eux-mêmes, surtout Acomat et Roxane, sont-ils donc si «francisés»?
Le subtil Acomat est, par ses principaux traits, le type même d'une
certaine espèce d'hommes politiques, et, en même temps, un Turc fort
vraisemblable. Ses desseins sont bien ceux d'un vizir expérimenté et du
ministre d'un despote soupçonneux et jaloux: ils n'impliquent aucune
préoccupation de l'intérêt public, et le vizir ne compte, pour les
réaliser, que sur l'intérêt personnel et immédiat de ceux qu'il y
associe. Ce plan est hardi et assez compliqué. Comme il sait que le
sultan, à son retour, le ferait probablement étrangler, il veut lui
substituer son frère, qui est doux, charmant, et «de bonne mine».
Roxane, souveraine maîtresse au sérail, a reçu l'ordre de faire tuer
Bajazet: mais Acomat lui montre ce brave jeune homme, et elle prend feu.
Bajazet épousera Roxane, sera sultan,--puis fera d'elle ce qu'il lui
plaira. Acomat doit épouser la cousine de Bajazet, Atalide (c'est pour
cela que Roxane, d'abord, ne se méfie point d'elle), et restera le
véritable maître de l'empire. Il est bien sûr de son affaire; l'intérêt
de Bajazet et de Roxane lui répond du succès.
Mais il a compté sans la fierté du jeune prince et surtout sans son
amour pour Atalide. Il n'a pu soupçonner que cette petite fille irait
mettre tout ce grand ouvrage à néant. La finesse d'Acomat est courte par
un côté: elle ne fait pas la part du désintéressement possible dans les
actions humaines. Mais au reste, ce dessein difficile, audacieux et
cependant sans grandeur, le vizir en poursuit l'accomplissement avec
sérénité. Ce vieil homme ironique et rusé, qui a déjà eu l'esprit de
survivre à plusieurs sultans et qu'une barque secrète attend toujours
dans le port en cas de malheur, envisage tranquillement la mort; et,
comme il en a la duplicité légendaire, il a bien aussi la résignation,
le majestueux fatalisme des hommes de sa race. S'il débitait çà et là
quelques versets du Coran et s'il émaillait ses propos de quelques
métaphores incohérentes, je vous jure qu'il nous paraîtrait Turc avec
intensité et de la tête aux pieds.
Je ne sais si la façon d'aimer de Roxane est exclusivement orientale,
et, à vrai dire, j'en doute. Mais il est certain que son amour répond
assez à l'idée que nous nous faisons de l'amour d'une sultane, d'une
femme de harem, d'une personne sensuelle, grasse, aux paupières lourdes,
aux lèvres rouges, désoeuvrée et totalement dépourvue tendresse, de
mièvrerie et d'idéalisme. C'est un amour charnel et furieux, que le
danger excite, et qui se tourne en cruauté quand ce qu'il désire lui
échappe. Elle adore Bajazet avant de lui avoir jamais parlé: vous pensez
donc bien que ce n'est pas de son âme qu'elle est éprise. Les sentiments
de Roxane sont simples; elle est naïve et terrible. Elle a cru, sur les
rapports d'Atalide et sur quelques faibles apparences, à l'amour de
Bajazet. Lorsqu'elle soupçonne qu'elle s'est trompée, elle éclate en
transports sauvages; et ce qu'elle trouve de mieux pour persuader et
attendrir l'homme qu'elle aime, c'est de lui dire: «Prends garde! ta vie
est entre mes mains. Si tu ne m'aimes, je te tue!» Mais elle espère
encore, et c'est pourquoi elle l'épargne. Quand elle ne peut plus
douter, quand elle sait qu'il aime Atalide et que tous deux la
trompaient, elle lui fait cette étonnante proposition: «Je vais faire
étrangler ma rivale sous tes yeux. Au reste, je ne te demande pas de
m'aimer tout de suite:
Viens m'engager ta foi: _le temps fera le reste_.»
C'est dire qu'elle n'en veut qu'à son corps. (Mais sur quelles étranges
caresses compte-t-elle donc pour s'emparer de lui?) Il refuse. Alors,
qu'il meure! Au moins, personne ne l'aura! Et elle jette son terrible:
«Sortez!»
Roxane est un des animaux les plus effrénés qu'on ait mis sur la scène.
Elle est la plus élémentaire et la plus brutale des quatre amoureuses
meurtrières de Racine.
Bajazet et Atalide, complexes, d'une humanité plus épurée, plus tendre,
je dirai: «plus chrétienne», font avec la sultane un contraste
intéressant.
Il ne me paraît point que Bajazet soit un personnage aussi pâle qu'on
l'a dit quelquefois.--Il est de son pays et de sa race, lui aussi, par
quelques côtés: ainsi il veut bien mentir jusqu'à un certain point,--et
il a le mépris absolu de la mort. Mais il n'est Turc qu'à moitié, et
c'est ce qui le perd,--et c'est aussi ce qui rend son caractère très
attachant. S'il était tout à fait de chez lui, il mentirait jusqu'au
bout, il épouserait Roxane sans hésitation,--quitte à la faire coudre
après dans un sac,--et il n'aimerait pas Atalide de cet amour chaste,
délicat, profond, immuable.
Mais les moeurs du harem lui sont odieuses, et la passion farouche et
toute sensuelle de la sultane lui répugne. Il compare cette bête
voluptueuse, qui halète de désir autour de lui, à sa petite compagne
d'enfance, à la gracieuse et modeste princesse Atalide. Il est
évidemment spiritualiste et monogame. Il faut avouer que Racine l'a
beaucoup tiré à nous.
Mais alors, dira-t-on, qu'il soit tout à fait vertueux! Ce pur jeune
homme n'en joue pas moins, avec l'impure sultane, un rôle d'une fâcheuse
duplicité et qui lui donne une assez plate allure.--Mais d'abord, cette
duplicité se borne à des réticences et à des silences: il laisse Roxane
croire ce qu'elle veut.--C'est pire, réplique-t-on.--Attendez; voici par
où Bajazet se relève. Cette dissimulation aurait quelque chose d'assez
bas s'il s'y pliait par crainte de la mort. Mais la mort, comme j'ai
dit, il n'en a point peur; il la connaît; il vit avec elle; depuis qu'il
est au monde, il l'a vue assise à son chevet. Entendez-le répondre à
Acomat qui le presse d'épouser Roxane:
... Acomat, c'est assez.
Je me plains de mon sort moins que vous ne pensez.
La mort n'est pas pour moi le comble des disgrâces.
J'osai, tout jeune encor, la chercher sur vos traces;
Et l'indigne prison où je suis enfermé
À la voir de plus près m'a même accoutumé.
Amurat à mes yeux l'a vingt fois présentée:
Elle finit le cours d'une vie agitée...
Non, s'il craint, ce n'est point pour sa vie, c'est pour son amour,
c'est pour Atalide. C'est pour elle qu'il consent à mentir comme il
fait.
Et alors, à y regarder de près, son cas paraît digne d'une sympathie et
d'une pitié immenses. Bajazet, c'est l'honnête homme engagé dans une
situation fausse, contraint de s'abaisser moralement à ses propres yeux
pour faire ce qu'il croit être son devoir,--et de revêtir des apparences
équivoques au moment même où il est en réalité le plus héroïque. Le type
devient ainsi très général. Tous ceux-là aimeront et comprendront
Bajazet, qui ont été obligés de mentir et de soutenir péniblement leur
mensonge, par amour, fidélité, «loyalisme», compassion, et pour épargner
des douleurs à une autre créature. Ce rôle si compliqué, si gêné, si peu
«avantageux» contient donc plus de tragique peut-être que les grands
rôles des héros de tragédie. Je voudrais seulement que Bajazet nous dît
mieux,--oh! tout simplement dans quelque monologue,--à quel point il
souffre des hontes et des abaissements qu'un devoir supérieur lui
impose. On verrait tout de suite sous un autre jour ce personnage
calomnié.
Dans ce drame où tout le monde ment, la petite princesse Atalide est
encore celle qui ment le plus. Mais, outre qu'elle a la même excuse que
Bajazet, on lui en veut moins parce qu'elle est femme. Je crois bien,
d'ailleurs, que nul ne souffre plus qu'elle: elle a constamment le coeur
dans un étau. Songez à ce que doivent être les sentiments d'une femme
amoureuse qui s'entremet, pour son amant, auprès d'une autre femme, et
le lui vante, et le lui offre, et le lui envoie; songez quel horrible
effort, et quelles craintes, quels soupçons, quelle jalousie! La scène
où elle supplie son amant de se prêter à ce jeu et, tout de suite après,
celle où elle croit qu'il s'y est trop prêté, sont d'une vérité
particulièrement poignante. Avec cela, elle est délicieuse. Racine a
voulu l'opposer fortement à l'esclave Roxane. Elle est comme la
soeur-fiancée de Bajazet; ils ont été élevés ensemble dans un coin du
sérail, tels que deux colombes dans une cour de mosquée. Cette petite
princesse qui ment si bien, qui défend son amant avec tant d'énergie et
qui, enfin, le perd parce qu'elle l'aime trop, a pourtant des grâces
réservées et chastes de religieuse égarée dans un harem.
* * * * *
En résumé, de même que _Bérénice_ est la plus racinienne des tragédies
de Racine parce qu'elle en est la plus tendre, _Bajazet_ est la plus
racinienne des tragédies de Racine parce qu'elle en est la plus féroce,
et que nulle n'offrit jamais (avec un tel entrecroisement de duplicités)
un plus épouvantable jeu de l'amour et de la mort.
Mais, comme j'ai dit, le mot d'ordre était donné: il était convenu que
la pièce (défaut impardonnable!) n'était pas turque. Apparemment _la
Sultane_ de Gabriel Bonnyn (1561), _le grand et dernier Soliman_ de
Mairet (1639), le _Soliman_ de Dalibray (1637), la _Roxelane_ de
Desmares (1643), _le Grand Tamerlan_ et _Bajazet_ de Magnon, et
l'_Osman_ de Tristan l'Hermite (1656) l'étaient davantage? Le ridicule
Robinet, ami de Molière, s'égaya sur le peu de turquerie de _Bajazet_.
Donneau de Visé, autre ami de Molière, découvrit dans des livres, tels
que les _Voyages du sieur Le Loir contenus en plusieurs lettres écrites
du Levant_ ou l'_Abrégé de l'histoire des Turcs_ de Du Verdier, que la
tragédie de Racine était pleine d'erreurs, qu'Amurat s'était défait de
Bajazet en même temps que de son frère Orcan, et que Roxane avait été
avec Amurat au siège de Bagdad. Et la grosse Sévigné, après avoir assez
vivement admiré _Bajazet_, n'osa plus le faire quand son odieuse fille
l'en eut réprimandée.
Racine, cette fois, ne répliqua ni ne discuta. Il répondit froidement
dans sa première préface:
C'est une aventure arrivée dans le sérail. Je la tiens du chevalier
de Nantouillet, qui la tenait du comte de Cézy. J'ai été obligé de
changer quelques circonstances. Mais, comme ce changement n'est pas
fort considérable; je ne pense pas qu'il soit nécessaire de le
marquer au lecteur. La principale chose à quoi je me suis attaché,
ç'a été de ne rien changer ni aux moeurs ni aux coutumes de la
nation.
Rien de plus. Pour le reste, allez-y voir, ou interrogez ceux qui ont
entendu M. de Cézy. Et la façon péremptoire et ironique dont il se
dérobe ici, parce qu'il sait que, cette fois, on n'ira pas voir, nous
montre tout ce qu'il devait y avoir de concession aux pédants et sans
doute de moquerie secrète dans les passages de ses préfaces où il se
donnait tant de mal pour prouver l'existence historique de tel ou tel
personnage secondaire qu'il aurait pu simplement inventer.
Mais ici, je le répète, il dédaigne de répondre. Ce n'est même que
quatre ans plus tard (préface de 1676) qu'il aura cette belle et
ingénieuse remarque sur «l'éloignement du pays qui répare en quelque
sorte la trop grande proximité du temps» et qu'il expliquera comment la
vie du harem est propre à rendre les femmes plus savantes en amour. En
1672, il ne dit rien. _Bajazet_ n'en a pas moins un très grand succès.
Racine sent, à ce moment, toute sa force. Il va entrer à l'Académie. Il
n'a plus grand'chose à désirer; et il semble qu'une sorte de détachement
commence à s'opérer en lui. Il sait qu'il n'écrira rien de plus violent
ni déplus tragique que _Bajazet_. Que va faire maintenant cette âme
dévorante?
HUITIÈME CONFÉRENCE
«MITHRIDATE»--«IPHIGÉNIE»--«PHÈDRE»
On sait bien que
Dans un objet aimé tout nous devient aimable.
Je vous avoue que j'aime Racine tout entier et que je ne voudrais rien
perdre de lui, pas même _Alexandre_ ni même cette _Thébaïde_, qui est
l'exercice d'un écolier aimé des dieux. Et, d'autre part, si je me
permettais d'exprimer une préférence pour tel ou tel des ouvrages
profanes de sa maturité, je craindrais presque de l'offenser et de lui
faire de la peine, et je craindrais aussi de me tromper. Toutefois, ne
puis-je vous dire que si, par une hypothèse d'ailleurs absurde, je me
trouvais absolument forcé de faire un choix, les deux tragédies que je
sacrifierais avec le moins de désespoir, ce serait peut-être
_Mithridate_ (malgré Mithridate et Monime) et _Iphigénie_ (malgré
Iphigénie et Ériphile), et que celles que je voudrais sauver, si tout le
reste devait être détruit (supposition fort peu raisonnable), ce serait
_Andromaque_, _Bajazet_ et _Phèdre_,--et _Bérénice_, qui est à part.
Et sans doute je me contente d'exprimer ici des prédilections
personnelles, et l'on peut me dire que ce n'est plus de la critique;
comme s'il n'y avait pas toujours, au fond et à l'origine de la
critique, l'émotion involontaire de notre sensibilité en présence d'une
oeuvre, et cette simple et irréductible déclaration: «j'aime» ou «je
n'aime pas». Mais, au surplus, je pourrais ici donner des raisons.
_Andromaque_, _Bajazet_, _Phèdre_ me paraissent les trois drames où
Racine est lui-même jusqu'au bout; où il l'est avec hardiesse et
violence; les trois drames de la passion totale, qu'on n'avait pas faits
avant Racine, et que je doute un peu qu'on ait refaits après lui.
_Andromaque_, _Bajazet_, _Phèdre_ ne sont que très partiellement
influencés par les moeurs, le goût, les préjugés du XVIIe siècle. Au
contraire, _Mithridate_ et surtout _Iphigénie_ me semblent les deux
pièces où le poète s'est le plus plié, sciemment, ou non, aux moeurs et
au goût de son temps, et à l'idée que ce temps se faisait de la beauté.
_Mithridate_ et _Iphigénie_ sont, parmi les tragédies de Racine, les
plus «pompeuses» (je ne donne pas à ce mot le sens un peu défavorable
qu'il a pris, et qu'il n'avait pas alors); celles qui s'appareillent le
mieux aux autres formes de l'art du XVIIe siècle, aux tableaux de
Lebrun, aux statues de Girardon ou de Coysevox, aux jardins de Le Nôtre,
au palais de Versailles; bref les plus «louis-quatorziennes», si je puis
dire.
Aussi sont-ce les deux tragédies que le roi aima le mieux, et celles qui
(_Andromaque_ mise à part) eurent le plus de succès en leur temps.
Toutes deux eurent en outre une magnifique carrière officielle (comme
nous dirions aujourd'hui), firent partie de divertissements, de fêtes
données à l'occasion d'événements royaux et nationaux (c'était alors
même chose), de mariages ou de victoires royales et françaises. Toutes
deux, peut-être à cause de cela, furent ménagées par la critique.
* * * * *
Dans ces années de _Mithridate_ et d'_Iphigénie_, Racine, qui vient
d'entrer à l'Académie, le 12 janvier 1673, à trente-trois ans, apparaît
un peu «poète-lauréat» au sens anglais, poète de la cour: ce qui, je me
hâte de le dire, n'a rien de désobligeant pour lui; car il y a dans
cette cour bien de l'esprit et un bien grand goût; et les admirateurs
les plus déclarés de Racine, c'est le grand Condé, c'est Colbert, c'est
le duc de Chevreuse, et ce sont les Mortemart, si renommés pour leur
esprit Vivonne, madame de Thianges, madame de Montespan.
Donc, on lit dans le _Journal de Dangeau_ (dimanche 5 novembre 1684):
«Le soir, il y eut comédie française; le roi y vint, et l'on choisit
_Mithridate_, parce que c'est la comédie _qui lui plaît le plus_.»
_Mithridate_ fut joué très souvent à la cour: à Saint-Germain, à
Fontainebleau, à Chambord, à Versailles,--et à Saint-Cloud (1680) pour
la dauphine nouvellement mariée.
_Iphigénie_ fut jouée pour la première fois à l'Orangerie, dans les
«Divertissements de Versailles donnés par le roi à toute sa cour, au
retour de la conquête de la Franche-Comté en l'année 1675». Et voici la
description des lieux, d'après le _Mercure galant_:
La décoration représentait une longue allée de verdure, où, de part
et d'autre, il y avait des bassins de fontaines, et d'espace en
espace des grottes d'un travail rustique, mais travaillées très
délicatement. Sur leur entablement régnait une balustrade où
étaient arrangés des vases de porcelaine pleins de fleurs; les
bassins des fontaines étaient de marbre blanc, soutenus par des
tritons dorés; et dans ces bassins on en voyait d'autres pins
élevés qui portaient de grandes statues d'or. Cette allée se
terminait dans le fond du théâtre par des tentes qui avaient
rapport à celles qui couvraient l'orchestre; et au delà paraissait
une longue allée, qui était l'allée même de l'Orangerie, bordée des
deux côtés de grands orangers et de grenadiers entremêlés de vases
de porcelaine remplis de diverses fleurs. Entre chaque arbre il y
avait de grands candélabres et des guéridons d'or et d'azur qui
portaient des girandoles de cristal allumées de plusieurs bougies.
Cette allée finissait par un portique de marbre; les pilastres qui
en soutenaient la corniche étaient de lapis, et la porte paraissait
toute d'orfèvrerie. Sur ce théâtre, orné de la manière que je viens
de dire, la troupe des comédiens du roi représenta la tragédie
d'_Iphigénie_.
Je ne dis que ce que je dis, et ce n'est pas moi, comme vous le pensez
bien, qui méconnaîtrai la force et la vérité d'_Iphigénie_ et de
_Mithridate_. Mais enfin on sent qu'entre ce décor et _Mithridate_ ou
_Iphigénie_, entre ce décor et ces vers d'_Iphigénie_, par exemple:
Mon respect a fait place aux transports de la reine,
ou bien:
Vous n'avez pas du sang dédaigné les faiblesses,
il n'y a pas de profonde disconvenance. Mais il me semble qu'il y en
aurait, ou que du moins on en pourrait apercevoir, entre ce décor et
certains cris d'Hermione, de Roxane et de Phèdre. Ces cris auraient fêlé
les girandoles sur les guéridons d'or et d'azur.
Et c'est pourquoi _Mithridate_ et _Iphigénie_ me semblent les deux
seules tragédies auxquelles se puissent appliquer, avec quelque
apparence peut-être de justesse, les vers de Voltaire sur ces amoureux
que l'Amour «croit des courtisans français»--et aussi les éternelles
railleries de Taine, dont c'était la manie de ne voir dans les tragédies
de Racine qu'une reproduction de Versailles, par exemple ce passage des
_Nouveaux Essais de critique et d'histoire_:
Mettez (dit-il après avoir parlé de l'Achille grec), mettez en
regard le charmant cavalier de Racine, à la vérité un peu fier, de
sa race et bouillant comme un jeune homme, mais discret, poli, du
meilleur ton, respectueux pour les captives... leur demandant
permission pour se présenter devant elles, tellement qu'à la fin il
ôte son chapeau à plumes et leur offre galamment le bras pour les
mettre en liberté... Une des causes de l'amour d'Iphigénie, c'est
qu'Achille est de meilleure maison qu'elle (?); elle est glorieuse
d'une telle alliance: vous diriez une princesse de Savoie ou de
Bavière, qui va épouser le dauphin de France.
Il y a du vrai, un peu. Racine, en faisant parler ou de légendaires
héros d'il y a trois mille ans, ou, comme dans _Mithridate_, des rois à
demi barbares d'il y a deux mille ans, leur a prêté quelque chose du
langage, des sentiments et des manières qui passaient pour les plus
nobles en son temps. Mais j'ajoute: «Pourquoi non?» ou «Qu'est-ce que
cela fait? En quoi cela est-il si ridicule? Est-ce que l'âme d'un
gentilhomme accompli de la cour de Louis XIV ne peut pas être quelque
chose de fort intéressant? Est-ce que ses façons ne sont pas de fort
belles façons, et qui supposent délicatesse morale, respect de la femme,
fierté disciplinée, maîtrise de soi?» Mais, en réalité, il y a dans
Racine une harmonieuse fusion de la noblesse et de l'élégance morales
comme on les entendait au XVIIe siècle, avec l'allure et la grandeur
héroïques comme elles nous sont présentées dans le théâtre grec. Racine
mêle et combine l'humanité supérieure de l'antiquité avec l'humanité
supérieure de son temps. Cette combinaison est belle. Elle n'est point
absurde, le fond de l'âme humaine persistant sous les différences de
costumes,--et Achille révolté (dans l'_Iliade_) étant assez proche
parent de Condé rebelle.--Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'un des
éléments de cette combinaison, l'élément «Louis XIV», domine un peu plus
dans _Mithridate_ et surtout dans _Iphigénie_ que dans les autres pièces
de Racine.
Et maintenant, quelques remarques séparées sur chacune de ces deux
tragédies «pompeuses».
* * * * *
Disons-nous bien que Corneille ne pensait qu'à Racine, et que Racine ne
pensait qu'à Corneille, et que ce n'était pas pour s'entr'aimer.
L'épine au coeur d'Eschyle s'appelle Sophocle, et au coeur de Corneille
Jean Racine. Oh! le délaissement du grand poète qui a oublié de mourir
jeune! La douleur de survivre à ses succès, de se voir passé de mode et
remplacé par une génération d'écrivains qui semblent avoir le cerveau
fait autrement que lui! «Ma veine, dit Corneille dans une _Épître au
roi_ de 1667 (l'année d'_Andromaque_),
N'est plus qu'un vieux torrent qu'ont tari douze lustres;
Et ce serait en vain qu'aux miracles du temps
Je voudrais opposer l'acquit de quarante ans.
Au bout d'une carrière et si longue et si rude,
On a trop peu d'haleine et trop de lassitude;
À force de vieillir un auteur perd son rang:
On croit ses vers glacés par la froideur du sang;
Leur dureté rebute, et leur poids incommode
Et la seule tendresse est toujours à la mode!»
Il ne veut point convenir, d'ailleurs, qu'il y a autre chose que de la
tendresse dans Racine. Racine l'irrite, le scandalise,--et l'attire.
S'il pouvait, lui aussi, ou s'il voulait!... De ce trouble, je pense,
naîtra _Suréna_, au lendemain du triomphe royal d'_Iphigénie_. On peut,
sans y mettre trop de complaisance, distinguer comme un reflet racinien
sur la dernière tragédie de Corneille. Il y a, du reste, quelque
analogie de situation entre _Suréna_, qui est de 1674, et _Bajazet_, qui
est de 1672. Même, la pauvre Eurydice, moins nerveuse et moins
douloureuse, est en réalité plus faible qu'Atalide. Eurydice sait qu'il
dépend d'elle de sauver la vie de son amant Suréna, en lui commandant
d'épouser Mandane, fille du roi Orode, lequel s'est mis en tête de faire
Suréna son gendre pour s'assurer la fidélité d'un serviteur trop
puissant. Mais Eurydice--contrairement à l'habitude des héroïnes de
Corneille dans la moitié de ses tragédies--n'a pas le courage de donner
son amant à une autre femme. Ses incertitudes remplissent trois actes;
et, quand elle se décide, il est trop tard: Suréna vient d'être
assassiné par l'ordre du roi. Nous voyons ici une héroïne de Corneille
qui n'est plus cornélienne qu'en discours. Que dis-je! la forme
elle-même s'attendrit en plus d'un endroit de cette lente mais souvent
charmante tragédie. À un moment, Suréna ayant dit qu'il veut mourir pour
se tirer d'embarras, Eurydice répond mélodieusement:
Vivez, seigneur, vivez afin que je languisse,
Qu'à vos feux ma langueur rende longtemps justice.
Le trépas à vos yeux me semblerait trop doux,
Et je n'ai pas encore assez souffert pour vous.
Je veux qu'un noir chagrin à pas lents me consume,
Qu'il me fasse à longs traits goûter son amertume;
Je veux, sans que la mort ose me secourir,
Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir.
Il y a là quelque chose de plus ardent que la langueur fade de Quinault.
Et la fin est belle. Eurydice, qui vient d'apprendre la mort de Suréna,
«demeure immobile et sans larmes». Palmis, la soeur du héros, s'en
indigne:
Quoi! vous causez sa perte et n'avez point de pleurs!
Alors, Eurydice, simplement:
Non, je ne pleure point, madame; mais je meurs.
Généreux Suréna, reçois toute mon âme.
Et elle meurt.--Un peu auparavant, dans _Psyché_ (1671), Corneille avait
su mieux encore faire parler l'amour. Et je crois que la concurrence du
jeune et odieux Racine a pu être pour quelque chose dans ce suprême
renouvellement du vieux poète.