assurément une tragédie; mais on l'appellerait presque aussi bien une
haute et noble comédie ou, comme on dit assez mal aujourd'hui, une
«comédie dramatique», tant le ton en est souvent approché de la
conversation des honnêtes gens. Nulle part Racine ne s'est mieux souvenu
du dialogue en vers iambiques de Sophocle et surtout d'Euripide,
dialogue où le rythme soutient les familiarités du langage et, par sa
continuité, permet de passer insensiblement de ces familiarités mêmes
aux expressions les plus poétiques. Dans _Bérénice_, les vers écrits
dans le ton de ceux que je vais citer ne sont point rares:
Non, je n'écoute rien. Me voilà résolue.
Je veux partir; pourquoi vous montrer à ma vue?
Pourquoi venir encor aigrir mon désespoir?
_N'êtes-vous pas content? Je ne veux plus vous voir_.
--Mais, de grâce, écoutez.--Il n'est plus temps.--Madame.
Un mot.--Non.--Dans quel trouble elle jette mon âme!
Ma princesse, d'où vient ce changement soudain?
--C'en est fait. _Vous voulez que je parte demain.
Et moi j'ai résolu, de partir tout à l'heure,
Et je pars_.--Demeurez...
C'est parfaitement le ton de la comédie en vers de Molière dans ses plus
nobles parties. Cela est même plus simple de style que, par exemple, le
couplet d'Alceste jaloux au quatrième acte du _Misanthrope_. Mais tout
de suite, et par le mouvement le plus naturel, la poésie reparaît:
--Ingrat! que je demeure?
Et pourquoi? Pour entendre un peuple injurieux
Qui fait de mon malheur retentir tous ces lieux?
Ne l'entendez-vous pas, cette cruelle joie,
Tandis que dans les pleurs moi seule je me noie?
Quel crime, quelle offense a pu les animer?
Hélas! et qu'ai-je fait que de vous trop aimer?...
Qu'avaient donc ces échauffés de romantiques à railler la «pompe» de la
tragédie classique, eux, les plus emphatiques des écrivains?
Mais il est temps de voir si _Bérénice_ est conforme à la définition
qu'en donne Racine dans son ingénieuse préface. Il est temps de voir
comment _Bérénice_ est «faite», et comment l'ordonnance la plus habile
et la plus savante y paraît le développement naturel et nécessaire de la
situation une fois donnée.
À première vue, le sujet comportait, outre un ou deux monologues de
Titus, deux grandes scènes seulement: la scène d'explication entre les
deux amants, et la scène du sacrifice. Racine, chose prodigieuse, a eu
l'art de reculer la scène d'explication jusqu'au quatrième acte. Elle
est d'autant plus émouvante qu'il nous l'a fait attendre davantage et
que, lorsque les deux intéressés se rencontrent enfin, ils savent l'un
et l'autre de quoi il retourne et ont été progressivement amenés par le
poète au plus haut point de douleur et d'angoisse. Comment s'y est-il
pris pour nous rendre à la fois poignants et vrais et ce retardement et
cette longue séparation? En connaissant bien ses personnages; en vivant
lui-même, profondément, leur vie passionnelle; en se donnant leur âme,
car il n'y a pas d'autre secret.
Il a compris que Titus, soit pitié, soit manque d'un affreux courage,
devait avoir presque tout de suite l'idée de faire annoncer son malheur
à Bérénice par un intermédiaire. D'où le personnage du roi Antiochus.
Mais, par une inspiration singulièrement heureuse, il a voulu
qu'Antiochus fût amoureux de Bérénice. Et ainsi, non seulement le roi de
Comagène sert à reculer le choc décisif entre les deux amants, à
accroître, par là, le tragique de ce heurt inévitable, si longtemps
souhaité et redouté des spectateurs; non seulement il sert à nous faire
connaître Bérénice et Titus en recevant tour à tour leurs confidences:
mais, comme ces confidences le crucifient, il nous émeut aussi par
lui-même; que dis-je! nous remarquons qu'il est le plus à plaindre des
trois, puisqu'il aime, lui, sans être aimé; et pourtant, comme il reste
au second plan, sa souffrance discrète ne va point jusqu'à détourner
notre attention de ses deux amis: elle nous aide seulement à mieux
accepter la cruelle beauté du dénouement, en nous faisant apercevoir,
derrière la douleur de Titus et de Bérénice, une douleur plus modeste et
peut-être pire.
Dès lors, le drame se déroule tout seul, à ce qu'il semble.
Antiochus, persuadé que Titus, empereur, va épouser Bérénice, vient
faire à celle-ci ses adieux et s'accorde, avant de partir pour jamais,
la triste satisfaction et de lui avouer et de lui raconter son amour
(dans le plus beau peut-être et le plus mélancolique récit amoureux qui
soit au théâtre). Et Bérénice veut être douce, et elle est cruelle
malgré soi, parce qu'elle aime l'autre et qu'elle croit toucher à son
rêve... En vain Phénice, une fine camériste, lui dit: «À votre place,
madame, j'aurais retenu ce garçon: car enfin, qui sait?... Titus ne
s'est pas encore expliqué.» Mais Bérénice ne veut rien entendre, et nous
la plaignons, pauvre petite, d'être si confiante et si gaie. Et c'est le
premier acte.
À l'acte suivant, dans l'entretien de Titus et de son confident Paulin,
Racine nous expose avec une force et une précision extrêmes les raisons
accablantes qu'a le nouveau César de sacrifier Bérénice et de se
sacrifier lui-même. Il s'agit de choisir entre une femme et l'empire du
monde. L'«obstacle», ici, est donc absolu, en dehors de toute
discussion. L'intérêt de Titus, s'il y pouvait songer, se confond avec
le premier de ses devoirs. Ce devoir est un peu plus fort, il en faut
convenir, que celui qui peut arracher des bras d'une grisette un
étudiant que sa famille veut marier et établir, plus fort même que le
devoir au nom duquel le père Duval sépare Armand de Marguerite. Quoi
qu'elle pense ou croie penser dans le moment, Bérénice elle-même, dans
six mois, ou dans un an, ou dans dix ans, mésestimerait Titus d'avoir
lâché Rome pour elle. Tout le long du drame vous entendrez ce nom de
Rome sonner au commencement des vers ou à la rime inexorablement. Il le
fallait pour que Titus échappât à l'odieux. Titus n'est pas libre, et
nous savons dès maintenant ce qu'il ne fera pas. Reste à savoir ce qu'il
souffrira.
Il vient, il veut parler, et n'en a pas le courage. Il fuit sans avoir
rien dit. C'est très simple, et si douloureux! Bérénice ne veut pas
comprendre. «C'est sans doute, songe-t-elle, qu'il pleure toujours son
père; ou peut-être a-t-il su l'amour d'Antiochus et s'en est-il
offensé?» Mais la blessure est faite, et la malheureuse ne croit déjà
plus ce qu'elle dit.
Au troisième acte, Antiochus s'acquitte de son triste message auprès de
Bérénice. Admirable scène; tous deux souffrent tant! Il a bien, lui, au
fond du coeur, un peu d'espoir honteux et inavoué: mais il souffre,
premièrement, de faire souffrir celle qu'il aime, et secondement, de
savoir que, si elle souffre, c'est qu'elle aime un autre que lui. Et
quant à elle... Ah! quelle angoisse d'abord! Puis, quand elle a reçu le
coup, le beau cri! Toute sa colère se porte naturellement sur le mauvais
messager. Elle lui défend de jamais reparaître devant ses yeux... Mais
déjà elle sent bien qu'il ne mentait pas.
Au quatrième acte, la «scène à faire». J'en connais peu qui contiennent
autant de douleur humaine. Des pleurs, si brûlants! des plaintes, si
mélodieuses et si douces! des cris, si profonds! Il est, lui, torturé
d'être une victime qui paraît un bourreau, et d'être obligé de dire des
choses qui sont raisonnables et qui semblent atroces. Bérénice s'est
retirée, défaillante, dans sa chambre. Presque en même temps, on vient
dire à l'empereur qu'elle est mourante et l'appelle--et que le Sénat est
réuni et l'attend. Le moment est solennel et souverainement tragique. Il
faut opter... Titus se rend au Sénat.
Étant donné la noblesse d'âme et à la fois la violence de passion de nos
trois martyrs d'amour, il est certain qu'ils ne peuvent enfin sortir de
là que par le sacrifice ou par le suicide. Et c'est pourquoi Bérénice
veut mourir; Antiochus veut mourir; Titus lui-même veut mourir: du moins
il le dit, et à ce moment-là, il le croit. Elle est bien obligée de
reconnaître à ce signe que son amant l'aime toujours, et elle puise dans
cette certitude le courage du renoncement. Tous trois feront leur devoir
et vivront. Il y a dans cette fin de _Bérénice_ comme un grand mouvement
ascensionnel, une contagion montante d'héroïsme, qui rappelle, malgré la
différence de la matière, le dernier acte de _Polyeucte_, et qui est
d'une suprême beauté, et si triste! et si sereine pourtant!
Il est à la mode, ces années-ci, de dire que _Bérénice_ est la plus
racinienne des tragédies de Racine. Oui, si l'on veut. Car d'abord, elle
est, de toutes, la plus rigoureusement conforme aux deux admirables
définitions que nous a données Racine de son système dramatique (dans la
préface de _Britannicus_ et dans celle de _Bérénice_ même). Elle est,
nous l'avons vu, la plus simple, celle qui est faite avec le moins de
matière, celle où l'action est le plus purement intérieure.--Elle est
aussi celle où Racine s'est le moins soucié de «couleur locale» ou même
de couleur historique (sauf pour préciser l'obstacle qui sépare Titus de
sa maîtresse). Les formes de la sensibilité y sont bien nettement celles
de la cour de Versailles. Titus, c'est bien le roi, jeune, et idéalisé
selon son propre rêve. Bérénice, restée un peu vaine et coquette parmi
sa grande passion, c'est bien Marie ou Henriette (Racine avait à ce
point oublié que Bérénice est juive, que, dans la première version de la
pièce, il lui faisait invoquer «les dieux»). Pour les contemporains,
cette tragédie était bien, sous son très léger voile antique, une
comédie _moderne_.--Et enfin, si, malgré tout, la «tendresse» est
demeurée la marque dominante de Racine aux yeux des générations qui
l'ont suivi, _Bérénice_ sera donc la plus racinienne de ses tragédies,
puisqu'elle en est la plus tendre,--non pas précisément par Titus, ni
même par Bérénice, si «femme», si inconsciemment cruelle pour l'homme
qu'elle n'aime pas, mais par ce doux et faible Antiochus, qui résume en
lui tous les amants mélancoliques et délicats de l'_Astrée_ et des
romans issus de l'_Astrée_; qui ne sait que gémir et rêver; pèlerin
d'amour après le départ de la reine; aisément poète lyrique, dont le
romanesque ressemble déjà par l'expression au romanesque des
romantiques, et qui revoit Césarée dans le même sentiment que Lamartine
reverra le lac du Bourget, et que Musset et Olympio reverront le paysage
où ils ont aimé:
Lieux charmants où mon coeur vous avait adorée,
dit Antiochus.
Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,
dit le Musset du Souvenir.
Regarde, je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir,
dit le Lamartine du _Lac_; et le Lamartine du _Vallon_
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.
Mais, plus magnifiquement, Antiochus:
Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!
Une remarque me vient. Les grandes amoureuses de Racine ne sont certes
pas inférieures, par l'ardeur et la démence de leur passion, aux autres
«femmes damnées» du théâtre ou du roman. Et cependant avez-vous fait
attention que toutes les héroïnes raciniennes sont chastes et, pour
préciser, qu'aucune d'elles n'a été la «maîtresse», au sens où nous
l'entendons aujourd'hui, de l'homme qu'elle aime? Racine dit de
Bérénice:
Je ne l'ai point poussée jusqu'à se tuer comme Didon, parce que
_Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que
Didon avait avec Énée_ (auriez-vous cru cela?) elle n'est pas
obligée, comme elle, de renoncer à la vie.
Ni Hermione, ni Roxane, ni Phèdre n'ont matériellement péché; et
Ériphile a beau avoir été enlevée par Achille et s'être pâmée dans ses
bras ensanglantés, elle ne lui a pas appartenu. J'allais rechercher les
raisons et les conséquences de cet évident parti pris de Racine.
J'allais dire: «C'est peut-être pour cela que toutes ces femmes aiment
si fort?» Ou bien j'allais parler de la pudeur de Racine. Mais je
m'aperçois que dans le théâtre de Corneille aussi, et, je crois bien,
dans tout le théâtre tragique du XVIIe siècle, on ne voit aucune
amoureuse--sauf l'Ariane de Thomas--qui ait été déjà possédée par son
amant, et que c'est seulement au XIXe siècle qu'on a vu sur la scène des
femmes traîner avec soi les souvenirs du lit et les secouer sur le
public. La pudeur, justifiée ou non, que je me disposais à attribuer à
Racine, appartiendrait donc à tout son siècle.
* * * * *
_Bérénice_ eut un grand succès, non sans soulever d'ailleurs beaucoup de
critiques et d'attaques. Il y eut une longue lettre d'un certain abbé de
Villars, que madame de Sévigné trouvait charmante, et qui me semble à
peu près stupide. Il y eut les vers du ridicule Robinet; il y eut le
jugement de l'éternel Saint-Évremond, qui rapproche obligeamment Racine
de Quinault:
Dans les tragédies de Quinault, vous désireriez souvent de la
douleur ou vous ne voyez que de la tendresse; dans le _Titus_ de
Racine vous voyez du désespoir où il ne faudrait qu'à peine de la
douleur.
(Comme toujours, Racine paraît trop _violent_ à Saint-Évremond.) Et il y
eut une comédie en trois actes: _Tite et Titus ou Critique sur les
Bérénices_, où l'on accuse le Titus de Racine de «cruauté» et de
«perfidie» et sa Bérénice de «bassesse d'âme». Et, au XVIIIe siècle,
tout le monde répète que _Bérénice_, c'est très joli sans doute, mais
que ce n'est pas une tragédie, que ce serait plutôt une élégie,--comme
si cela faisait quelque chose que ce soit ou non une tragédie!
* * * * *
Et le _Tite et Bérénice_ de Corneille? C'est à peu près le contraire de
la _Bérénice_ de Racine.
Embarrassé par la simplicité du sujet, Corneille le complique,
d'ailleurs ingénieusement. Il suppose que Titus devait épouser Domitie,
mais que, tandis que Titus aime Bérénice, Domitie de son côté aime
Domitian. Il s'agit donc, pour Domitie et Domitian, d'amener Titus à
épouser quand même Bérénice et le Sénat à l'y autoriser. Et donc, tout
en travaillant secrètement le Sénat dans cette pensée, Domitian _feint_
d'aimer lui-même Bérénice, afin d'exciter la jalousie de Titus, et pour
que cette jalousie le décide à prendre pour femme la belle étrangère. Il
suit de là que Domitian et Domitie tiennent une place considérable dans
la pièce et relèguent presque Titus et Bérénice au second plan.
L'intrigue et les sentiments sont d'une comédie galante.
Autre particularité: c'est Bérénice qui a l'air d'être un homme, comme
la plupart des héroïnes de Corneille; et c'est Tite qui parle et agit en
femme. Après que le Sénat a donné licence à l'empereur d'épouser
Bérénice: «C'est, dit-elle, tout ce que je voulais. Mais je ne vous
épouserai pas: adieu.»
Votre coeur est à moi, j'y règne; c'est assez.
Et c'est Tite qui est tendre, faible, incertain. À deux reprises, il se
dit prêt à lâcher l'empire et à fuir au bout du monde avec sa maîtresse.
Le Titus de Racine déclare tout le contraire:
... Et je dois encore moins vous dire
Que je suis prêt, pour vous, d'abandonner l'empire...
Vil spectacle aux humains des faiblesses d'amour.
Chose bien curieuse: si on laisse de côté la forme, c'est plutôt la
_Bérénice_ de Racine qui serait cornélienne: car c'est bien au devoir,
après tout, qu'elle s'immole: au lieu que la Bérénice de Corneille se
sacrifie moitié par orgueil, moitié afin de conserver la vie à son
amant, pour qui elle craint les assassins s'il osait épouser une
étrangère.
* * * * *
Or, Racine, ayant fait une tragédie si tendre que c'était à peine une
tragédie, ayant peint l'amour le plus vrai, mais le plus pur, et un
amour qui finalement se sacrifie au devoir, Racine se ressouvint, par
contraste, de la démence d'Hermione et d'Oreste, choisit la plus atroce
des histoires d'amour, et écrivit _Bajazet_.
Cette histoire lui fut apportée par son ami Nantouillet, qui la tenait
du comte de Cézy, ancien ambassadeur de France à Constantinople. M. de
Cézy avait connu, nous dit Racine, «toutes les particularités de la mort
de Bajazet; et il y a quantité de personnes à la cour qui se souviennent
de les lui avoir entendu conter lorsqu'il fut de retour en France».
Et dans la deuxième préface:
M. de Cézy fut instruit des amours de Bajazet et de la sultane. Il
vit plusieurs fois Bajazet à qui on permettait de se promener
quelquefois à la pointe du sérail, sur le canal de la mer Noire. M.
le comte de Cézy disait que c'était un prince de bonne mine.
Ce Cézy paraît avoir été un homme à aventures. L'historien anglais
Ricaut, ambassadeur extraordinaire auprès de Mahomet IV, parle de la
«vanité et de l'ambition qu'avait, comme on le dit, le comte de Cézy de
_faire la cour aux maîtresses du Grand Seigneur qui sont dans le
sérail_: ce qu'il ne pouvait faire qu'en donnant des sommes immenses aux
eunuques». Et c'est pour cela, paraît-il, qu'il était criblé de dettes.
Ainsi Racine put entendre raconter à Nantouillet, d'après Cézy, non
seulement l'histoire de Bajazet et de Roxane, mais les aventures de Cézy
lui-même, ses rencontres avec les femmes du harem, et mille
particularités secrètes des moeurs turques. Et Racine en put retenir tout
ce qu'il lui fallait pour son dessein.
* * * * *
Cézy, nous dit Racine, avait raconté la chose «à quantité de personnes».
Segrais en était. Il est extrêmement curieux de comparer ce que Segrais
avait fait du récit de l'ambassadeur dans une nouvelle intitulée
_Floridon ou l'Amour imprudent_, publiée en 1658, et ce que Racine en
fit dans _Bajazet_.
Dans la nouvelle de Segrais, Roxane est la mère du sultan Amurat,
c'est-à-dire une personne assez mûre et dont la passion pour Bajazet
prête un peu au sourire. Acomat est un vieil eunuque qui s'entremet
entre Bajazet et la sultane mère. La femme aimée de Bajazet, ce n'est
point la princesse Atalide, mais une jeune esclave nommée Floridon. La
lettre révélatrice est trouvée dans les vêtements de Bajazet. Et la
vengeance de la vieille Roxane est assez modeste: elle établit sa rivale
dans un palais à Péra, et elle permet à Bajazet d'aller chaque semaine
passer une journée avec sa maîtresse; mais, si les amants ne savent pas
se contenter de cette concession, elle les fera périr. Cependant, elle
les surveille, suit Bajazet en barque et, sous un déguisement, constate
la trahison; et, un messager d'Amurat apportant à ce moment l'ordre de
mettre à mort Bajazet, Roxane répond que le sultan est maître absolu; et
dès le soir Bajazet est étranglé.
Que Segrais ait reproduit assez fidèlement le récit du comte de Cézy,
cela paraît probable. Pourquoi? C'est que, si Segrais avait inventé, il
aurait inventé mieux, je l'espère. Il aurait sans doute corrigé l'âge de
la sultane; il lui aurait prêté une jalousie plus terrible... Du moins,
je le crois. Oui, il me semble que Segrais doit reproduire assez
exactement Cézy, quant aux faits.
Et alors on voit ce que Racine, lui, a inventé: l'admirable vizir Acomat
(au lieu de l'insignifiant eunuque), le vizir Acomat, de si élégante
allure et de philosophie si ironique et si détachée, à la manière,
vraiment, d'un Talleyrand ou d'un Morny, si vous voulez; tout le rôle,
d'une duplicité si douloureuse, de la tendre et torturée princesse
Atalide (au lieu de Floridon la petite esclave); tout le caractère de
Roxane, qu'il a eu la faiblesse de rajeunir (mais, sans cela, dans quoi
entrions-nous?) et enfin l'effroyable dénouement: Roxane, à l'instant où
elle vient de faire étrangler Bajazet, étranglée elle-même par le
mystérieux nègre arrivé à la fin du troisième acte. C'est dire que
l'essentiel de _Bajazet_ est bien de Racine, et aussi que tout ce qu'il
a ajouté aux souvenirs de Cézy est justement ce qui, dans sa tragédie,
nous paraît le plus «turc» par l'esprit.
Or, lorsque _Bajazet_ eut été joué, le mot d'ordre, parmi les ennemis de
Racine, fut de dire: «Ce sont des Français sous l'habit turc.» Ce fut
leur «tarte à la crème».
Étant une fois près de Corneille sur le théâtre à une
représentation de _Bajazet_, il me dit: «Je me garderais bien de le
dire à d'autres que vous, parce qu'on dirait que je parlerais par
jalousie mais, prenez-y garde, il n'y a pas un seul personnage dans
le _Bajazet_ qui ait les sentiments qu'il doit avoir et que l'on a
à Constantinople; ils ont tous, sous un habit turc, les sentiments
qu'on a au milieu de la France.»
Qui parle ainsi? Segrais, d'après le _Segraisiana_. Et c'est assez
amusant, parce que, s'il y a quelque chose de faiblement «turc», c'est
bien la nouvelle inspirée à Segrais par les conversations de Cézy et qui
ressemble à toutes les vagues nouvelles espagnoles du temps.
Ce qui est certain, c'est que Racine a très bien profité de Cézy,--et
probablement aussi du grand voyageur Bernier qu'il avait vu dans la
compagnie de Molière, de Chapelle et de Boileau,--et, en outre, de ses
lectures. Ne lui demandez pas l'Orient pittoresque des romantiques:
qu'en aurait-il fait? Ne lui demandez pas le bric-à-brac des
_Orientales_. _Bajazet_ manque évidemment d'«icoglans stupides», de
«Allah! Allah!», de yatagans, de minarets et de muezzins. Dans _le
Bourgeois gentilhomme_, joué l'année précédente, Cléante, déguisé en
fils du Grand Turc, disait à M. Jourdain: «Que votre coeur soit toute
l'année comme un rosier fleuri. Que le Ciel vous donne la force des
lions et la prudence des serpents.» Racine aurait pu se ressouvenir de
cette turquerie facile et l'adapter au style tragique. Je ne crois pas
qu'il y ait songé. La couleur locale de Racine reste surtout intérieure.
Mais enfin, dès le début, il marque, par quelques détails habilement
placés, la civilisation où il nous transporte. Il nous fait connaître ou
nous rappelle les us des sultans à l'égard de _leurs frères_, la loi du
mariage chez le Grand Turc, et que la favorite n'est sultane qu'après la
naissance d'un fils, etc. Il n'oublie ni la position et les dangers
habituels des grands vizirs, ni le rôle des janissaires, ni celui des
ulémas, ni l'étendard du prophète, ni la porte sacrée, ni les muets. Et
même, çà et là, se détachent quelques vers, à demi pittoresques
seulement, mais tels que nous achevons facilement les images qu'ils
indiquent:
Et moi, vous le savez, je tiens sous ma puissance
Cette foule de chefs, d'esclaves, de muets,
Peuple que dans ses murs renferme ce palais,
Et dont à ma faveur les âmes asservies
M'ont vendu dès longtemps leur silence et leurs vies...
Nourri dans le sérail, j'en connais les détours...
Orcan, le plus fidèle à servir ses desseins,
Né sous le ciel brûlant des plus noirs africains...
Au surplus, nous savons que, pour _Bajazet_, on chercha la fidélité du
costume avec plus de soin qu'on n'en mettait alors à ces choses. Et
enfin, si nous ne demandons à Racine que ce qu'il nous annonce dans sa
préface, et qui est déjà beaucoup, à savoir «les moeurs et maximes des
Turcs»,--et cela, bien entendu, sous la forme dramatique,--nous
trouverons qu'il n'a pas mal tenu sa promesse.
D'abord, l'action est toute turque. C'est l'histoire d'une conspiration
de sérail qui échoue et qui se termine par une muette tuerie. Un vizir
disgracié veut donner le trône au frère du sultan absent, en s'aidant de
l'amour que ce frère a inspiré à la sultane favorite. La maladroite
vertu du jeune prince vient déranger les plans du vizir, et le sultan,
qui veille de loin, fait tout étrangler.
Nulle tragédie n'est plus enveloppée de mystère et d'épouvante. C'est
bien le sérail, tel du moins que nous nous le figurons... Roxane, au
moment où commence l'action, n'a pu communiquer avec Bajazet que par
l'intermédiaire d'Atalide. Personne, sauf Roxane et Acomat, ne circule
librement. Durant quatre actes sur cinq, Bajazet est gardé à vue. Il y a
des yeux et des oreilles dans la muraille: les oreilles et les yeux du
sultan. Nous sentons cela, dès la première scène, par l'entretien du
vizir avec Osmin, son agent secret. Un premier messager, envoyé par
Amurat pour demander la tête de Bajazet, a été supprimé sans bruit. Mais
voilà qu'à la fin du troisième acte survient silencieusement un nouveau
messager, le mystérieux nègre Orcan. Tous les personnages jouent leur
tête et le savent. Si Acomat, ayant échoué dans son dessein, ne peut
s'échapper à temps, il recevra le cordon de soie. Si Bajazet repousse
Roxane, elle le tue, mais elle meurt. Bajazet et Atalide sont entre les
mains de Roxane, et Roxane est sous la main du sultan. Sur leurs
passions, leurs haines, leurs ambitions, leurs amours, plane une menace
générale et impartiale de mort. Ils ont tous la tête dans un noeud
coulant qu'on n'aperçoit pas et dont le bout est là-bas, à Bagdad. Et,
tandis qu'ils s'agitent dans cette ombre funèbre, nous avons
l'impression que quelqu'un des esclaves noirs qu'on voit glisser au fond
de la scène conclura le drame.