Et cependant, après le grand récit, Néron n'a fait que persifler. Mais

elle n'a rien vu, rien compris. Il était bien clair pourtant que Néron

se sentait d'avance absous par l'étonnante confession maternelle. Ah!

que ce récit donne bien la morale du drame! Comme nous concevons bien,

nous, par cette revue du passé d'Agrippine, que les crimes de la mère

expliquent, appellent, nécessitent les crimes du fils, et qu'ils auront

dans ceux-ci leur fructification naturelle et, à la fois, leur

inévitable châtiment! Et enfin, quelle perspective cela nous ouvre sur

cette extraordinaire famille des Césars, sur cette famille de déments de

la toute-puissance! Quelle superbe toile de fond, si je puis dire à la

tragédie de Racine!

* * * * *

Cette «toile de fond» remplace avantageusement, à mon avis, la «couleur

locale» chère aux romantiques.

Car, il y a bien, dans _Britannicus_, la couleur historique répandue

dans les discours et les sentiments des personnages; il y a aussi, çà et

là, des détails qui nous font sentir où nous sommes, dans quelle

civilisation et dans quel milieu:

Elle a fait expirer un esclave à mes yeux...

Mais, de couleur locale comme l'entendaient les dramaturges et les

romanciers de 1830, il n'y en a pas, Dieu merci! Et c'est une joie de ne

trouver, dans _Britannicus_, ni laticlave, ni _rheda_, ni

_lectisternium_, ni escargots de Phlionte, ni murènes, ni coquillages du

lac Lucrin.

Elle était bien singulière, cette «couleur locale» des romantiques. Je

pourrais vous parler de la «couleur locale» espagnole de _Ruy-Blas_ ou

de la «couleur locale» Renaissance de _Henri III et sa Cour_. Mais,

puisqu'il s'agit de la Rome impériale, je préfère emprunter à un

consciencieux élève de Hugo et de Dumas un petit morceau d'un drame

romain. Le jeune Caligula raconte à son oncle Tibère comment il passait

son temps à Rome:

J'allais tous les jours à la porte Capène, ce rendez-vous élégant

de l'opulence et de la noblesse romaine; c'est un coup d'oeil fort

brillant... Des sénateurs, drapés de pourpre, se promènent en

litière...; dans les lourdes rhédas, attelées de mules couvertes de

lames d'or et de pierres précieuses, sont étendues les matrones

voilées; et avec elles se croise le léger _cisium_ où la courtisane

grecque, vêtue de robes splendides, conduit elle-même ses amants.

Réfléchissez que c'est exactement comme si, chez nous, dans le courant

de la conversation, quelqu'un se mettait à dire:

J'allais tous les jours au Bois de Boulogne, ce rendez-vous élégant

de l'opulence parisienne; c'est un coup d'oeil fort brillant. Des

messieurs en jaquette ou en veston se promènent dans leur

automobile; des hommes de sport conduisent leur mail...

Et ainsi de suite...

Eh bien, c'est ça, la «couleur locale» dans le théâtre romantique[6].

C'est un peu mieux présenté chez les maîtres: mais c'est bien ça, ou ce

n'est guère autre chose. C'est comme si les personnages, atteints d'une

manie spéciale, éprouvaient, à certains moments, le besoin irrésistible

de nommer et de se décrire les uns aux autres les objets de l'usage le

plus familier, et des choses auxquelles personne ne fait plus attention

dans la vie réelle: tels les petits enfants, lorsqu'ils commencent à

parler, prennent plaisir à nommer par leurs noms, avec émerveillement,

les ustensiles dont ils se servent. Oui, on dirait parfois que les

personnages du drame romantique découvrent, stupéfaits et charmés, la

civilisation où ils vivent... Et la conclusion, c'est qu'à cet égard

comme à beaucoup d'autres, la tragédie classique, en s'abstenant presque

totalement de cette fameuse «couleur locale», est beaucoup moins loin de

la vérité...

Et comme aussi je sais gré à Racine de s'être abstenu de «spectacle» et,

par exemple, de n'avoir pas mis en scène le dîner où Britannicus est

empoisonné! Notez que Racine l'eût pu faire sans manquer gravement à la

règle de l'unité de lieu. Mais il ne l'a pas fait, d'abord, si vous

voulez, parce que la scène n'était pas assez grande, étant rétrécie,

comme vous savez, par des banquettes où venaient s'asseoir des jeunes

gens à la mode; mais surtout il ne l'a pas fait par bon jugement, je

pense, et parce qu'il savait que la réalisation, forcément sommaire et

grossière, d'une scène de ce genre, eût été un peu ridicule.

L'assassinat, invisible et proche, annoncé par un tumulte, et par la

fuite de Burrhus éperdu, puis raconté dans un rapide détail, nous est

assurément plus présent que si nous l'avions sous les yeux. Et quels

figurants, par exemple, eussent bien rendu l'attitude marquée par ces

deux vers:

Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage

Sur les yeux de César composent leur visage?

Je crois, d'ailleurs, qu'en général, les gênes soit des trois unités,

soit de l'étroitesse des planches, si elles ont imposé à notre tragédie

quelques artifices un peu froids, lui ont épargné beaucoup plus de

sottises.

Or, cette forte et sombre tragédie de _Britannicus_--qu'une formule

scolaire, qui vient de Voltaire, a qualifiée de «pièce des

connaisseurs»--n'eut absolument aucun succès.

D'abord la salle était mal garnie à la première représentation parce

qu'à la même heure, il y avait un spectacle apparemment plus

intéressant: une exécution en place de Grève.

Et puis, les amis de Corneille et les ennemis de Racine avaient décidé

que l'auteur d'_Andromaque_ ne pouvait pas faire une bonne tragédie

romaine, et que _Britannicus_ tomberait. D'après un récit souvent cité

de Boursault, «les auteurs qui ont la malice de s'attrouper pour décider

souverainement des pièces de théâtre et qui s'asseyaient d'ordinaire sur

un banc qu'on appelle le banc formidable, s'étaient dispersés de peur de

se faire reconnaître». Le vieux Corneille était seul dans une loge,

plein de malveillance contre le jeune intrus qui lui disputait ses

Romains.

Boileau aussi était là.

Son visage, dit Boursault croyant le railler, son visage, qui, au

besoin passerait pour un répertoire des caractères, des passions,

éprouvait toutes celles de la pièce l'une après l'autre, et se

transformait comme un caméléon à mesure que les acteurs débitaient

leurs rôles... Je ne sais rien de plus obligeant que d'avoir à

point nommé un fond de joie et un fond de tristesse au très humble

service de M. Racine.

Et nous disons, nous: «Ah! le brave homme!»

Mais les ennemis du poète étaient trop nombreux et trop acharnés. Ils

tournaient tout à la plaisanterie.

... Le jeune Britannicus, dit Boursault, qui avait quitté la

bavette depuis peu et qui semblait élevé dans la crainte de Jupiter

Capitolin... D'autres, dit-il encore, furent si touchés de voir

Junie s'aller rendre religieuse de l'ordre de Vesta, qu'ils

auraient nommé cet ouvrage une tragédie chrétienne si l'on ne les

eût assurés que Vesta ne l'était pas.

Le vieux Corneille, avec une affectation d'impartialité, faisait des

remarques doctes et relevait les anachronismes de la pièce. Il

reprochait à l'auteur d'avoir fait vivre Britannicus et Narcisse deux

ans de plus qu'ils n'ont vécu (lui qui, dans _Héraclius_, avait prolongé

de douze ans le règne de Phocas). Boursault (dans l'introduction du

petit roman d'_Arthémise et Poliante_) rapporte les sentiments des

malins auprès desquels il se trouvait placé:

Agrippine leur a paru fière sans sujet, Burrhus, vertueux sans

dessein, Britannicus amoureux sans jugement, Narcisse lâche sans

prétexte, Junie constante sans fermeté, et Néron cruel sans malice.

Plus loin, il dit «que le premier acte promet quelque chose de fort beau

et que le second ne le dément pas, mais qu'au troisième il semble que

l'auteur se soit lassé de travailler, et que le quatrième ne laisserait

pas de faire oublier qu'on s'est ennuyé au précédent, si, dans le

cinquième, la façon dont Britannicus est empoisonné et celle dont Junie

se rend vestale ne faisaient pas pitié». Voilà la critique du temps,

j'entends celle qui se faisait au théâtre même, puis dans les feuilles.

Il lui arrivait d'être aussi peu définitive que celle d'aujourd'hui.

Racine fut ulcéré. Il avait fait un grand effort, et il savait bien ce

que valait sa pièce. Il se défendit vigoureusement et sans ménager

personne:

Que faudrait-il faire, dit-il dans sa première préface, pour

contenter des juges si difficiles? La chose serait aisée pour peu

qu'on voulût trahir le _bon sens_. Il ne faudrait que s'écarter du

_naturel_ pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action

simple, chargée de peu de matière, qui se passe en un seul jour, et

qui, s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les

intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il

faudrait remplir cette même action de quantité d'incidents qui ne

pourraient se passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de

théâtre d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins

vraisemblables, d'une infinité de déclamations où l'on ferait dire

aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire.

Cela est pour les deux Corneille, pour Quinault, Boyer, Coras et

quelques autres. Et voici qui est spécialement pour le grand Corneille:

Il faudrait, par exemple, représenter «quelque héros ivre, qui se

voudrait faire haïr de sa maîtresse de gaieté de coeur» (et c'est

Attila), «un Lacédémonien grand parleur» (et c'est Agésilas), «un

conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour» (et c'est

César dans _la Mort de Pompée_), «une femme qui donnerait des

leçons de fierté aux conquérants» (et c'est Cornélie). Voilà sans

doute de quoi faire récrier tous ces messieurs.

Et, à la fin de sa préface, Racine assimilait clairement Corneille au

«vieux poète malintentionné» dont parle Térence dans le prologue de

l'_Andrienne_ Racine est sans respect ni charité, comme Corneille avait

été sans justice. Il ne faut ni s'en étonner ni s'en indigner. Outre que

leurs deux génies étaient foncièrement antipathiques l'un à l'autre, la

plus grande souffrance de Corneille, c'était la gloire naissante de

Racine, comme le grand agacement de Racine était l'éternelle obstruction

qu'on voulait lui faire avec l'oeuvre et la gloire de Corneille.

Faiblesses misérables, auxquelles on n'échappe point, et qu'on ne

regrette qu'à la mort, ou lorsque tout vous quitte! Il eût cependant été

bien que l'ardent jeune homme comprît et respectât la tristesse de

l'aventure de Corneille se survivant à lui-même avec un entêtement

morose, se traînant dans des ouvrages monotones et malheureux où

s'exagéraient toutes ses vieilles manies, et n'ayant plus pour lui que

les vieux messieurs et les femmes mûres, ceux et celles du temps de

Louis XIII et de la Fronde; alors que lui, Jean Racine, avait la

jeunesse, la force, et l'avenir, et les nouvelles générations,--et le

roi.

Car le roi fit pour _Britannicus_ ce qu'il avait fait pour _les

Plaideurs_. Il se déclara hautement pour la pièce; et toute la cour

après lui: si bien que _Britannicus_, tombé d'abord à Paris, y fut

repris peu après avec un succès assez vif.

Le roi fit plus. Frappé de ces vers du quatrième acte:

Pour toute ambition, pour vertu singulière,

Il excelle à conduire un char dans la carrière,

À disputer des prix indignes de ses mains,

À se donner lui-même en spectacle aux Romains, etc.

le roi renonça dès lors à paraître dans les ballets de la cour. Le fait

est raconté par Louis Racine, confirmé par une lettre de Boileau, et

n'est point démenti par l'édition des _Amants magnifiques_, où le roi

figure parmi les danseurs, car nous savons d'autre part que le roi, qui

devait y danser et qui avait étudié son rôle, ne dansa point. Il ne

dansa plus, encore que les danses de la cour ressemblassent peu au

cancan et fussent solennelles comme des liturgies. Et il laissa dire

que, s'il ne dansait plus, c'était à cause des vers de Racine; et il est

bien probable qu'il le dit quelque jour à Racine lui-même, avec cette

bonne grâce qu'il avait quand il le voulait. Je note tout cela: car,

songez-y, quels sentiments l'ardent Racine devait-il éprouver pour un

roi charmant qui l'avait soutenu dès ses débuts, qui avait sauvé deux de

ses pièces, et que quelques vers de lui avaient empêché de danser!

Cependant, Saint-Évremond avait, comme d'habitude, dans une lettre à M.

de Lionne, donné son avis sur la pièce nouvelle, et, naturellement, son

avis était défavorable. Il commençait bien par dire (et l'éloge ne

paraît pas fort pertinent):

_Britannicus_ passe, à mon sens, l'_Alexandre_ et l'_Andromaque_:

les vers en sont plus magnifiques, et je ne serais pas étonné qu'on

y trouvât du sublime.

Mais il ajoutait:

Je déplore le malheur de cet auteur d'avoir si dignement travaillé

sur un sujet _qui ne peut souffrir une représentation agréable_. En

effet, l'idée de Narcisse, d'Agrippine et de Néron, l'idée, dis-je,

si noire et si horrible qu'on se faisait de leurs crimes ne saurait

s'effacer de la mémoire du spectateur, et, quelque effort qu'il

fasse pour se défaire de la pensée de leur cruauté, l'horreur qu'il

s'en forme détruit en quelque manière la pièce.

Ainsi parle, bizarrement et assez mal, Saint-Évremond, si intelligent et

d'esprit si libre par ailleurs.

Et la _Rodogune_? Et l'_Héraclius_ de votre Corneille? pourrait-on lui

répondre. Mais il est très vrai que ce n'est pas la même chose.

Cléopâtre dans _Rodogune_, Phocas dans _Héraclius_ sont bien

d'abominables criminels; mais ils sont sans nuances, mais leurs actes

même sont commandés par la nécessité d'amener telle situation

dramatique; et enfin leur scélératesse est comme en dehors du champ de

notre expérience personnelle. Ils tiennent de l'ogre et du

croquemitaine. Mais Agrippine et Néron sont des criminels compliqués,

partagés, et avec qui, si atroces qu'ils soient, nous ne perdons pas le

contact. Ils sont plus effrayants d'être vrais. Saint-Évremond a donc

raison à sa manière.

Retenons-en ceci, que ce qui, chez Racine, frappe une bonne partie de

ses contemporains, ce n'est pas la douceur, ce n'est pas la tendresse,

mais c'est la force, c'est le goût du «noir et de l'horrible» et d'un

certain tragique âpre et sombre, d'autant plus sombre qu'il est dans les

âmes plus encore que dans les situations.

Saint-Évremond était resté un oracle pour ceux de sa génération. Racine

voulait «faire vrai» comme on dit aujourd'hui; mais il voulait aussi

réussir. Il se donne, dans la dédicace de _Britannicus_, pour «un homme

qui ne travaille que pour la gloire», dont, après tout, le succès est

une marque. Je ne serais donc pas étonné que l'impression de

Saint-Évremond sur ce qu'il y a de «noir» et d'«horrible» dans

_Britannicus_ ait été une des raisons qui ont amené Racine soit à

choisir, soit à accepter le sujet de _Bérénice_, simple histoire

d'amour, et non plus atroce ni sanglante, mais héroïque et pure, et, si

l'on peut dire, cornélienne avec grâce et tendresse.

SEPTIÈME CONFÉRENCE

«BÉRÉNICE.»--«BAJAZET»

J'ai à vous parler de la plus tendre et de la plus simple des tragédies

de Racine,--et de la plus farouche et de la plus fortement intriguée:

_Bérénice_ et _Bajazet_. Car telle est, sous sa perfection continue,

l'extrême diversité du plus sensible et du plus féroce des poètes.

Vous connaissez l'aimable tradition rapportée par Fontenelle dans sa

_Vie de Corneille_, par l'abbé du Bos dans ses _Réflexions critiques_,

par Louis Racine dans ses _Mémoires_ et par Voltaire dans le _Siècle de

Louis XIV_: la duchesse d'Orléans aurait indiqué séparément à Corneille

et à Racine le sujet de _Bérénice_.

M. Gazier a démontré l'an dernier que cela n'était plus très sûr. M.

Michaut l'a établi à son tour dans son livre sur _Bérénice_. Ces deux

thèses ont été discutées, en juillet 1907, par M. Emile Faguet, dans

deux feuilletons auxquels je vous renvoie.

Non, il n'est certes plus absolument certain qu'Henriette d'Angleterre

ait institué cette sorte de concours secret entre Corneille et Racine.

Mais il est moins sûr encore que Racine, comme le veut M. Michaut, ait

dérobé son sujet à Corneille: procédé qui, d'ailleurs, n'eût point

choqué en ce temps-là, les sujets fournis par la mythologie ou

l'histoire appartenant à tout le monde, et les exemples étant alors

nombreux de deux auteurs traitant, la même année, le même sujet de

pièce.

Pour moi, je m'en tiendrais bien volontiers à la tradition, qui, sans

être certaine, demeure encore appuyée d'assez bons témoignages et qui,

au surplus, n'a rien d'invraisemblable.

Henriette, duchesse d'Orléans, aimait Racine, et elle était curieuse des

choses de l'esprit. Racine lui avait lu _Andromaque_ en manuscrit et

même encore en projet:

On savait, dit le poète, dans la dédicace d'_Andromaque_, que Votre

Altesse Royale avait daigné prendre soin de la conduite de ma

tragédie. On savait que vous m'aviez prêté quelques-unes de vos

lumières pour y ajouter de nouveaux ornements.

L'idée de faire concourir, à l'insu l'un de l'autre, les deux poètes sur

un même sujet semble, assez d'une femme malicieuse et

curieuse.--Henriette était alors trop triste, dit-on, venant de perdre

sa mère, et trop occupée, pour s'amuser à ce jeu.--Mais la tristesse et

les occupations ont des trêves.--Cela, dit-on encore, n'était point trop

charitable pour Corneille.--Mais, après tout, Corneille aussi pouvait

faire un chef-d'oeuvre. Et si Henriette a secrètement espéré que non,

c'est sans doute qu'elle était un peu froissée par la façon dont

Corneille et ses amis avaient traité _Britannicus_.

Voltaire affirme qu'Henriette, en indiquant à Racine le sujet de

_Bérénice_, se souvenait de sa propre aventure avec le roi, et désirait

que Racine s'en souvînt. Cela n'est pas tout à fait impossible, bien

que, sauf la donnée très générale d'un amour combattu par le devoir, il

y ait peu de rapport entre l'histoire de Bérénice et de Titus et celle

d'Henriette et du roi son beau-frère. Disons plutôt qu'en proposant ce

sujet à Racine, Henriette se souvenait un peu d'elle-même, et davantage

de Marie Mancini et du premier amour de Louis XIV. Henriette avait été

l'amie d'enfance de Marie et était restée très liée avec elle. Or, après

la mort de Mazarin, Louis XIV revit souvent Marie chez sa soeur Olympe, à

l'hôtel de Soissons, et Henriette assista plusieurs fois à ces

rencontres. Il est fort possible qu'elle ait entretenu Racine de ces

détails et qu'elle ait ajouté:--Allez, racontez-nous cette jolie

histoire de Bérénice... Ne cherchez pas les allusions, mais ne les

craignez pas trop... Cela ne déplaira pas au roi: je le connais... Et

moi-même,--quoiqu'il n'y ait pas grande ressemblance entre l'aventure de

Bérénice et ce que vous savez peut-être qu'on a dit de moi dans un

temps,--eh bien, je me ressouviendrai... et cela m'attendrira...

Sur cette Henriette, madame de La Fayette a écrit un petit livre d'où il

ressort: primo qu'elle avait l'esprit romanesque et aventureux et

qu'elle aimait le danger; et secundo qu'elle était charmante, justement

parce qu'elle avait été malheureuse.

La reine, sa mère, dit madame de La Fayette, s'appliquait tout

entière au soin de son éducation, et le malheur de ses affaires la

faisant vivre plutôt en personne privée qu'en souveraine, _cette

jeune princesse prit toutes les lumières, toute la civilité et

toute l'humanité des conditions ordinaires_.

Et encore:

... Il y avait une grâce et une douceur répandues dans toute sa

personne qui lui attiraient _une sorte d'hommage gui lui devait

être d'autant plus agréable qu'on le rendait plus à la personne

qu'au rang_.

Bossuet a eu certainement un faible pour elle. Elle s'était adressée à

lui dans les derniers mois de sa vie, quand elle avait voulu devenir une

chrétienne sérieuse; et c'est lui qui l'avait assistée à l'heure de la

mort. Des sept personnes (en comptant Nicolas Cornet) dont Bossuet a

fait l'oraison funèbre, elle est la seule pour qui il ait eu une

affection personnelle et vive, et l'on peut dire de la tendresse. Ce

sentiment fait de l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre un

chef-d'oeuvre très particulier. Il y a, sous ce grave discours tout plein

du dogme chrétien, une sensibilité contenue, mais profonde. Henriette,

avant de mourir, avait donné à Bossuet son crucifix. Bossuet a tenu à ce

que ce détail familier, ce mouvement d'elle à lui, et qui le rapprochait

d'elle encore plus, fût rappelé parmi l'austère solennité de l'oraison

funèbre; et il l'a rappelé, en effet, ce geste intime, dans une délicate

parenthèse. Et ce n'est pas tout: il trouve, dans certain mystère hardi

du dogme catholique, de quoi glorifier l'exquise princesse comme jamais

femme n'a été glorifiée par aucun adorateur profane. Il affirme que Dieu

a immolé des milliers de vies humaines et bouleversé tout un peuple pour

qu'Henriette fût catholique.

Pour la donner à l'Église, il a fallu renverser tout un grand

royaume. La grandeur de la maison d'où elle était sortie n'était

pour elle qu'un engagement plus étroit dans le schisme de ses

ancêtres... Mais, si les lois de l'État s'opposent à son salut

éternel, Dieu ébranlera tout l'État pour l'affranchir de ces lois.

Il met les âmes à ce prix; il remue le ciel et la terre pour

enfanter ses élus; et comme rien ne lui est plus cher que ces

enfants de sa dilection éternelle, que ces membres inséparables de

son Fils bien-aimé, rien ne lui coûte, pourvu qu'il les sauve.

«Il met les âmes à ce prix.» Les âmes? Non pas toutes; il n'y aurait pas

moyen. Mais celle-là, oui: et qui osera dire qu'elle n'en valait pas la

peine? Voilà ce que je voudrais pouvoir appeler--si je ne craignais de

diminuer les choses--un somptueux madrigal théologique.

La pauvre Henriette était morte quand fut jouée cette _Bérénice_ qu'elle

eût tant aimée; car _Bérénice_ est tendre et délicate comme elle. Le roi

ne put donc échanger avec «Madame» nul sourire mystérieux et

mélancolique. Nous savons seulement, par la préface de Racine, que

_Bérénice_ eut «le bonheur de ne pas déplaire à Sa Majesté». Cela veut

dire que le roi s'y reconnut sans chagrin, et que, dès lors, il y eut

donc, entre le roi et Racine, quelque chose de presque intime et

confidentiel, quoique inexprimé, qui n'y était pas auparavant...

* * * * *

Mais pourquoi a-t-on pris l'habitude d'appeler _Bérénice_ une élégie

divine? C'est, bel et bien, une divine tragédie. Il est vrai qu'elle est

fort simple, et que toutes les situations y sont uniquement provoquées

par les sentiments des personnages, et sans nulle intervention d'un

hasard artificieux: ce dont nous ne nous plaindrons point. Mais, au

reste, tout y est «en action»; chaque scène nous révèle, chez les

personnages, un «état d'âme» qui ne nous avait pas encore été pleinement

montré, et les laisse dans une disposition en partie nouvelle; le

mouvement est continu, et l'intérêt est des plus puissants qui soient,

puisque ce qu'on nous raconte, c'est l'histoire éternelle de la

séparation des coeurs aimants. Oui, c'est bien un drame, harmonieux

délicieusement, infiniment douloureux.

Mais qui pourrait mieux parler de _Bérénice_ que Racine lui-même?

Ce qui me plut davantage dans mon sujet, c'est, dit-il, que je le

trouvai extrêmement simple.

Et plus loin:

Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu

d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire _toute l'invention

consiste à faire quelque chose de rien_, et que tout ce grand

nombre d'incidents a toujours été le refuge de poètes qui ne

sentaient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force

pour attacher durant cinq actes les spectateurs par une action

simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des

sentiments et de l'élégance de l'expression.

Et enfin:

Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans

une tragédie: il suffit que l'action en soit grande, que les

acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et

que tout s'y ressente de _cette tristesse majestueuse qui fait tout

le plaisir de la tragédie_.

Jean Racine · 第 10 / 18 段