Bref, Racine triomphe. Et il est également heureux dans ses amours.

Mademoiselle du Parc est publiquement sa maîtresse; elle a quitté la

troupe de Molière à Pâques 1667 et s'est engagée à l'hôtel de Bourgogne

pour y jouer Andromaque.

Racine, à cette époque, est si content d'être au monde, qu'il s'amuse à

écrire _les Plaideurs_.

* * * * *

Ce n'était, à ses yeux, qu'un amusement à l'occasion d'un procès qu'il

soutient contre des moines comme prieur de l'Épinay (car il avait fini

par attraper un bénéfice); procès, dit-il lui-même, «que ni mes juges ni

moi n'avons jamais entendu», et que d'ailleurs il perdit.

Racine emprunte aux _Guêpes_ d'Aristophane quelques-uns des traits de sa

bouffonnerie, quoique entre les juges d'Athènes et les juges de France,

il n'y eût guère de commun que la vénalité quelquefois, et aussi le pli

professionnel, la fureur de juger. Vous savez qu'à Athènes, au temps

d'Aristophane, tout citoyen pouvait être juge, pourvu qu'il eût trente

ans révolus; que les juges, au nombre de six mille (ce qui semble folie

pure), étaient annuellement désignés par le sort et répartis entre dix

tribunaux criminels ou civils (l'Aréopage, ou cour supérieure, non

compris); que les juges recevaient trois oboles par jour, et que, tenant

ce salaire du parti au pouvoir, c'est-à-dire des démagogues, et ce

salaire, d'autre part, suffisant mal à les faire vivre, il leur était

peu habituel de juger soit avec indépendance, soit avec intégrité.

C'était un drôle de gouvernement que celui d'Athènes, car c'était un

gouvernement parfaitement démocratique. Il est vrai qu'il n'y avait que

vingt mille citoyens environ, mais peut-être cent mille esclaves, et un

assez riche domaine public. Cela permettait quelques fantaisies.

Néanmoins le régime vécut mal et dura peu.

Racine a pris dans _les Guêpes_ peu de chose en somme: le juge qui saute

par la fenêtre et reparaît à la cave ou au grenier, le chien criminel et

les larmes de sa famille. Pour le reste, il se contente de l'intrigue

traditionnelle des farces italiennes, de celle même des farces de

Molière: l'amoureux déguisé en robin et faisant signer un contrat de

mariage au vieux plaideur qui croit signer un procès-verbal. C'est

l'Amour commissaire, au lieu de l'Amour peintre ou de l'Amour médecin.

Moitié en m'encourageant, moitié en mettant eux-mêmes la main à

l'oeuvre (ceci se passait au cabaret), mes amis me firent commencer

une pièce qui ne tarda pas à être achevée.

Furetière dut fournir quelques traits: ceux qui se trouvent dans son

_Roman bourgeois_ (1666). Despréaux apporta la scène de la dispute de

Chicaneau et de la comtesse, qui s'était passée sous ses yeux, chez son

frère Boileau le greffier. La comtesse de Pimbêche, c'était la comtesse

de Crissé, attachée à la maison de la duchesse douairière d'Orléans, et

vieille plaideuse connue pour sa manie. La «pauvre Babonnette», celle

qui emporte les serviettes du buvetier du Palais, c'était la femme du

lieutenant criminel Tardieu, celle que Boileau placera dans sa dixième

satire. Perrin-Dandin à sa lucarne rappelait un vieux juge bizarre du

temps du feu roi Louis XIII, un monsieur Portail, conseiller au

Parlement, dont Tallemant des Réaux nous dit:

Il était fort homme de bien, mais fort visionnaire. Il avait

retranché son grenier et y avait fait son cabinet et ne parlait aux

gens que par la fenêtre de ce grenier.

Et l'éloquence solennelle et ridicule de l'Intimé et de Petit-Jean aidé

par le souffleur, c'était l'éloquence de beaucoup d'avocats d'alors,

comme on le peut voir dans les _Historiettes_ de Tallemant, au chapitre

_Avocats_.

L'avocat Galant, après avoir divisé son plaidoyer, commençait toujours

par ce vers:

Has meus ad metas currat oportet equus.

Un autre disait: «Messieurs, cette pauvre femme n'a pas de pain, que les

Grecs appellent [Grec: ton arton]. (Ceci doit être inventé, mais je n'en

suis pas sûr.) L'avocat La Martellière commença un plaidoyer pour

l'Université contre les jésuites par la bataille de Cannes. Un autre

commença son plaidoyer par «le roi Pyrrhus...» Le président lui dit: «Au

fait! au fait!» Un jeune avocat, plaidant contre un homme qui avait

coupé quelques chênes, alla rechercher tout ce qu'il y a dans

l'antiquité à l'avantage des chênes. Les druides ni les chênes de Dodone

n'y furent oubliés. L'autre avocat, qui l'avait laissé jaser, dit:

«Monsieur, il s'agit de quatre chêneaux que ma partie a coupés et qu'il

offre de payer au dire d'expert.»

Racine se souvint de tout cela. Peut-être songeât-il aussi, tout bas, à

son maître Antoine Lemaître, dont les plaidoyers passaient pour

chefs-d'oeuvre en leur temps, mais qui manquaient vraiment de simplicité.

(Le pédantisme, tout chaud encore de la Renaissance, reste énorme

pendant la première moitié du XVIIe siècle et encore un peu par delà.)

Mais Racine s'est surtout servi de Gautier la Gueule, qui venait de

publier deux volumes de ses plaidoyers. L'Intimé reproduit très

exactement un de ses exordes (d'ailleurs imité du _Pro Quintio_ de

Cicéron, où l'on doit dire qu'il est à sa place):

Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable,

Tout ce que les mortels ont de plus redoutable

Semble s'être assemblé contre nous par hasard,

Je veux dire la brigue et l'éloquence. Car

D'un côté le crédit du défunt m'épouvante,

Et de l'autre côté l'éloquence éclatante

De maître Petit-Jean m'éblouit...

Ainsi _les Plaideurs_ étaient une farce débridée, agressive, toute

pleine d'allusions à des personnes et où Corneille lui-même était

parodié:

Ses rides sur mon front ont gravé ses _exploits_...

Viens, mon sang, viens, ma fille!...

Achève, prends ce sac...

Elle dut faire scandale devant le public d'alors, fort restreint en

somme, qui était au courant de toutes les historiettes et anecdotes et

comprenait toutes les allusions. En outre, il est assez probable que bon

nombre de juges, de procureurs, d'avocats et de basochiens vinrent

«cabaler» contre la pièce. Quoi qu'il en soit, Valincour raconte qu'aux

deux premières représentations les acteurs furent presque sifflés et

n'osèrent pas hasarder la troisième. Nous dirions aujourd'hui que _les

Plaideurs_ furent «un four noir».

Mais, un mois après, le roi vit _les Plaideurs_ à Saint-Germain.

Le roi fut ravi. Le roi savoura ces vers:

Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre.

Combien en as-tu vu, je dis des plus huppés,

À souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés,

Le manteau sur le nez ou la main dans la poche,

Enfin pour se chauffer venir tourner ma broche!...

Le roi admira les us et coutumes de la justice dans son beau royaume:

Prends-moi dans mon clapier trois lapins de garenne

Et chez mon procureur porte-les ce matin.

Si son clerc vient céans, fais-lui goûter mon vin.

... Il viendra me demander peut-être

Un grand homme sec, là, qui me sert de témoin

Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin...

Et encore:

Monsieur, je suis cousin de l'un de vos neveux.

Monsieur, Père Gordon vous dira mon affaire.

Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire.

... Deux bottes de foin, cinq à six mille livres!

Le roi goûta la galanterie du bon juge:

Dis-nous, à qui veux-tu faire perdre la cause?

--À personne.--Pour toi je ferai toute chose,

Parle donc.--Je vous ai trop d'obligation.

--N'avez-vous jamais vu donner la question?

--Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie.

--Venez, je vous en veux faire passer l'envie.

--Hé! monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux?

--Bon! cela fait toujours passer une heure ou deux.

Le roi apprécia tous ces traits, qui n'avaient assurément rien de

timide. Il n'abolit point la torture, institution de tant de siècles. Il

n'ajouta rien, que je sache, à l'ordonnance civile de 1667 par laquelle

il avait voulu corriger les dérèglements de la justice. Mais il fut

charmé que Racine traitât sa magistrature comme le gouvernement de la

troisième République ne laisserait pas traiter la sienne au théâtre; et

pourtant!...

Il fit, dit Valincour, de grands éclats de rire. Et toute la cour,

qui juge ordinairement mieux que la ville, n'eut pas besoin de

complaisance pour l'imiter. Les comédiens, partis de Saint-Germain

dans trois carrosses, allèrent porter cette bonne nouvelle à

Racine. Trois carrosses après minuit, et dans un lieu où il ne s'en

était jamais tant vu ensemble, réveillèrent le voisinage. On se mit

aux fenêtres; et comme on vit que les carrosses étaient à la porte

de Racine, et qu'il s'agissait des _Plaideurs_, des bourgeois se

persuadèrent qu'on venait l'enlever pour avoir mal parlé des juges.

Tout Paris le crut à la Conciergerie le lendemain.

Mais, au contraire, _les Plaideurs_, ayant plu au roi et à la cour,

furent repris à la ville avec un très grand succès.

_Les Plaideurs_, que Racine avait destinés d'abord au Théâtre-Italien,

ne sont qu'un amusement, oui, mais d'un génie charmant, et au moment où

ce génie était dans toute l'ivresse de sa jeune force. Si l'on considère

le dialogue, je ne vois rien, au XVIIe siècle, de cette verve et de cet

emportement de guignol presque lyrique. Ce dialogue si rapide et si

coupé, je crois bien que nous ne le retrouverons plus (sauf dans

Dufresny peut-être) jusqu'au dialogue en prose de Beaumarchais. Et puis,

je suis bien obligé de remarquer que cette folle comédie est _la seule_

de ce temps qui vise, non plus seulement des moeurs, mais une

institution.

Mais surtout, la forme des _Plaideurs_ est unique. Elle est beaucoup

plus «artiste», comme nous dirions aujourd'hui, que celle de Molière.

_Les Plaideurs_ sont la première comédie (cela, j'en suis très sûr) où

le poète tire des effets pittoresques ou comiques de certaines

irrégularités voulues ou particularités de versification: enjambements,

dislocation du vers, ou rimes en calembour:

Et voilà comment on fait les bonnes maisons. / Va,

Tu ne seras qu'un sot...

Mais j'aperçois venir madame la comtesse

De Pimbêche. / Elle vient pour affaire qui presse

... Bon! c'est de l'argent _comptant_.

J'en avais bien besoin. «Et de ce non content

Aurait avec le pied réitéré...»

... Monsieur ici _présent_

M'a d'un fort grand soufflet fait un petit _présent_.

... Et vous, venez au fait. / Un mot

Du fait...

Et quand il serait vrai que Citron ma _partie_

Aurait mangé, messieurs, le tout ou bien _partie_

Dudit chapon, / qu'on mette en compensation

Ce que nous avons fait avant cette action.

Quand ma partie a-t-elle été réprimandée?

Par qui votre maison a-t-elle été gardée?

Quand avons-nous manqué d'aboyer au larron?

Témoin trois procureurs, dont icelui Citron

A déchiré la robe. On en verra les _pièces_.

Pour nous justifier voulez-vous d'autres _pièces_?...

Et cætera.

Au reste, toute la versification des _Plaideurs_ est une joie. Et ces

jeux de prosodie, vous ne les trouverez pas dans les comédies de

Molière, ni dans celles de Quinault ou de Montfleury, ni dans celles de

Regnard. Chose étrange: cette fantaisie prosodique des _Plaideurs_,

c'est seulement le drame romantique de Hugo qui la reprendra; et c'est,

sur un autre ton et avec une autre couleur, Banville dans ses petites

comédies lyriques et funambulesques.

Et je suis désolé, pour ma part, que Racine n'ait point écrit d'autre

comédie que les _Plaideurs_.

Mais il croyait avoir mieux à faire. Il était évidemment agacé de

deviner partout cette idée:

«Oui, sans doute, ce garçon fait bien parler l'amour: mais tout de même

cela n'est pas si fort que notre vieux Corneille. Ah! les tragédies

historiques! Ah! les pièces, sur la politique et sur les Romains!» Je

suis persuadé qu'une des choses qui ont le plus irrité Racine, ce sont

les consultations d'outre-Manche de ce vieux bel esprit de

Saint-Évremond, qui, en dernier lieu, avait eu l'aplomb de mettre

_Attila_ au-dessus d'_Andromaque_. Racine songea: «Vous voulez de

l'histoire, et notamment de l'histoire romaine? Eh bien, attendez!»

Mais, naturellement, le réaliste Racine ne choisit pas un sujet à grands

sentiments ni à grandes joutes oratoires imitées du _Conciones_. Il ne

devait goûter ni les _Mort de Pompée_, ni les _Sertorius_, ni les

_Othon_; et ce n'est pas seulement chez les avocats que l'emphase

déplaisait à l'auteur du troisième acte des _Plaideurs_. Il feuillette

Tacite; et ce qu'il en retient, c'est encore un drame privé. Mais quel

drame! Un des plus atroces de tous, et qui a pour protagonistes deux des

âmes les plus souillées et les plus scélérates qu'ait jamais

formées--avec les trois concupiscences (des yeux, de la chair et de

l'esprit)--la folie de la toute-puissance: Agrippine et Néron.

Il choisit merveilleusement leur point de rencontre. C'est le moment de

leur premier heurt: Agrippine est à la fin de ses crimes, Néron au

commencement des siens. Aux gestes présents d'Agrippine s'ajoute toute

une perspective d'ignominies dans le passé; à ceux de Néron toute une

perspective de forfaits dans l'avenir. Par un procédé où excelle ce

génie, si fort sous une forme qui se contient, il nous fait entendre

plus d'horreurs encore qu'il n'en exprime. Chaque scène s'amplifie dans

notre esprit, et de toutes les horreurs qu'elle rappelle, et de toutes

celles qu'elle présage.

Le drame est tout en scènes familières, presque de comédie, n'était

l'image de la mort partout aperçue et l'attente du dénouement sanglant.

Le début est bien frappant: cette impératrice mère qui rôde au petit

jour dans les couloirs du palais pour tâcher de surprendre au saut du

lit son fils qui se cache d'elle... Cela n'est-il pas dans la couleur de

certaines scènes de Saint-Simon? Au second acte, c'est le terrible éveil

de la passion de Néron, et la scène cruelle où, tout de suite, il

torture la femme qu'il veut avoir. Au troisième acte, c'est la généreuse

bravade du petit Britannicus, et son assassinat résolu. Au quatrième, la

suprême tentative d'Agrippine, l'audacieuse confession générale par où

elle essaye d'épouvanter et de reprendre son fils, puis la dernière

hésitation de Néron entre les deux voies ouvertes. Au cinquième,

l'empoisonnement pendant le dîner, la terreur dans la maison, la

rencontre de Néron et d'Agrippine qui, dès lors, se sent perdue,

et--seul ressouvenir, indirect et d'ailleurs charmant, de la

civilisation chrétienne--la retraite de la pauvre petite Junie dans le

couvent des Vestales. L'action est large, sans vaine complication, mais

continue, et intense; _Britannicus_ est une des tragédies de Racine

qu'il vaut mieux avoir vu jouer, fût-ce médiocrement.

Laissons le jeune et fier Britannicus; la mélancolique et comprimée

Junie, plus sérieuse que son âge, et qui semble, pour Britannicus, une

grande soeur autant qu'une amante; et Burrhus, l'honnête homme

circonspect, qui a bien du mal à maintenir son honnêteté parmi les

concessions exigées par les nécessités d'État, mais qui la maintient

tout de même; laissons aussi Narcisse, le tentateur de Néron, aussi bon

psychologue, vraiment, que Iago. Les personnages les plus étonnants,

c'est encore Agrippine et Néron.

Racine les a exprimés tout entiers dans le moment où il les a saisis. Ce

qu'il nous montre ici pleinement, c'est, d'une part, le caractère

féminin dans le crime et l'ambition; et c'est, d'autre part, l'action

dissolvante du poison de la toute-puissance dans un jeune homme

extrêmement vaniteux et qui se pique d'art.

* * * * *

Agrippine est une femme, belle et encore assez jeune. Je rappelle cela

parce que nous nous représentons volontiers les grandes ambitieuses de

l'histoire comme des créatures désexuées. C'est une erreur. Si

Elisabeth, la reine vierge, fut peut-être une «virago», Catherine, lady

Macbeth, et, selon toute apparence, la reine Sémiramis, sur qui j'ai peu

de lumières, furent très profondément femmes. Agrippine pareillement.

Elle eut souci, nous dit Tacite, de sa tenue extérieure, et elle ne se

prostitua jamais qu'à bon escient. Mais nous voyons que, dans toutes ses

entreprises, son sexe fut son principal instrument d'action. Encore

enfant, elle se donne au vieux Lépide parce qu'il était riche. Cette

orgueilleuse, qui se vantait d'être la seule, jusque-là, qui eût été

«fille d'un César, soeur, épouse et mère de César», se donne à

l'affranchi Pallas, parce que Pallas a l'oreille de Claude. Pendant des

années, avant d'être la femme du vieil empereur, elle est sa maîtresse

patiente et soumise. Et plus tard, quand elle sent que Néron lui

échappe, vous savez par quels moyens elle essaye de le reprendre...

«voluptueusement parée et prête à l'inceste». (Et cela n'est pas

seulement dans Tacite et Suétone, mais était dans Fabius Rusticus et

dans Cluvius.)

L'espèce même (outre les moyens) de son ambition fut bien féminine. Elle

paraît avoir tenu beaucoup plus aux titres, aux honneurs et à l'argent

qu'à la réalité du pouvoir. Elle «régna» pendant quelque temps, mais ce

fut Pallas qui gouverna.

Après des années d'intrigues ténébreuses et de crimes secrets, tout à

coup, femme encore en cela, aussi insolente et intempérante dans le

triomphe qu'elle avait été patiente et tenace dans la lutte, elle n'a

rien de plus pressé que de compromettre son ouvrage par la façon

inconsidérée dont elle en jouit. Elle éclate d'orgueil et d'arrogance.

Elle a la niaiserie d'exiger, avant tout, des égards. Ce qu'il lui faut,

c'est que Néron donne pour «mot d'ordre» aux prétoriens: «la meilleure

des mères», c'est de s'asseoir à côté de lui sur le trône et de recevoir

avec lui les ambassadeurs. C'est de croire qu'elle préside le Sénat,

derrière son rideau, et de s'y laisser deviner. Elle pousse des cris

d'aigle quand Néron lui enlève sa garde germanique. Peut-être en

s'effaçant eût-elle continué à gouverner son fils. Mais sa rage de

présider et de paraître l'emporte. Le pouvoir, pour elle, c'était le

diadème, et des licteurs, et des statues dans les temples.

À mesure que son influence décroît, sa prudence diminue. Elle qui fut si

constante et si suivie dans ses desseins, elle s'abandonne à de

turbulentes contradictions. Lorsque Néron prend pour maîtresse la bonne

Acté (je dis la bonne Acté parce que les historiens la soupçonnent

d'avoir été quelque peu chrétienne), Agrippine jette d'abord les hauts

cris. Mais, peu après, elle offre à Néron son propre appartement «pour

cacher des plaisirs dont un si jeune âge et une si haute fortune ne

sauraient se passer», et elle lui donne de l'argent tant qu'il en veut.

Une autre fois, la complaisance ne lui ayant pas mieux réussi que la

rigueur, elle éclate en colères de femme, en folles et stupides

bravades. Elle crie «avec des gestes de forcenée» que Britannicus n'est

plus un enfant, que c'est lui le légitime héritier de l'empire, que

Néron n'est qu'un intrus: «... Je dirai tout, tout! à commencer par

l'inceste et le poison. J'irai au camp, je présenterai Britannicus aux

soldats. Ils entendront, d'un côté, la fille de Germanicus, et, de

l'autre, ce manchot de Burrhus et ce cuistre de Sénèque. On verra!...»

Elle prononce des mots irréparables. Visiblement elle a perdu la tête.

Voilà les traits dont Racine a formé son Agrippine. Tous y sont, excepté

les complaisances de la mère pour les plaisirs du fils--et l'abominable

geste d'Agrippine «prête à l'inceste». Cela, Racine l'a retranché, non

par timidité d'esprit, mais par pudeur. En revanche, c'est lui qui a

imaginé Agrippine guettant, le matin, le réveil de l'empereur, et aussi

la confession de la mère au fils.

* * * * *

Et sur Néron aussi, il a su ou osé tout dire ou tout insinuer. Il n'a

omis que le trait hideux de Néron adolescent souillant l'enfance de

Britannicus. À part cela, tout le «monstre naissant» y est bien.

Son hérédité est indiquée:

Je lis sur son visage

Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage.

(On peut voir dans Suétone que son quatrième aïeul, son trisaïeul et son

grand-père avaient été déjà des prodiges de méchanceté.) Donc, le fonds

hérité est atroce. Toutefois, le monstre n'ayant encore que dix-huit

ans, il garde quelque enfantillage:

Narcisse, c'est en fait, Néron est amoureux.

--Vous?--Depuis un moment, _mais pour toute ma vie_.

répond-il en bon jeune homme. Il se souvient aussi--encore un peu--des

leçons de Sénèque, des déclamations d'école sur le juste et l'honnête.

Et puis, il y a la décence officielle, les sentiments qu'il convient de

paraître avoir. Mais déjà il ne parle qu'avec un dédain ironique de ses

«trois ans de vertu». Au reste, son rôle est, pour une bonne moitié, de

l'ironie la plus aiguë. Car c'est un garçon fort intelligent. Et c'est

un poète et un artiste, cet adolescent vaniteux et sensuel que la

toute-puissance rendra monstrueux. Nous voyons passer tour à tour les

divers démons qui sont en lui: Plaisir de commander:

Je le veux, je l'ordonne!

Imagination romantique et voluptueuse:

Excité d'un désir curieux,

Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux,

Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes

Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,

Belle, sans ornement... Etc.

J'aimais jusqu'à ces pleurs que je faisais couler...

Galanterie sèche et d'une fatuité élégante; puis, surgie tout à coup dès

le premier obstacle qui s'oppose à son désir, cette cruauté dans

l'amour, qui, portée à son plus haut degré, s'appellera le «sadisme», du

nom d'un sinistre fou; c'est-à-dire le plaisir d'étendre son être en

faisant souffrir, les sensations agréables ayant pour mesure la

souffrance d'autrui, et le désir de sentir se confondant avec le désir

de détruire...

Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie...

Caché près de ces lieux, je vous verrai, madame...

Je me fais de _sa peine_ une image charmante...

Et, après ces ironies et ces méchancetés froides, l'explosion de colère

sous les mots dont le flagelle Britannicus, la menace d'arrêter tout le

monde, et, dès lors, l'assassinat secrètement résolu; puis, le petit

attendrissement devant les larmes et l'agenouillement de ce brave

Burrhus; mais enfin, sous l'habile manoeuvre de Narcisse, qui, tour à

tour, chatouille la vanité de l'homme, l'orgueil du tout-puissant et son

besoin de mépriser et, point plus sensible encore, son amour-propre de

cocher et de chanteur,--Néron redevenant lui-même et de nouveau

consentant au crime.

* * * * *

Oui, tout ce développement de deux âmes brillamment

perverses,--Agrippine et Néron,--est très fort et très beau. Mais le

plus beau est encore leur rencontre au quatrième acte, la confession de

la mère au fils. Car, cette confession d'une audace étrange, Agrippine

l'imagine pour arrêter Néron dans la voie criminelle; et il est clair

qu'elle ne peut (après réflexion) que l'y précipiter.

Dans ce récit, qui est un pur chef-d'oeuvre par la teneur, la contexture,

la progression, par la concision éclatante du style, par la hardiesse de

ce qui s'y trouve exprimé et par la hardiesse plus grande des

sous-entendus, Agrippine confesse à son fils--à son fils!--toutes ses

prostitutions et tous ses divers crimes, notamment l'empoisonnement de

Claude:

Je fléchis mon orgueil, _j'allai prier_ Pallas...

Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonné

_Et marqua de son sang_ ce jour infortuné...

De ce même Pallas j'_implorai le secours_...

L'exil me délivra des plus séditieux...

Ses gardes, son palais, _son lit_ m'étaient soumis...

_De ses derniers soupirs je me rendis maîtresse_...

Il mourut. _Mille bruits en courent à ma honte_...

Ce récit d'une si belle hardiesse apparaît en son lieu comme un moyen

dramatique singulièrement puissant. Néron, en l'écoutant, doit se sentir

lié par la complicité du crime, par une reconnaissance affreuse, et par

la terreur de ce que pourrait faire contre lui une femme qui a fait pour

lui tout cela... Agrippine, du moins, se le figure. Car--et ceci est

admirable--elle a gardé, malgré tout, des crédulités; elle est mère à sa

façon; elle aime Néron comme l'instrument de son pouvoir, mais tout de

même aussi, un peu, comme son enfant; et nous la verrons tout à l'heure,

après avoir conté ses souillures et ses meurtres à son petit, jouer

naïvement à la maternité sentimentale:

Par quels embrassements il vient de m'arrêter!

Sa facile bonté, sur son front répandue.

Jusqu'aux moindres secrets est d'abord descendue.

Il s'épanchait en fils qui vient en liberté

Dans le sein d'une mère oublier sa fierté...

Jean Racine · 第 9 / 18 段