Captive, toujours triste, importune à moi-même,

Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime?

Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés

Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnés?

cette façon qu'elle a d'évoquer toujours Hector devant Pyrrhus, de

parler du rival mort à l'amoureux vivant; et enfin, quand le péril de

l'enfant Astyanax est proche et certain, ces mots audacieux sous leur

air de réserve (ces mots qui, d'ailleurs, provoquent immédiatement, chez

Pyrrhus, l'offre de sa main et de sa couronne):

... Seigneur, voyez l'état où vous me réduisez.

J'ai vu mon père mort et nos murs embrasés,

J'ai vu trancher les jours de ma famille entière

Et mon époux sanglant traîné sur la poussière,

Son fils, seul avec moi, réservé pour les fers.

Mais que ne peut un fils! Je respire, je sers.

J'ai fait plus: je me suis quelquefois consolée

Qu'_ici plutôt qu'ailleurs_ le sort m'eût exilée;

Qu'_heureux dans son malheur_, le fils de tant de rois

Puisqu'il devait servir, fût tombé sous vos lois.

J'ai cru que sa prison deviendrait son asile.

Jadis Priam soumis fut respecté d'Achille:

_J'attendais de son fils encor plus de bonté_.

Pardonne, cher Hector, à ma crédulité!

tous ces vers-là sont assurément faits pour mettre Pyrrhus sens dessus

dessous; et il est clair qu'Andromaque ne l'ignore pas. Et c'est très

bien ainsi. Cette finesse féminine parmi tant de vertu et de douleur et

une aussi parfaite fidélité conjugale, il me semble que cela fait une

combinaison exquise, et hardie, et vraie.

Et puis quoi! Pyrrhus est jeune, beau, illustre, et généreux en somme.

Il s'expose aux plus grands dangers pour défendre le fils d'Andromaque.

Andromaque peut haïr le fils d'Achille et celui qui a tué tant de

Troyens: mais la personne même de Pyrrhus, je crois qu'Andromaque ne la

hait point.

Et la preuve, c'est qu'aussitôt que Pyrrhus est mort à cause d'elle,

Andromaque se met à l'aimer. Je ne dis pas seulement qu'elle lui est

reconnaissante et qu'elle le pleure par convenance: je dis qu'elle

l'aime. Cela ressort (oh! Racine n'est point timide) d'une scène du

cinquième acte, qui était dans le premier texte d'_Andromaque_ et dans

l'édition de 1668. Après le meurtre de Pyrrhus, Oreste, allant rendre

compte à Hermione de sa mission, amenait avec lui Andromaque de nouveau

captive. Et Andromaque disait à Hermione:

... Je ne m'attendais pas que le Ciel en colère

Pût sans perdre mon fils accroître ma misère

Et gardât à mes yeux quelque spectacle encor

Qui fît couler mes pleurs pour un autre qu'Hector.

Vous avez trouvé seule une sanglante voie

De suspendre en mon coeur le souvenir de Troie.

Plus barbare aujourd'hui qu'Achille et que son fils,

Vous me faites pleurer mes plus grands ennemis;

Et, ce que n'avait pu promesse ni menace,

Pyrrhus de mon Hector semble avoir pris la place

Je n'ai que trop, madame, éprouvé son courroux:

J'aurais plus de sujet de m'en plaindre que vous

Pour dernière faveur ton amitié cruelle,

Pyrrhus, à mon époux me rendait infidèle.

Je t'en allais punir. Mais le Ciel m'est témoin

Que je ne poussais pas ma vengeance si loin;

Et sans verser ton sang, ni causer tant d'alarmes,

Il ne t'en eût coûté peut-être que des larmes...

Racine a supprimé, dans l'édition de 1676, cette rentrée d'Andromaque.

Il a senti qu'il ne convenait pas de nous la montrer aimant un autre

homme que son premier époux, aimant Pyrrhus, même mort à cause d'elle:

car ce ne serait plus l'«Andromaque d'Hector» (_Hectoris Andromache_).

Mais, qu'il ait d'abord écrit cette scène, il me semble que cela révèle

un goût assez audacieux de vérité psychologique; car cela suggère l'idée

qu'Andromaque pût être touchée, à son insu, de l'amour de Pyrrhus et fût

ainsi préparée à ce phénomène tragique: l'amour naissant subitement du

sang versé et de la mort.

En regard, l'ardente figure d'Hermione. C'est une des «femmes damnées»

de Racine, les autres étant Roxane, Ériphile et Phèdre. Elle est dans

notre littérature la première jeune fille qui aime jusqu'au crime et au

suicide. Et cette possédée d'amour reste, en effet, une jeune fille;

_nondum passa virum_.

Son cousin Oreste lui a fait autrefois la cour, quand elle avait quinze

ans; et elle lui en veut d'avoir peut-être rêvé de lui, de lui avoir

peut-être donné quelques droits sur son coeur, avant qu'elle eût connu

Pyrrhus, son vrai maître.

Retirée dans sa petite cour où elle attend Pyrrhus et se consume de

n'être pas aimée; d'ailleurs capable de tout pour sa passion (c'est elle

qui a dénoncé aux Grecs les ménagements de Pyrrhus pour Astyanax:

_J'ai déjà sur le fils attiré leur colère_:

Je veux qu'on vienne encor lui demander la mère);

puis, quand Oreste survient, trop sincère et trop peu maîtresse

d'elle-même pour n'être pas maladroite avec lui, jusqu'à s'engager

beaucoup plus qu'elle ne voudrait; ensuite, quand Pyrrhus paraît revenir

vers elle, lâchant ce même Oreste avec la plus cynique insouciance.

(N'avons-nous d'entretien que celui de ses pleurs?)

et opposant la plus sèche ironie à Andromaque qui l'implore pour son

petit enfant;

(S'il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous?)

puis, lorsque Pyrrhus retourne à sa Troyenne et va l'épouser,

chancelante sous le coup, gardant un silence farouche; puis «voyant

rouge» à cause des images précises qu'elle se forme dans ce silence;

puis appelant Oreste et lui ordonnant le meurtre; rencontrant là-dessus

Pyrrhus et l'accablant des plus magnifiques injures que puisse inspirer

la jalousie, c'est-à-dire la haine inextricablement mêlée à l'amour;

voulant ensuite le sauver, puis le tuer elle-même; reprochant à Oreste

le meurtre qu'elle a commandé, et se frappant sur le corps de son amant:

ce qui la distingue parmi tout cela, c'est une certaine candeur violente

de créature encore intacte, une hardiesse à tout dire qui sent la fille

de roi et l'enfant trop adulée, toute pleine à la fois d'illusions et

d'orgueil: qui est passionnée, mais qui n'est pas tendre, l'expérience

amoureuse lui manquant, et qui n'a pas de pitié. Et ainsi elle garde, au

milieu de sa démence d'amour, son caractère de vierge, de grande fille

hautaine et mal élevée,--absoute de son crime par son ingénuité quand

même,--et par son atroce souffrance.

De même, Oreste est encore autre chose qu'un possédé de l'amour, qui

aime comme l'on hait; capable de tuer; capable auparavant de dire,

lorsqu'il croit qu'Hermione va être à Pyrrhus:

Tout lui rirait, Pylade, et moi, pour mon partage,

Je n'emporterais donc qu'une inutile rage?

J'irais loin d'elle encor tâcher de l'oublier?

Non, non, à mes tourments je veux l'associer.

C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne.

Je prétends qu'à mon tour l'inhumaine me craigne

Et que ses yeux cruels à pleurer condamnés

Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.

Il est, dis-je, autre chose encore. Autre chose aussi que l'amant

ténébreux et mélancolique que l'on rencontre quelquefois dans les romans

du XVIIe siècle. Il me paraît le premier des héros romantiques. C'est

déjà l'homme fatal, qui se croit victime de la société et du sort,

marqué pour un malheur spécial, et qui s'enorgueillit de cette

prédestination et qui, en même temps, s'en autorise pour se mettre

au-dessus des lois. C'est déjà le réfractaire, le révolté aux

déclamations frénétiques. Notez que Racine a pris Oreste avant le temps

où il venge sur sa mère le meurtre de son père. Ce n'est pas encore

l'homme poursuivi par les Furies. Ses Furies ne sont qu'en lui-même:

c'est sa passion, son orgueil, les sombres plaisirs du désespoir, le

goût de la mort...

J'ai mendié la mort chez des peuples cruels

Qui n'apaisaient leurs dieux que du sang des mortels.

Ils m'ont fermé leur temple; et ces peuples barbares

De mon sang prodigué sont devenus avares.

Pylade lui dit, comme un ami de Werther dirait au héros de Goethe:

Surtout je redoutais cette mélancolie

Où j'ai vu si longtemps votre âme ensevelie.

Oreste dit, comme pourrait dire René:

Je me livre en aveugle au destin qui m'entraîne;

et, comme pourrait dire Antony:

Mon innocence enfin commence à me peser.

Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance

Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence.

De quelque part sur moi que je tourne les yeux,

Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux.

(La seule différence, c'est qu'Antony dirait: «qui condamnent la

société».)

Jusque dans la splendide déclamation par où commence l'accès de folie

d'Oreste:

Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance.

Oui, je te loue, ô Ciel, de ta persévérance.

Appliqué sans relâche au soin de me punir,

Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir

Ta haine a pris plaisir à former ma misère.

J'étais né pour servir d'exemple à ta colère,

Pour être du malheur un modèle accompli.

Eh bien, je meurs content et mon sort est rempli;

jusque dans ces vers enragés, il y a à la fois une absurdité et une

satisfaction de soi où les héros romantiques se reconnaîtraient. Une

absurdité, ai-je dit: car ce malheur insigne, unique, pour lequel Oreste

maudit solennellement tous les dieux, c'est la vulgaire aventure d'avoir

aimé sans être aimé; et quant au crime d'avoir, par jalousie, laissé

assassiner son rival (car le faible garçon n'a pas eu le courage de

frapper lui-même), en quoi rend-il Oreste si intéressant? Mais on sent

qu'Antony et Didier parleraient comme lui, et s'enorgueilliraient de

leur lâcheté comme d'une infortune sublime.

Oui, Oreste déjà porte en lui une tristesse soigneusement cultivée, une

désespérance littéraire, une révolte vaniteuse, qui, cent cinquante ans

après lui, éclateront dans la littérature romantique. Seulement, tandis

que les romantiques crédules exalteront, sous le nom d'Antony ou de

Trenmor, ce type de fou et de dégénéré et le prendront pour un héros

supérieur à l'humanité, Racine, quelque faiblesse secrète qu'il ait

peut-être pour lui, ne le considère que comme un malade et ne nous le

donne en effet que pour un malheureux voué à la folie et qu'on emporte

sur une civière après son accès:

Sauvons-le: nos efforts deviendraient impuissants

S'il reprenait ici sa rage avec ses sens.

Bref, le romantisme intégral est quelquefois chez Racine: mais il y est

donné pour ce qu'il est: pour un cas morbide.

Reste Pyrrhus. Il est formé de contrastes. C'est un sauvage, un brûleur

de villes, un tueur de jeunes filles et d'enfants. Hermione, au

quatrième acte, lui jette ses exploits à la face. Le fond de ses

discours à Andromaque, c'est: «Je vous aime, épousez-moi, ou je livre

votre fils pour être égorgé.» C'est un jeune chef de clan dans un temps

de légende. D'autre part (et pourquoi pas? tel courtisan de Versailles

n'avait-il pas été, à la guerre, un rude tueur?) Pyrrhus est poli,

d'élégance raffinée dans ses propos, et parle quelquefois la langue de

la galanterie au XVIIe siècle:

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.

Dans la scène charmante qui termine le deuxième acte, c'est un bon jeune

homme, naïvement amoureux, qui trahit presque comiquement son

inquiétude, son espoir, son dépit. Parmi les contemporains, les uns le

trouvaient trop violent et trop sauvage, et les autres trop doucereux.

Mais qu'il est vrai avec tout cela, dans ses emportements et dans ses

faiblesses, dans ses générosités et dans ses lâchetés, dans ses

mauvaises actions et dans ses gestes chevaleresques! Quand, ayant

cyniquement trahi sa promesse, il tient à revoir Hermione, à s'accuser

devant elle et à reconnaître son crime, soit par un obscur besoin de se

confesser, ou de se faire dire ses vérités et, par là, d'expier un peu,

soit par une bravade de criminel ou simplement pour voir, voir de ses

yeux, la figure de sa victime... oh! que cela paraît humain, et va loin

dans l'observation de notre abominable coeur!

Je disais autrefois qu'il y avait vingt-cinq siècles entre le langage de

Pyrrhus et certains de ses actes. Au fait, ne pourrait-on pas le dire

d'Andromaque elle-même? Il y a, dans un coin de la pièce où on les

remarque peu, ces quatre vers (Oreste parle d'Astyanax):

J'apprends que pour ravir son enfance au supplice,

Andromaque trompa l'ingénieux Ulysse,

Tandis qu'un autre enfant, arraché de ses bras,

Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.

Ainsi Andromaque a fait tuer un autre enfant pour sauver le sien; et

cependant, c'est la pure, douce et vertueuse Andromaque.

Oui, quelquefois, chez ces personnages qui sentent et parlent comme des

contemporains de Racine et comme nous-mêmes quand nous parlons très

bien, tel trait se distingue, qui appartient à des moeurs et à une

civilisation encore primitives et rudes. Mais ces dissonances sont

rares: et même, sont-ce des dissonances? La suppression d'une vie

humaine par intérêt dynastique ou raison d'État, est-ce que cela n'est

point pratiqué dans des civilisations très avancées? Est-ce que cela ne

pourrait absolument plus se voir aujourd'hui? Cela, ou des choses

analogues?--En tout cas, ne peut-on pas dire que ces traits de dureté

primitive, qui nous reportent subitement aux temps homériques, ne font,

lorsqu'on s'y arrête, que donner du lointain à des figures que, par tous

leurs autres traits, le poète a rapprochées de nous?

Mais, que parfois il les éloigne, ou que plus souvent il les rapproche,

ce n'est pas, croyez-le bien, par ignorance ou inattention, mais

sciemment et de propos délibéré, afin que ces figures, tout en gardant

leur caractère individuel, soient, pour ainsi dire, contemporaines d'une

longue série de siècles.

Assurément, l'histoire et l'archéologie ont, depuis deux cents ans, fait

quelques découvertes; et je ne dis pas que Racine se représente le

costume, les armes et les casques des héros de la guerre de Troie aussi

exactement que nous le pouvons faire depuis les fouilles de Schliemann.

Mais, n'allons pas nous y tromper, Racine et, en général, les gens du

XVIIe siècle, concevaient très bien les différences des époques, des

«milieux», des civilisations. Moins documentés que nous, ils avaient

aussi bien que nous la notion de la couleur historique, et même de ce

que nous avons appelé la couleur locale. Les romantiques étaient un peu

naïfs de croire qu'ils l'avaient inventée. En réalité, le XVIIe siècle

n'a cessé de discuter sur cette matière. La vérité historique, celle des

moeurs, du langage, du costume, Saint-Évremond en parle continuellement.

Dans sa lettre sur _Alexandre_, Saint-Évremond écrivait que «le climat

change les hommes comme les animaux et les productions, influe sur la

raison comme sur les usages, et qu'une morale, une sagesse particulière

à la région y semble régler et conduire d'autres esprits dans un autre

monde». (On peut même trouver que Saint-Évremond exagère.) Et le vieux

Corneille, et tous les ennemis de Racine lui reprochent régulièrement

que ses Grecs, ses Romains et ses Turcs ressemblent à des courtisans

français; et Racine se défendra là-dessus dans plusieurs de ses

préfaces.

Les hommes instruits du XVIIe siècle n'étaient pas plus bêtes que nous,

je vous assure. Ils étaient déjà avertis de bien des choses. Un des plus

intelligents et des plus fins fut ce Guilleragues, à qui Boileau a

adressé une de ses meilleures épîtres, et à la fois des plus savoureuses

et des plus philosophiques. Boileau le qualifie en ces termes:

Esprit né pour la cour, et maître en l'art de plaire,

Guilleragues, qui sais et parler et te taire.

M. de Guilleragues fut ambassadeur de France à Constantinople de 1679 à

1685. Il avait pu contrôler la vérité de la couleur dans _Bajazet_. Il

écrivait à Racine, le 9 juin 1684:

Vos oeuvres, plusieurs fois relues, ont justifié mon ancienne

admiration. Éloigné de vous, monsieur, et des représentations qui

peuvent en imposer... vos tragédies m'en ont paru encore plus

belles et plus durables. La vraisemblance en est merveilleusement

observée, avec une profonde connaissance du coeur humain dans les

différentes crises des passions.

Or--et c'est où j'en voulais venir--Guilleragues avait visité les pays

où se passent la plupart des tragédies de Racine, et voici ce qu'il en

disait:

Dieu me préserve de traiter la respectable antiquité comme

Saint-Amant a traité l'ancienne Rome (dans _Rome ridicule_); mais

vous savez mieux que moi que, dans ce qu'ont écrit les poètes et

les historiens, ils se sont plutôt abandonnés au charme de leur

brillante imagination qu'ils n'ont été exacts observateurs de la

vérité...

Le Scamandre et le Simoïs sont à sec dix mois de l'année: leur lit

n'est qu'un fossé... L'Hèbre est une rivière de quatrième ordre.

Les vingt-deux royaumes de l'Anatolie, le royaume de Pont, la

Nicomédie donnée aux Romains, l'Ithaque, présentement l'île de

Céphallonie, la Macédoine, le terroir de Larisse et celui d'Athènes

ne peuvent jamais avoir fourni la quinzième partie des hommes dont

les historiens font mention. Il est impossible que tous ces pays,

cultivés avec tous les soins imaginables, aient été fort peuplés.

Le terrain est presque partout pierreux, aride et sans rivière. On

y voit des montagnes et des côtes pelées, plus anciennes assurément

que les plus anciens écrivains. Le port d'Aulide, absolument gâté,

peut avoir été très bon mais il n'a jamais pu contenir un nombre

approchant de deux mille vaisseaux ou simples barques...

Je croirais volontiers que les historiens se sont imaginé qu'il

était plus beau de faire combattre trois cent mille hommes que

vingt mille, et vingt rois plutôt que vingt _petits seigneurs_.

Et le sagace diplomate conclut:

Dans le fond, les grands auteurs, par la seule beauté de leur

génie, ont pu donner des charmes éternels, et même l'être aux

royaumes, le nombre aux armées, et la force aux simples murailles.

Ils ont laissé de grands exemples de vertu comme de style,

fournissant ainsi leur postérité de tous ses besoins... _Il

n'importe guère de quel pays soient les héros_.

Je trouve cette lettre admirable de sens critique et de liberté

d'esprit.--Racine, pieux commentateur d'Homère, sait aussi que Pyrrhus

n'a pu être qu'un «petit seigneur», selon le mot de Guilleragues. Il

sait que le petit château-fort habité par ce jeune chef ne pouvait

ressembler à la cour de Versailles. Mais il sait qu'après tout, des

vassaux autour d'un chef, c'est encore une cour et que, partout où il y

a une cour, il y a un cérémonial. Et il ne craint donc pas de parler de

la «cour de Pyrrhus».

Vous vous rappelez que Leconte de Lisle, traduisant Eschyle, ne le

trouve pas assez sauvage et, pour nous étonner, rend l'_Orestie_ plus

atroce qu'elle n'est dans le texte grec. La «couleur locale», il en

remet!--Racine pense, tout au contraire, qu'il importe à notre plaisir

que nous ayons le plus possible de pensées, de sentiments et de façons

d'être en commun avec ces personnages que leur nom et leur légende

placent si loin de nous. Il les tire donc à nous discrètement. Et je

crois qu'il a raison. Mais, ce qui est sûr, c'est qu'il ne le fait pas

par ignorance, comme des ignorants l'ont cru; et son procédé n'est pas

moins réfléchi et voulu que l'artifice opposé du Parnassien solennel et

naïf.

En somme, antique et même préhistorique par ses origines, dont le poète

conserve soigneusement les traces; grecque par la simplicité, la

netteté, l'eurythmie; moderne par la connaissance et l'expression totale

des «passions de l'amour», _Andromaque_ est la première de nos tragédies

«où nous nous retrouvions tout entiers» (Brunetière), et avec notre âme

d'aujourd'hui, et avec nos âmes héritées, celles des ancêtres de notre

race. Ah! le pur chef-d'oeuvre que cette tragédie, que ce chaste drame

d'héroïque piété conjugale et maternelle, entrelacé à ce terrible drame

d'amour meurtrier! Et puis _Andromaque_ respire si bien l'ardente et

charmante jeunesse du poète! Il y montre l'audace et la sûreté d'un

archer divin.--Pas un vers dans les rôles d'Hermione et d'Oreste qui

n'exprime, en mots rapides et forts comme des coups d'épée, les

illusions, les souffrances, l'égoïsme, la folie et la méchanceté de

l'amour: en sorte qu'on y trouverait la psychologie complète de

l'amour-passion et de la jalousie.--Et, dans le rôle d'Andromaque, que

de beaux vers simples et doux, qui traduisent, sous la forme la plus

limpide et la plus noble, les sentiments les plus tendres, les plus

fiers, les plus douloureux! Que de vers qui semblent éclos sans effort,

comme de grandes fleurs merveilleuses, comme des lis!

Phèdre sera plus complexe, plus macérée dans la passion: mais nous ne

retrouverons plus la fraîcheur de cet enchantement.

SIXIÈME CONFÉRENCE

«LES PLAIDEURS».--«BRITANNICUS»

Je crains de ne vous avoir pas encore assez dit à quel point

_Andromaque_ fut une chose originale et nouvelle. Vraiment, elle

introduisit l'amour--l'amour tout entier--non seulement sur notre scène,

mais dans notre littérature. Pour vous en faire quelque idée, il faut

que vous songiez à un autre très grand poète, étranger, et que Racine ne

connaissait probablement pas même de nom. Ce que Shakespeare avait fait

pour l'amour dans trois ou quatre de ses drames, là-bas, sous une autre

forme et selon une autre poétique, Racine, à vingt-sept ans, l'a fait

chez nous. Rien de moins en vérité.

On ne sut pas nettement combien c'était neuf et beau. Néanmoins, on s'en

douta. Le succès fut très grand. «_Andromaque_, dit Charles Perrault,

fit à peu près autant de bruit que le _Cid_.» La pièce avait d'abord été

jouée à la cour, devant «Leurs Majestés» et quantité de seigneurs et de

dames. La duchesse d'Orléans l'avait, nous dit Racine, «honorée de ses

larmes». Le jeune roi, d'un si grand goût, aime et défend _Andromaque_,

comme il défendra _les Plaideurs_ et _Britannicus_.

On en fait une parodie: _la Folle Querelle_, de Subligny, que Molière,

brouillé avec Racine,--vous vous en souvenez,--joue sur son théâtre. La

parodie est stupide, mais elle atteste la vogue extraordinaire de la

pièce. Dans la famille où Subligny nous transporte, _Andromaque_ est le

sujet de toutes les conversations; on en parle au salon, dans

l'antichambre, à la cuisine, jusque dans l'écurie. «Cuisinier, cocher,

palefrenier, laquais, et jusqu'à la porteuse d'eau en veulent

discourir.» «Bientôt, dit un des personnages de la comédie, la contagion

gagnera le chien et le chat du logis.» Une maîtresse demande-t-elle sa

femme de chambre: celle-ci, répond un laquais, «est occupée à faire

l'Hermione contre le cocher dont elle est coiffée». Un maître

reproche-t-il à son valet d'avoir mal compris un ordre: «Monsieur, dit

le valet, j'ai fait comme Oreste, qui ne laisse pas de tuer Pyrrhus,

quoique Cléone lui ait été dire qu'il n'en fasse rien.»

Naturellement, Saint-Évremond, du fond de son exil bavard, dit son mot.

Cet homme d'esprit, et qui avait même quelquefois plus que de l'esprit,

restait si attaché au Paris de sa jeunesse et à ses admirations des

temps heureux, que sans doute il ne pouvait consentir qu'il se fît

quelque chose de tout à fait bien depuis qu'il n'était plus là. Il écrit

donc, dans sa réponse à Lionne qui lui avait envoyé _Andromaque_ (et son

jugement est d'un homme qui ne veut absolument pas céder à son plaisir):

Cette tragédie a bien l'air des belles choses; il s'en faut presque

rien qu'il n'y ait du grand. Ceux qui n'entreront pas assez dans

les choses l'admireront, ceux qui veulent des beautés pleines y

chercheront _je ne sais quoi_[5] qui les empêchera d'être tout à

fait contents.

Et je ne vous dirai pas ce que c'est, puisque Saint-Évremond ne le sait

pas lui-même.

En somme, Racine ne dut pas, cette fois, trop souffrir des critiques. Il

dut jouir de tout ce bruit. Le succès est là, réel, affirmé par le

nombre des représentations, concret, retentissant. Au reste, Racine ne

s'oublie ni ne s'abandonne. En voilà un qui s'est défendu jusqu'au jour

de la conversion et du renoncement! Le duc de Créqui et le comte

d'Olonne se faisaient remarquer parmi les détracteurs de la pièce.

Racine, très hardiment, fait courir contre ces deux grands seigneurs

l'atroce épigramme que l'on connaît:

La vraisemblance est choquée en ta pièce,

Si l'on en croit et d'Olonne et Créqui.

Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse.

D'Olonne qu'Andromaque aime trop son mari;

rappelant ainsi que Créqui n'aimait pas les femmes, et que d'Olonne

était immensément trompé par la sienne. (Voir Bussy-Rabutin).

Jean Racine · 第 8 / 18 段