à

cause de cela même, préférait à la vérité de Racine l'héroïsme et le

romanesque de Corneille.

Pour _Iphigénie_, on s'avisa de faire fabriquer une autre _Iphigénie_

par le bonhomme Leclerc aidé de son ami Goras, et d'assurer une espèce

de succès factice à cette platitude. Cela était vraiment d'une

méchanceté assez savante. Car la préférence, ou seulement l'égalité,

accordée contre nous à un sot, nous est plus sensible que la critique la

plus violente de notre oeuvre.

Et vous savez qu'on fit mieux à l'occasion de _Phèdre_. Vous connaissez

l'histoire: la _Phèdre_ commandée à Pradon; la duchesse de Bouillon

retenant toutes les loges pour les six premières représentations de

l'une et de l'autre pièce, afin de faire le vide autour de celle de

Racine; la guerre de brutales épigrammes qui s'ensuivit; Racine et

Boileau menacés de la bastonnade par ce plat duc de Nevers, et le grand

Condé prenant ses deux amis sous sa protection.

J'ai voulu connaître ce Pradon, voir si par hasard il était intéressant

et intelligent. Eh bien, non: c'était réellement un imbécile.

On ne sait à peu près rien de sa vie. On n'a de lui ni un autographe, ni

une signature, ni un portrait. Mais ce qu'on sait bien, c'est que cet

être mystérieux fut un sot. Il est, par là, immortel à sa manière. J'ai

lu de lui une _Réponse à la Satire X du sieur Despréaux_ (1694). Ce

morceau est d'une rare niaiserie. Pradon écrit gravement:

Réponds, que prétends-tu? Que le monde finisse?

Examinons un peu ce projet insensé

Dont l'un et l'autre sexe est enfin offensé.

On y lit des vers comme ceux-ci:

Il n'est point de mortel _qui fût_ assez hardi,

À moins que d'être né téméraire, étourdi,

_Qui, voyant_ les croquis de ta Muse effrénée,

Osât subir le joug de l'affreux hyménée,

Tel _tu nous le dépeins_! C'est ton intention

Qui choque la nature et la religion.

Tu fais sur l'Opéra des notes curieuses,

Mais tes réflexions sont trop luxurieuses.

Et tout est de ce style et de cette force. Sa tragédie de _Phèdre et

Hippolyte_ est à l'avenant. De la terrible histoire il fait une espèce

de petit roman bourgeois. Il dispose les événements de façon à excuser

Thésée et à décharger Phèdre sans charger Hippolyte. «Messieurs, ami de

tout le monde»! Phèdre n'est plus que la fiancée de Thésée: ce qui

supprime l'inceste, mais aussi le drame. Lorsque Phèdre a découvert

qu'Hippolyte aime Aricie, elle la fait arrêter et «garder dans son

cabinet». Sur quoi, Hippolyte vient supplier Phèdre d'épargner Aricie,

et se jette à ses genoux. Thésée le surprend dans cette attitude, croit

qu'il fait à Phèdre une déclaration d'amour, et charge les dieux de le

punir. Tout le crime de Phèdre est de n'avoir pas le courage, à ce

moment-là, de dire la vérité; mais elle conjure Thésée d'épargner son

fils, et, prise de remords, elle délivre Aricie et veut la donner à

Hippolyte. Hippolyte, pour n'être pas en reste de générosité, quitte

Trézène afin d'aller, au loin, oublier sa maîtresse. Et c'est alors

qu'un monstre marin effraye ses chevaux et cause sa mort: dénouement

dont le tragique et le merveilleux paraissent sans proportion ni rapport

avec la fade historiette.

Quant à la forme... Je cite véritablement au hasard:

Traverser le Cocyte avec Pirithous,

Bien qu'ils soient des héros, Idas, c'est un abus.

PHÈDRE

Cette fierté charmante et ce grand caractère,

Tel que (_sic_) porte le front de son auguste père

Éblouissaient mes yeux...

Il n'est plus si souvent dans le fond des forêts,

Il va moins à la chasse et demeure au palais.

THÉSÉE

Je ne m'attendais pas, à mon triste retour,

De trouver dans son coeur ce criminel amour.

Et ils s'expriment tous avec une tranquillité!

HIPPOLYTE

Je répète à regret que j'adore Aricie.

Mais pour vous en venger je vous offre ma vie.

PHÈDRE

Tu fais ce que tu dois, je fais ce que je puis.

Je connais ton devoir et le mien. _Pour m'y rendre_,

Je tâche en vain... Pourquoi _rends-tu_ mon coeur si tendre?

À la fin:

IDAS

Ah! Seigneur, apprenez l'aventure funeste

D'Hippolyte.

ARICIE

Quoi donc?

THÉSÉE

Parle, achève le reste!

Grâce à la duchesse de Bouillon (il lui en coûta quinze mille livres),

l'ineptie de Pradon fut jouée seize fois. Valincour (_Histoire de

l'Académie française_) dit avoir vu alors Racine au désespoir. Il

affirme que «durant plusieurs jours Pradon triompha», et que «la pièce

de Racine fut sur le point de tomber».

Je vous avoue que cela m'indigne encore au bout de deux cent trente ans!

Oui, Racine dut beaucoup souffrir. Une injustice si atroce, s'ajoutant à

douze années de critiques stupides et méchantes, c'était trop, vraiment.

Être poursuivi d'une haine acharnée et déloyale, on a beau faire, cela

est pénible à concevoir et à sentir: mais surtout la sottise triomphante

fait mal. On enrage d'avoir raison. Et l'on se dit que les sots ne

sauront jamais qu'ils sont des sots, excepté peut-être dans l'autre

monde, quand cela nous sera égal... Il faut en prendre son parti, c'est

entendu. Mais quoi! si Pradon était peut-être l'homme le plus bête de

son temps, Racine en était l'homme le plus sensible. Il disait à son

fils: «La moindre critique, quelque mauvaise qu'elle ait été, m'a

toujours causé plus de chagrin que toutes les louanges ne m'ont fait de

plaisir.» Cela nous exaspère qu'une platitude comme celle de Pradon ait

pu être mise seulement en regard de la _Phèdre_ de Racine: jugez si cela

dut l'exaspérer, lui, et de quel fiel cela dut l'abreuver! Oui, il a

fort bien pu renoncer au théâtre par dégoût, parce qu'il en avait assez,

et pour qu'on le laissât tranquille.

Ce fut aussi, et surtout, par scrupule religieux.

Racine, jeune, s'était révolté contre Port-Royal, parce que Port-Royal

prétendait l'empêcher de chercher la gloire. Mais la gloire, il l'avait

maintenant; il savait ce que c'est, et qu'elle n'assouvit jamais une

âme. Et puis, même dans les années des pires enivrements, il avait

continué de recevoir, de temps à autre, des lettres de sa vénérable

tante la mère Agnès de Sainte-Thècle, que nul silence ne rebutait, et

qui s'était juré de ramener à Dieu cette âme précieuse. Dans la fameuse

lettre qu'il écrivit à madame de Maintenon au moment où il se croyait en

disgrâce, parlant de sa tante, alors supérieure de Port-Royal:

C'est elle, dit-il, qui m'apprit à connaître Dieu dès mon enfance,

et c'est elle aussi dont Dieu s'est servi pour me tirer de

l'égarement où j'ai été engagé pendant quinze années.

Depuis _Iphigénie_, et peut-être depuis _Bérénice_, le souvenir de

Port-Royal le travaillait secrètement. Faible encore, il crut d'abord

trouver le moyen de purifier la tragédie, de la mettre d'accord avec la

religion, et ainsi d'apaiser ses anciens maîtres sans renoncer au

théâtre. C'est dans cette pensée qu'il écrivit _Phèdre_.

Ce que je puis assurer, dit-il dans la préface de la pièce, c'est

que je n'ai point fait de tragédie où la vertu soit plus mise au

jour que dans celle-ci... La seule pensée du crime y est regardée

avec autant d'horreur que le crime même.

Et, plus loin, il se montre jaloux de «réconcilier la tragédie avec

quantité de personnes célèbres par leur piété et leur doctrine, qui

l'ont condamnée dans ces derniers temps».

Ainsi,--chose inattendue et pourtant absolument vraie,--_Phèdre_ est la

première étape de la conversion de Racine.

Il veut que sa tragédie soit une illustration de l'un des points de la

doctrine de Port-Royal.--Il réunit, dans le personnage de Phèdre, la

passion, la passion la plus criminelle par définition,--la claire

conscience de la culpabilité, du démérite, de la souillure, du

péché,--et enfin la crainte de Dieu représenté par le Soleil en tant que

Dieu clairvoyant et par Minos en tant que Dieu punisseur. Il entendait

montrer que nous ne pouvons rien, dans l'ordre du salut, sans la grâce

de Dieu: c'était donc fortifier sa thèse que de supposer Phèdre

«humainement» honnête, de lui prêter toutes les excuses, de multiplier

autour d'elle les circonstances atténuantes; bref, de ne pas la faire

odieuse. Car, plus il marquait la noblesse d'âme de la malheureuse sur

tout le reste, plus aussi il marquait, par là même, le caractère fatal

de sa passion, et plus il nous persuadait que nous avons en effet besoin

d'un secours surnaturel pour vaincre les tentations mauvaises.

Ah! qu'il y a donc réussi! Et que sa Phèdre est peu haïssable! Il

l'aimait tant qu'il n'a pu voir qu'elle dans sa pièce, et qu'il lui a

subordonné tous les autres rôles, de façon qu'ils ne fussent que des

dépendances et des explications du sien. C'est uniquement pour que

Phèdre puisse passer par certains sentiments que Thésée ne paraît qu'une

brute crédule. C'est uniquement pour excuser Phèdre que Racine charge la

nourrice. Et si vous cherchez pourquoi il a fait Hippolyte amoureux,

c'est bien parce qu'Hippolyte misogyne et chaste eût égayé les

«petits-maîtres» et leur eût fait dire des sottises; mais c'est surtout,

d'une part, pour ajouter une note plus douloureuse que toutes les autres

au rôle de Phèdre, et, d'autre part, pour absoudre la pauvre femme du

silence meurtrier qu'elle garde au quatrième acte. Il fallait qu'elle

fût jalouse pour nous faire encore plus pitié et nous paraître, peu s'en

faut, innocente.

«Innocente!» C'est cette impression-là qui a épouvanté Racine après

coup. Le poète a si bien atteint son but; il est si évident que Phèdre

succombe, non par sa volonté, mais parce que Dieu lui refuse la grâce

efficace, qu'elle nous semble réellement irresponsable; plus douloureuse

seulement et, par suite, plus sympathique par la conscience inutile

qu'elle a de son péché.

Une singulière volupté se dégage de ce rôle. Nous sentons qu'une image

hante cette femme damnée; une image dont elle jouit, malgré elle, avec

d'autant plus d'intensité qu'elle sait que ce plaisir non consenti la

perd éternellement. Et ainsi, tandis qu'il pensait nous démontrer la

nécessité de la grâce, Racine n'est arrivé qu'à nous démontrer la

fatalité terrible et délicieuse de la passion.

Cela échappait au grand Arnauld. Il disait naïvement, après que Boileau

lui eut fait lire la pièce:

Il n'y a rien à reprendre au caractère de Phèdre, puisque, par ce

caractère, le poète nous donne cette grande leçon que lorsqu'en

_punition de fautes précédentes_, Dieu nous abandonne à nous-mêmes

et à la perversité de notre coeur, il n'est point d'excès où nous ne

puissions nous porter, même en les détestant.

Le malheur, c'est que nous ne voyons pas du tout «en punition de quelles

fautes précédentes» Phèdre est entraînée au péché: nous voyons seulement

qu'elle y est entraînée quoi qu'elle fasse. Et dès lors elle ne nous

inspire qu'une pitié amoureuse.

Jean Racine · 第 14 / 18 段