disent les partisans du bonhomme. Ils abandonnent à son jeune rival les
histoires d'amour: mais pour les tragédies politiques, pour les machines
romaines, il n'y a encore que Corneille! Racine a bien fait
_Britannicus_, mais _Britannicus_ n'est qu'un drame privé, et n'a eu,
d'ailleurs, presque aucun succès. Et alors Racine cherche... Il veut
montrer que, lui aussi, il est capable de grandes vues et de belles
discussions et délibérations historico-politiques. Il lui faut
absolument un sujet qui comporte l'équivalent du grand dialogue
d'Auguste avec Cinna et Maxime, ou de la première scène de _la Mort de
Pompée_, ou de la grande scène entre Pompée et Sertorius dans
_Sertorius_. Il feuillette les historiens et les compilateurs
d'histoires: Florus, Plutarque, Dion Cassius, Appien,--et les chapitres
de Justin où Pierre Corneille avait trouvé la situation du cinquième
acte de _Rodogune_, et d'où Thomas Corneille avait tiré sa _Laodice_, ce
curieux mélodrame qui fait songer tantôt à _la Tour de Nesle_ et tantôt
à _Lucrèce Borgia_. Et Racine finit par rencontrer ce qu'il lui faut:
Mithridate, vaincu, mais irréductible, exposant son projet d'attaquer
les Romains dans Rome même. La voilà, la grande scène historique, celle
qui lui donnera l'occasion d'être mâle, sérieux, sévère, et d'égaler
Corneille sur son propre terrain!
Et d'une autre façon encore il rivalisera avec le vieux maître, et lui
fera même la leçon.--Corneille a été amoureux toute sa vie, mais
particulièrement à partir de la cinquantaine. On connaît ses innocentes
et grondeuses amours avec mademoiselle Du Parc, quelques années avant la
liaison beaucoup plus effective de cette belle personne avec Racine
lui-même. On connaît surtout les stances absurdes et délicieuses à _la
Marquise_, où Corneille la somme impérieusement de l'aimer malgré ses
rides, parce qu'il a du génie. À partir de là, Corneille se complaît à
mettre dans son théâtre des vieillards amoureux: Sertorius dans
_Sertorius_ (1662), Syphax dans _Sophonisbe_ (1663) et Martian dans
_Pulchérie_, qui sera joué trois mois avant le _Mithridate_ de Racine.
Quand je dis «des vieillards...» ils n'ont guère que de cinquante à
soixante ans; mais, vous le savez, les gens du XVIIe siècle étaient si
simples qu'un homme leur paraissait vieux, passé la cinquantaine. Et le
vieux Sertorius et le vieux Syphax disent des choses touchantes, et même
le vieux Martian parle quelquefois en grand poète lyrique: mais tous
trois sont des amoureux platoniques et singulièrement soumis. Le
plaintif Syphax se laisse tout le temps injurier par Sophonisbe parce
qu'il ne hait pas assez les Romains; Sertorius, qui dit aimer Viriathe,
veut néanmoins la marier à son lieutenant Perpenna; et Martian accepte
sans protestation et même avec reconnaissance d'être auprès de
l'impératrice Pulchérie un mari qui n'usera pas de ses droits.
Sur quoi Racine se dit: «Je vais leur montrer, moi, ce que peut être
l'amour chez un sexagénaire: le sentiment le plus fort, le plus
exigeant, le plus douloureux, le plus féroce.» Il était d'ailleurs assez
naturel qu'aux autres variétés de l'implacable amour il voulût ajouter
celle-là, qui n'avait pas encore été peinte dans toute sa vérité. Racine
complétait ainsi sa ménagerie de fauves bien disants. Et donc il conçoit
et réalise Mithridate, rival de ses fils à cinquante-sept ans, et du
premier coup ramasse et fait vivre en lui tous les terribles caractères
du lamentable amour des hommes trop vieux.
Car vraiment tout y est bien: le désir d'autant plus furieux, qu'il se
sent anormal, et que le vieillard épris sait bien qu'il ne pourra
satisfaire que médiocrement la jeune femme qu'il aime et risque même d'y
échouer tout à fait: d'où une sorte de honte qui l'empêche de parler
directement de cet amour dont il est consumé. Mithridate ne déclare
point en face à Monime qu'il l'aime: il attend d'être tout seul pour
dire avec un râle: «Je brûle, je l'adore.» (Acte IV.) Oui, tout y est:
le manque de clairvoyance, qui vient justement d'une attention et d'une
défiance trop soutenues: celui que Mithridate charge de veiller sur
Monime et de la disposer à ce qu'il veut, c'est précisément Xipharès,
celui de ses fils qui est aimé de Monime.--Tout y est: la torture
continuelle du soupçon et, quand le soupçon est devenu certitude, la
jalousie forcément meurtrière, par la rage de sentir que ce qu'un autre
donnera à la jeune femme, on ne pourrait le lui donner; et cette
inévitable pensée: «Si ce n'est moi qui la possède, que du moins ce ne
soit personne.» Et c'est pourquoi Mithridate, à l'insupportable idée
que, lui mort, Monime serait à Xipharès, n'hésite pas un moment à
envoyer du poison à celle qu'il adore. Tout cela, compliqué par ce fait,
que le rival de Mithridate est un fils pour qui il a de l'estime et de
l'affection; et tout cela, en outre, poussé à l'atroce par la condition,
la race et le passé de Mithridate, sultan oriental vaguement teinté
d'hellénisme, habitué au sang, traqué comme une bête dans sa jeunesse,
et qui a dû, de bonne heure, répondre aux crimes par des crimes, et
trahir pour se défendre de la trahison: à la fois homme de désir et de
volonté indomptables, et homme de dissimulation et de ruse. (Celle par
laquelle il arrache à Monime l'aveu de son amour pour Xipharès convient
singulièrement à son personnage.)
Mais si torturé, avec cela! Rappelez-vous les choses qu'il se dit quand
il est seul:
Non, non, plus de pardon, plus d'amour pour l'ingrate.
Ma colère revient, et je me reconnais.
Immolons, en partant, trois ingrats à la fois...
Sans distinguer entre eux qui je hais ou qui j'aime,
Allons, et commençons par Xipharès lui-même.
Mais quelle est ma fureur! et qu'est-ce que je dis?
Tu vas sacrifier qui, malheureux? Ton fils!
Un fils que Rome craint, qui peut venger son père
Pourquoi répandre un sang qui m'est si nécessaire?
Ah! dans l'état funeste où ma chute m'a mis,
Est-ce que mon malheur m'a laissé trop d'amis?
Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse.
J'ai besoin d'un vengeur, et non d'une maîtresse.
Quoi! ne vaut-il pas mieux, puisqu'il faut m'en priver,
La céder à ce fils que je veux conserver?
Cédons-la. Vains efforts qui ne font que m'instruire
Des faiblesses d'un coeur qui cherche à se séduire!
Je brûle, je l'adore, et loin de la bannir...
Ah! c'est un crime encor dont je la veux punir...
Quelle pitié retient mes sentiments timides?
N'en ai-je pas déjà puni de moins perfides?
Ô Monime! ô mon fils! inutile courroux!
Et vous, heureux Romains, quel triomphe pour vous,
Si vous saviez ma honte et qu'un avis fidèle
De mes lâches combats vous portât la nouvelle!
Quoi! des plus chères mains craignant les trahisons,
J'ai pris soin de m'armer contre tous les poisons;
J'ai su, par une longue et pénible industrie,
Des plus mortels venins prévenir la furie.
Ah! qu'il eût mieux valu, plus sage et plus heureux,
Et repoussant les traits d'un amour dangereux,
Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées
Un coeur déjà glacé par le froid des années!...
(Ainsi il se débat en vieil homme mordu, mais en homme qui, dans sa
souffrance même, n'oublie pas son rôle et ses devoirs publics. Ruy Gomez
n'est qu'un «gaga» lyrique auprès de lui.)
Songez-y bien: autant peut-être qu'Hermione et que Roxane, Mithridate
amoureux était alors un personnage tout neuf. Et longtemps il restera
isolé: ce n'est guère qu'au XIXe siècle que nous reverrons sur le
théâtre l'amour dans de vieux coeurs et dans de vieilles chairs.
Et d'une troisième façon encore Racine pense à Corneille,--pour faire le
contraire de ce que Corneille a fait. Aux Cornélie, aux Viriathe, aux
Sophonisbe, aux Pulchérie, aux orgueilleuses et aux déclamatrices, il
oppose les pudiques: Andromaque déjà, et Junie, et Bérénice, et
Atalide,--mais surtout Monime: Monime, qui nous offre, pour ainsi dire,
le sublime de la décence, et à la fois de la fierté intérieure et de la
modestie et de la «tenue»; Monime, fine Grecque parmi ces demi-barbares;
aimée de Mithridate et son épouse de nom en attendant qu'il ait le
loisir de célébrer et de consommer le mariage; aimée en même temps des
deux fils du vieux roi et aimant secrètement l'un d'eux; et qui,--les
choses se compliquant encore par la fausse mort et la résurrection du
vieux tyran,--se trouve, d'un bout à l'autre du drame, dans la situation
la plus difficile, la plus comprimée, la plus délicate,--la plus
fausse,--et qui semble la porter légèrement à force de franchise et de
grâce, et de respect de soi, et d'héroïsme sans gestes: admirable de
«tenue» (il faut répéter le mot, qui implique dignité et silencieux
empire sur soi-même) depuis son exquise entrée au premier acte et sa
douce requête à Xipharès:
Seigneur, je viens à vous: car enfin aujourd'hui
Si vous m'abandonnez, quel sera mon appui?
jusqu'à ses divins adieux à sa servante grecque, après qu'elle a reçu de
Mithridate le poison libérateur:
... Si tu m'aimais, Phédime, il me fallait pleurer
Quand d'un titre funeste on me vint honorer
Et lorsque, m'arrachant du doux sein de la Grèce,
Dans ce climat barbare on traîna ta maîtresse.
Retourne maintenant chez ces peuples heureux;
Et, si mon nom encor s'est conservé chez eux,
Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire,
Phédime, conte-leur la malheureuse histoire...
Adorable créature qui sait dire tant de choses par des mots si discrets:
À Xipharès:
Pour me faire, seigneur, consentir à vous voir,
Vous n'aurez, pas besoin d'un injuste pouvoir;
Et plus loin:
Je fuis; souvenez-vous, prince, de m'éviter.
Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter!
et qui enfin, offensée par l'indigne ruse de Mithridate, déconcerte,
humilie et fait rougir le vieux sultan par ce simple cri:
... Quoi, seigneur! Vous m'auriez donc trompée!
Monime (et plus tard Iphigénie) après Cornélie et Viriathe, c'est
l'héroïsme qui a de la pudeur et de la grâce après l'héroïsme qui n'en
avait pas. Monime fait des choses plus difficiles et plus dures que
Viriathe et Pulchérie: mais elle les fait sans emphase. Racine introduit
dans l'héroïsme le _goût_. (Je pense que madame de La Fayette se
souviendra de Monime dans la _Princesse de Clèves_, et des femmes de
Racine en général dans _la Princesse de Montpensier_ et, dans _la
Comtesse de Tende,_ ce petit récit d'un tragique si fort et si contenu.)
À la vérité, le drame privé qui se joue entre Mithridate, Monime et
Xipharès fait un peu tort, selon moi, à la tragédie historique, à
l'histoire de Mithridate ennemi des Romains, préméditant de porter la
guerre en Italie, et finalement léguant sa vengeance à Xipharès. Oh!
cette partie historique et politique est fort belle. C'est, dans son
genre, tout aussi bien que du Corneille: mais le drame privé est encore
mieux. Je dois dire toutefois que c'est peut-être ce qu'il y a dans
_Mithridate_ d'histoire, de politique et de «casque» qui plut davantage
en son temps. Le succès de la pièce fut considérable et incontesté, et
Racine eut, cette fois, ce que nous appellerions «une très bonne
presse».
Que va-t-il faire maintenant?
* * * * *
Racine, qui aime tant les poètes grecs et qui les connaît si bien, ne
leur a pas emprunté un seul sujet depuis _Andromaque_. Il avait suivi
Corneille dans le monde romain. Mais à présent, il ne craint plus
Corneille qui est en train d'écrire sa dernière tragédie (_Suréna_).
Racine peut faire ce qu'il veut. Évidemment il va revenir à ses chers
Grecs.
Il y revient. Mais pourtant deux années s'écoulent entre la première
représentation de _Mithridate_ et celle d'_Iphigénie_. Qu'a-t-il fait
pendant ce temps-là? Je crois que tout simplement il s'est replongé avec
délices dans le théâtre grec, et qu'il a dû, avant d'écrire _Iphigénie
en Aulide_, tenter quelques autres sujets. C'est probablement en ce
temps-là qu'il songe à cette _Iphigénie en Tauride_ dont nous avons le
plan du premier acte, et à cette _Alceste_ que, d'après une tradition,
il aurait composée entièrement et, plus tard, brûlée par scrupule.
Remarquez ceci. Les autres pièces grecques de Racine, _la Thébaïde_
(sauf l'oracle et le bref sacrifice de Ménécée) et _Andromaque_, sont
sans «merveilleux». (Et encore plus les tragédies empruntées à
l'histoire, _Britannicus, Bérénice, Bajazet, Mithridate_.) Mais
_Alceste, Iphigénie en Tauride, Iphigénie en Aulide_, le merveilleux y
abonde. Ce sont d'admirables légendes tragiques, oui, mais poétiques
aussi. Il y a, dans les deux _Iphigénie_, oracles, prodiges, sacrifices
humains, dans _Alceste_ intervention d'un demi-dieu et résurrection; et,
dans les trois légendes, une mythologie luxuriante. Il semble qu'après
_Mithridate_, Racine, repris par les Grecs, libre de suivre ses
prédilections jusqu'au bout, ait été plus sensible à la poésie
proprement dite, épique, lyrique ou descriptive, et disposé à en mettre
davantage dans ses pièces. (Cela se marquera surtout dans _Phèdre_.) Il
n'est pas moins tragique: il est peut-être plus «artiste» comme nous
disons, plus curieux de beauté plastique et de pittoresque.
Bien entendu, je n'indique ici qu'une nuance, car, tout en goûtant et
conservant la belle couleur mythologique de l'_Iphigénie_ d'Euripide, il
n'en retient pas plus d'une soixantaine de vers; et il introduit dans la
fable le plus qu'il peut de «bienséance» (par la suppression du rôle un
peu choquant de Ménélas, l'oncle inhumain) et le plus qu'il peut de
«raison» (par la substitution finale d'Ériphile à Iphigénie).
Il se félicite extrêmement, dans sa préface, de l'invention, fort
ingénieuse en effet, de ce personnage d'Ériphile:
Quelle apparence, dit-il, que j'eusse souillé la scène par le
meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable
qu'il fallait représenter Iphigénie? Et quelle apparence encore de
dénouer ma tragédie par le secours d'une déesse et d'une machine,
et par une métamorphose qui pouvait trouver quelque créance du
temps d'Euripide, mais qui serait trop _absurde_ et trop incroyable
parmi nous.
Et plus loin il parle du plaisir qu'il a fait au spectateur «en sauvant
Iphigénie par une autre voie que par un miracle que le spectateur
n'aurait pu souffrir, parce qu'il ne saurait jamais le croire».
Voilà, soit dit en passant, un bien bel exemple du choix totalement
arbitraire que, tous, nous faisons souvent, sans nous en douter, dans
l'«incroyable». D'après Racine lui-même, il est «incroyable et absurde»
qu'une jeune fille soit changée en biche ou enlevée par une déesse: mais
sans doute (puisqu'il ne fait pas d'objection sur ce second point) il
n'est pas si absurde ni si incroyable que la mort sanglante d'une jeune
fille ait pour effet de faire souffler les vents.--Racine, un peu plus
loin, explique, il est vrai, par cette autre raison, l'introduction du
personnage d'Ériphile: «Ainsi, le dénouement de ma pièce est tiré du
fond même de ma pièce.» Et je préfère cette raison-là.
Il n'en reste pas moins que la question agitée d'un bout à l'autre
d'_Iphigénie_ est celle-ci: «Égorgera-t-on une jeune fille pour obtenir
des dieux un vent favorable?» Et là-dessus il m'est arrivé de dire
autrefois: «L'action d'_Iphigénie_ est d'un temps où l'on faisait des
sacrifices humains; les moeurs, les sentiments et le langage sont du
XVIIe siècle. Cela décidément s'accorde mal. Et cette discordance est
unique dans le théâtre de Racine. Car, deux frères qui se haïssent (la
_Thébaïde_), un homme entre deux femmes, ou l'inverse (_Bajazet_,
_Andromaque_), la lutte d'une mère et d'un fils (_Britannicus_), deux
amants qui se séparent (_Bérénice_), un père rival de son fils
(_Mithridate_), même une femme amoureuse de son beau-fils (_Phèdre_),
cela est de tous les pays et de tous les temps. Mais ce sacrifice
humain! Cela ne peut même se transposer, ni s'assimiler, par exemple, à
la mise en religion d'une princesse dans un intérêt politique... J'ai
beau songer cette contradiction trop forte entre l'action et le langage
ou les façons me gâte cette magnifique _Iphigénie_.»
Oh! que j'avais tort! Les Grecs de la lointaine légende croyaient que le
sang d'une jeune fille peut apaiser les dieux; mais quoi! cette idée de
la vertu expiatrice du sang était-elle donc étrangère aux chrétiens du
XVIIe siècle? Ignoraient-ils l'histoire du sacrifice d'Abraham? et, dans
le présent, madame de Montespan ne croyait-elle pas que le sang d'un
enfant égorgé par un mauvais prêtre pouvait lui assurer l'amour du roi
et la délivrer de madame de Fontanges? et madame de Montespan
n'était-elle pas une personne intelligente, spirituelle, de façons
raffinées et d'un très beau langage? Ou, si madame de Montespan a été
calomniée, assurément quelque autre dame du temps a connu cet état
d'esprit. Ni la superstition ni le crime n'ont rien d'incompatible avec
la perfection des manières, la politesse du discours, la délicatesse de
la sensibilité, et la finesse même de l'observation psychologique: voilà
la vérité très simple qui absout quand il y a lieu, dans le théâtre de
Racine, l'union--d'ailleurs savoureuse--de l'horreur du fond et de
l'élégance de la forme.
Et enfin, si vous réduisez le sacrifice de la fille d'Agamemnon à ce
qu'il est essentiellement: un meurtre politique, et dans un intérêt
dynastique et national, vous comprendrez qu'_Iphigénie_--cette pièce où
il n'y a que des rois et des reines et où chaque personnage doit opter
entre un sentiment privé et un intérêt public--est par excellence la
«tragédie royale», et à quel point lui convenait le décor décrit par le
_Mercure galant_. Et vous comprendrez aussi pourquoi, tandis qu'Euripide
avait fait d'Iphigénie une jeune fille, d'abord faible, puis exaltée,
Racine en fait exclusivement une fille de roi, une princesse, et qui a
d'autres devoirs que ceux d'une jeune fille, et qui, d'emblée, accepte
la mort par obéissance à son père et par dévouement à la grandeur de sa
maison.
Racine, cependant, devait être tenté par la seconde partie, si
brillante, du rôle d'Iphigénie dans Euripide, quand la jeune fille
apparaît et se considère elle-même comme une héroïne nationale:
Je suis condamnée à mourir glorieusement, en repoussant loin de moi
toute faiblesse. C'est sur moi qu'en ce moment toute la Grèce a les
yeux fixés, et c'est de moi que dépendent le départ de la flotte et
la ruine de Troie.
Puis la note philosophique, qui ne manque jamais chez Euripide:
Dois-je tenir tant à la vie? C'est pour l'intérêt commun que tu me
l'as donnée, ma mère, non pour toi seule...
Et enfin:
Je donne mon sang à la Grèce; immolez-moi, allez renverser Troie.
Voilà les monuments éternels de mon sacrifice, voilà mes enfants,
mon hymen, ma gloire.
Oui, cela était bien tentant. Mais Racine a résisté. Ni son Iphigénie
n'injurie son père comme fait celle d'Euripide, ni elle ne se pose
ensuite en héroïne qui sauve son peuple. Ces propos, à son avis,
manqueraient de bienséance et de goût chez une princesse royale.
L'Iphigénie de Racine ne supporte même pas que son fiancé parle
sévèrement de son père. Et, d'autre part, elle ne se glorifie pas
elle-même. Elle a moins d'enthousiasme que de résignation et de
sérénité. Tout ce qu'elle se permet, vers la fin, c'est de se réjouir à
la pensée que sa mort assure la gloire d'Achille et la victoire de son
pays.
Bref, elle songe aux autres (et à sa race) beaucoup plus qu'à elle-même;
ce qui est la marque d'une parfaite éducation. Iphigénie est une héroïne
merveilleusement bien élevée. À ce degré, c'est très beau,--beau de
décence, de possession de soi, de discipline intérieure. Cela est
virginal et royal.
Et, si elle vous apparaît tout de même par trop princesse, par trop
contenue dans sa première scène avec Agamemnon, je vous renvoie à
l'_Entretien sur les tragédies de ce temps_ par l'abbé de Villiers
(1675); car vous y verrez qu'il y avait des gens qui lui trouvaient trop
d'abandon et qui «n'approuvaient pas qu'une fille de l'âge d'Iphigénie
courût après les caresses de son père»; tout cela, à cause de ces vers,
empreints pourtant d'une irréprochable modestie:
Seigneur, où courez-vous? et quels empressements
Vous dérobent si tôt à mes embrassements?
En violent contraste avec cette fille si disciplinée, Racine a mis
l'effrénée, la romantique Ériphile, dont le foudroyant petit roman est
une si saisissante invention; Ériphile, vraie soeur du romantique Oreste;
Ériphile, amoureuse perverse d'Achille, pour s'être sentie pressée dans
les bras «ensanglantés» de ce jeune homme et y avoir un instant perdu
connaissance (car nous sommes dans un temps où les guerriers enlèvent
les femmes et n'en sont pas moins capables de générosité et très beaux
parleurs; et cela n'a rien d'incompatible); Ériphile, qui se croit
maudite (comme Hernani et Didier), et d'ailleurs s'en vante, et, à cause
de cela, se croit tous les droits; orgueilleuse du secret de sa
naissance, du mystère de sa destinée, et du don fatal qu'elle possède, à
ce qu'elle dit, de répandre le malheur autour d'elle; Ériphile dévorée à
la fois de jalousie et d'envie; qui dénonce à Calchas la fuite
d'Iphigénie, et qui, la poussant au bûcher, s'y condamne elle-même sans
le savoir;--et qui cependant, tout le long de son rôle, dit des choses
si étrangement belles:
Je le vis: son aspect n'avait rien de farouche.
(Elle s'éveille d'une syncope dans les bras d'Achille.)
Je sentis le reproche expirer dans ma bouche.
Je sentis contre moi mon coeur se déclarer;
J'oubliai ma colère et ne sus que pleurer...
Ou bien:
... Ou plutôt leur hymen me servira de loi.
S'il s'achève, il suffit, tout est fini pour moi.
Je périrai, Doris, et par une mort prompte
Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte,
Sans chercher des parents si longtemps ignorés
Et que ma folle amour a trop déshonorés...
Ou bien:
Orgueilleuse rivale, on t'aime, et tu murmures...
Elle l'a vu pleurer et changer de visage,
Et tu la plains, Doris!
Cette tragédie vraiment royale est d'ailleurs un chef-d'oeuvre de
composition--et de forme. Racine, je l'ai dit, accorde davantage à la
couleur, à la magnificence mythologique. Le «récit du cinquième acte»
est, pour la première fois, très développé et très travaillé. Il
contient ces vers étonnants:
Entre les deux partis Calchas s'est avancé,
L'oeil farouche, l'air sombre et _le poil hérissé_...
Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous
_Jette une sainte horreur qui nous rassure tous_...
Nous arrivons à la merveille de _Phèdre_:
_Phèdre et Hippolyte_ (c'est le premier titre) fut joué le 1er janvier
1677, près de deux ans et demi après _Iphigénie_. Racine avait-il fait
autre chose pendant ces deux ans? Je crois qu'il avait beaucoup songé,
nous verrons à quoi.
_Phèdre_ est la plus enivrante de ses tragédies Dans aucune il n'a mis
plus de paganisme ni plus de christianisme à la fois; dans aucune il n'a
embrassé tant d'humanité ni mêlé tant de siècles; dans aucune il n'a
répandu un charme plus délicieux et plus troublant; dans aucune, à ne
considérer que la forme, il n'a été plus poète et plus artiste[7],--à
faire envie à André Chénier.
Racine est parti de l'_Hippolyte porte-couronne_ d'Euripide et, un peu,
de l'_Hippolyte_ de Sénèque. Mais il ne faut point parler d'imitation.
Racine est, à mon avis, celui des poètes dramatiques qui a le plus
réellement «inventé». Comme il avait repétri l'_Iphigénie_, il a
totalement «renversé» l'_Hippolyte_.
Dans la tragédie d'Euripide, qui pourrait s'intituler, très
sérieusement, _Hippolyte vierge et martyr_, c'est, comme l'indique le
titre, le fils de Thésée qui est le principal personnage. Hippolyte est
initié à l'orphisme, à cette religion secrète qui enseignait et
symbolisait en ses rites la purification et le rachat par la douleur.
C'est une sorte de jeune moine chasseur, de jeune Templier qui a
consacré sa virginité à la déesse Artémis (la Diane des Latins). Il lui
offre des fleurs et des couronnes, et lui adresse des prières qui
rappellent de très près les cantiques qu'on chante dans les catéchismes
de persévérance. Vénus, qui a pour Diane les sentiments que pourrait
avoir le démon Astarté pour la Vierge Marie, se venge des dédains
d'Hippolyte en inspirant à Phèdre cette passion furieuse, d'où sortira
la perte du jeune prince. Et quand Hippolyte est ramené mourant, Diane
lui apparaît, comme fait la Vierge à ses serviteurs dans la _Légende
dorée_; elle le plaint, le console, lui apporte presque les espérances
de la vie éternelle. Dans le drame ainsi conçu, la passion de Phèdre
n'est qu'un «moyen». Son rôle est peu développé, et le poète ne craint
pas de la rendre abominable: c'est elle qui dénonce elle-même Hippolyte
par une lettre qu'elle écrit à son mari avant de se pendre.
La conception de Racine est toute différente, presque contraire: c'est
Phèdre qui est le personnage central et favori, et voici comment il l'a
vue.