C'est plein de malice et de mauvaise foi. Je vous disais bien que

c'était du journalisme d'excellente qualité.

Et il continue, raille Port-Royal sur ses inconséquences, ses

faiblesses, son esprit de secte et de coterie, et conte la jolie

histoire de la mère Angélique et des deux capucins à qui cette

supérieure zélée sert du pain des valets et du cidre quand elle les

croit amis des jésuites, et du pain blanc et du vin des messieurs quand

on lui a dit que ces deux moines sont bons jansénistes. Et il ne craint

pas de parler fort légèrement de M. Antoine Lemaître, de ce M. Lemaître

qui l'avait appelé autrefois «son cher fils».

Deux amis de Port-Royal, Du Bois et Barbier d'Aucour, répondirent à

Racine. Du Bois est judicieux, mais lourd; Barbier d'Aucour est ennuyeux

et veut trop faire le plaisant. Racine leur répliqua dans une seconde

lettre, aussi spirituelle et, je crois, encore plus brillante et vive

que la première. J'en lirai un petit passage pour votre plaisir:

... Je n'ai point prétendu égaler Desmarets à M. Lemaître. Je

reconnais de bonne foi que les plaidoyers de ce dernier sont, sans

comparaison, plus dévots que les romans du premier. Je crois bien

que, si Desmarets avait revu ses romans depuis sa conversion, comme

on dit que M. Lemaître a revu ses plaidoyers, il y aurait peut-être

mis de la spiritualité; mais il a cru qu'un pénitent devait oublier

tout ce qu'il a fait pour le monde. Quel pénitent, dites-vous, qui

fait des livres de lui-même, au lieu que M. Lemaître n'a jamais osé

faire que des traductions! Mais, messieurs, il n'est pas que M.

Lemaître n'ait fait des préfaces, et vos préfaces sont fort souvent

de gros livres. Il faut bien se hasarder quelquefois: si les saints

n'avaient fait que traduire, vous ne traduiriez que des

traductions.

Ou encore:

... Il semble que vous ne condamnez pas tout à fait les romans.

«Mon Dieu, monsieur, me dit l'un de vous, que vous avez de choses à

faire avant de lire les romans!» Vous voyez qu'il ne défend pas de

les lire, mais il veut auparavant que je m'y prépare sérieusement.

Pour moi je n'en avais pas une idée si haute, etc...

Voilà le ton. Cette prose de Racine est un délice. C'est, de toutes les

proses du XVIIe siècle, la plus légère, la plus dégagée,--et celle aussi

qui contient le moins d'expressions vieillies. Cette prose est la plus

ressemblante à la meilleure prose de Voltaire. Et cela, par le tour même

de la plaisanterie, rapide, non appuyée, qui plante le trait sans avoir

l'air d'y toucher, et qui passe.

Racine voulait faire imprimer sa seconde lettre à la suite de l'autre,

avec une préface. On dit (d'après Jean-Baptiste et d'après Louis) qu'il

renonça à ce projet sur le conseil de ce brave coeur de Boileau. Je crois

qu'il y renonça plutôt sur la lecture d'une belle et dure lettre de

Lancelot qui fit rougir et fit rentrer en lui-même le jeune ingrat (voir

le tome VIII de l'édition Paul Mesnard). Vous savez encore que, douze ou

quinze ans plus tard, l'abbé Tallemant lui reprochant en pleine Académie

sa conduite envers Port-Royal, Racine répondit: «Oui, monsieur, vous

avez raison; c'est l'endroit le plus honteux de ma vie, et je donnerais

tout mon sang pour l'effacer.» Mais, tout converti et repentant qu'il

fût, et retiré du théâtre, et réconcilié avec Port-Royal, et adonné à la

plus scrupuleuse dévotion, et revenu à la doctrine même de Port-Royal

touchant le théâtre, vous savez aussi que cette seconde lettre et cette

préface, dont il rougissait, il les avait conservées--mettons:

oubliées--dans ses tiroirs. Ah! il est bien homme de lettres, celui-là!

Pour l'instant, ayant conquis le succès par une adroite concession au

goût du jour, célèbre, triomphant, aimé du roi, très goûté d'Henriette

d'Angleterre et de la jeune cour,--agressif, insolent, sensible

d'ailleurs comme une femme, ivre du plaisir de vivre, tout à l'heure

amant de cette charmante Du Parc, qui fut adorée de trois grands

hommes,--débarrassé pour un temps, je suppose, des secrètes

excommunications de la mère Agnès,--sentant sa force, libre désormais

d'écrire exactement ce qu'il veut,--il prémédite cette neuve merveille

d'_Andromaque_ où il mettra toute sa sensibilité, son expérience et à la

fois sa divination de la vie passionnelle, son audace mesurée et, déjà,

tout son génie.

CINQUIÈME CONFÉRENCE

«ANDROMAQUE»

_Andromaque_ (1667) est, avec le _Cid_, la plus grande date du théâtre

français. _Andromaque_, c'est l'entrée, dans la tragédie, du réalisme

psychologique et de l'amour-passion, et c'est le commencement d'un

système dramatique nouveau.

Pour bien juger de l'originalité d'_Andromaque_, il faut savoir quelles

tragédies on faisait dans les années qui ont immédiatement précédé la

pièce de Racine.

Ce qu'on joue entre 1660 et 1667, c'est _Othon_, _Sophonisbe_,

_Agésilas_, _Attila_, de Pierre Corneille; c'est _Astrate_,

_Bellérophon_, _Pausanias_, de Quinault; et c'est _Camma_, _Pyrrhus_,

_Maximian_, _Persée_ et _Démétrius_, _Antiochus_, de Thomas Corneille.

J'ai lu, naturellement, les pièces de Pierre Corneille: j'ai lu ou

parcouru celles de Thomas et de Quinault. Elles ont toutes ceci de

commun, qu'elles sont romanesques à la façon des romans du temps. Je ne

vous en parlerai point parce que ce serait long et que ce ne serait pas

très utile.

Mais je vous parlerai un peu du _Timocrate_ de Thomas Corneille, qui est

de 1656.

_Timocrate_ est, de beaucoup, le plus grand succès du théâtre au XVIIe

siècle. Il fit salle comble pendant six mois. On le joua en même temps

au Marais et à l'hôtel de Bourgogne. Et _Timocrate_ représente

exactement le genre de tragédie qui plut davantage entre le _Cid_ et

_Andromaque_, et ce que Racine veut remplacer.

Je ne vous raconterai pas _Timocrate_. Il y faudrait du temps, et

l'exposé en serait difficile à suivre. (La lecture même de la pièce est

assez pénible; mais évidemment cela devait s'éclaircir à la

représentation.) Je vous renvoie au livre de M. Gustave Reynier sur

_Thomas Corneille_. Sachez seulement que le sujet de _Timocrate_ est

tiré du roman de _Cléopâtre_, de La Calprenède; que le héros de la pièce

joue un double personnage; que, sous le nom de Timocrate, roi de Crète,

il assiège la reine d'Argos; que, sous le nom de Cléomène, officier de

fortune, il défend cette reine dont il aime la fille; que la pièce à

partir du troisième acte n'est qu'une série de surprises et de coups de

théâtre adroitement ménagés; que le dénouement est fort ingénieux; que

_Timocrate_ me paraît, aujourd'hui encore, un des chefs-d'oeuvre du drame

à énigmes; et que je ne pense pas que, ni chez Scribe, ni chez M.

Sardou, ni chez d'Ennery, vous trouviez une plus exacte ni plus habile

application du précepte de Boileau:

Que le trouble, toujours croissant de scène en scène,

À son comble arrivé, se débrouille sans peine.

L'esprit ne se sent point plus vivement frappé

Que lorsqu'en un sujet _d'intrigue enveloppé

D'un secret tout à coup la vérité connue

Change tout, donne à tout une face imprévue_.

(Précepte qui regarde le genre de pièces qu'on aimait avant Racine, mais

très peu le théâtre de Racine lui-même.)

Ce qui caractérise _Timocrate_ et presque toutes les pièces du même

temps (car tous les auteurs voulaient écrire leur _Timocrate_), c'est la

subordination des personnages à l'intrigue (et, par suite, la facticité

ou la nullité des caractères); c'est l'extraordinaire dans les faits et

dans les sentiments et ce serait (si l'on pouvait prendre au sérieux ces

inventions) la fantaisie et l'individualisme en morale.

Ce n'est pas que le drame de Thomas Corneille ne dût être d'un agrément

assez vif, non seulement par l'ingénieuse complication de la fable, mais

par l'idéal romanesque qu'elle exprime. Peut-être que, si vous lisiez

_Timocrate_, vous vous diriez, après l'avoir lu:

«Que l'idéal de cette société est charmant dans son artifice! La pure

théorie platonicienne de l'amour, déjà affinée au moyen âge par les

romans de chevalerie et dans les cours d'amour, reçoit son achèvement

dans les salons «précieux». L'amour n'y est maître que de vertus et

professeur que d'héroïsme. L'aimable fou que ce Timocrate, et le

chercheur exquis de midi à quatorze heures! Il a conquis, comme parfait

amoureux, le coeur de la princesse Ériphile; il n'aurait qu'à le

cueillir. Mais il veut encore le mériter comme héros et grand capitaine;

et c'est pourquoi, à peine élevé au trône par la mort de son père, il

vient assiéger, sans le lui dire, la ville de celle qu'il adore. Et

certes, «la galanterie est rare». Quand, Timocrate et Cléomène à la

fois, il s'est empêtré dans son double rôle, c'est bien simple, il se

tire d'affaire en étant sublime, «en immolant, comme il le dit, l'amour

même à l'amour». Et nous savons bien qu'en réalité il n'a rien sacrifié

du tout, puisque Cléomène et Timocrate ne font qu'un, et que, donnant

son amante au roi de Crète, c'est à lui-même qu'il la donne. Il s'amuse

donc. Mais quel artiste! Et quel grand coeur aussi! L'amour est vraiment

pour lui une religion, et une religion excitatrice de vertus. Il n'aime

que pour orner son âme, et nous le voyons tout le temps préférer à la

possession de sa maîtresse ce qui le rend digne de cette possession. Il

fauche les rangs ennemis, égorge les deux rois alliés d'Argos, ses

rivaux, et, l'instant d'après, épargne Nicandre, son troisième rival,

afin d'être beau de diverses façons et, tour à tour, par sa fureur et

par sa magnanimité. Quand la reine d'Argos, pour tenir deux serments

qu'elle a faits, lui promet la main de sa fille et, après le mariage, la

mort, non seulement il se résigne, mais il se réjouit infiniment: car

enfin il aura été pendant cinq minutes l'époux de celle qu'il aime; et

qu'est-ce que la mort, je vous prie? D'ailleurs ces amours sont chastes.

La chair en est radicalement absente. La subordination, l'immolation de

soi-même et, par surcroît, de l'univers entier, et du ciel et de la

terre, à une petite femme raisonneuse, abondante en propos chantournés,

et qu'on n'aura même pas touchée du doigt: voilà l'idéal, voilà ce qui

vaut la peine de vivre et de mourir. Et les autres personnages ne le

cèdent guère à Timocrate. Ils sont généreux sans effort, mais

obstinément et sans retenue, non pas au-dessus, mais, ce qui est encore

mieux, en dehors de la nature, de la grossière et méprisable nature.

Quelle gentille société que celle qui adorait de tels rêves et qui

faisait le plus formidable succès du siècle à la comédie qui lui en

donnait la plus pure représentation! Et ce que Thomas Corneille trouve

là, qui ne voit, d'ailleurs, que le grand Corneille l'a cherché

naïvement pendant toute la seconde moitié de sa vie!»

C'est vrai, oui, tout cela est vrai.--Mais ce qui est vrai aussi, c'est

que, s'il était possible de considérer gravement ces amusettes, on

verrait que le fond de _Timocrate_--et de tout ce théâtre--c'est

l'exaltation de la fantaisie personnelle par opposition à la morale

commune. Timocrate, Nicandre, la reine d'Argos se forgent à leur guise

des devoirs distingués (comme feront les personnages romantiques).

Timocrate déclare la guerre et fauche les hommes afin d'être en posture

avantageuse aux yeux de sa maîtresse et parce qu'il veut, après la vie

langoureuse, connaître la vie énergique. (Ainsi fait, d'ailleurs,

l'Alexandre de Racine lui-même.) Au dénouement, pour marquer sa

reconnaissance à Timocrate qui lui a laissé la vie, et pour avoir aussi

bon air que lui, l'Argien Nicandre ouvre Argos aux Crétois et trahit

donc sa patrie par délicatesse. Et la reine d'Argos, pour rester à la

hauteur de ces étonnants fantaisistes de la perfection morale, fait

cadeau de son peuple à Timocrate. Et ainsi, ils sont tous trois si

désireux d'être beaux--et si sublimes--que, pour la reine, il n'y a plus

de devoir royal, pour Nicandre, plus de patrie, et pour Timocrate plus

d'humanité.

Or, _Andromaque_, c'est précisément le contraire et de _Timocrate_ et

des très nombreuses tragédies dont _Timocrate_ est le type absolu, et,

enfin, de plus de la moitié des tragédies de Pierre Corneille.

Car Racine (et cela ne nous étonne plus, mais cela fut neuf et

extraordinaire à son heure), Racine, ami de Molière qui faisait rentrer

la vérité dans la comédie, ami de La Fontaine qui la mettait dans ses

_Fables_, ami de Furetière, qui essayait de la mettre dans le roman, ami

de Boileau qui, dès ses premières satires, s'insurgeait contre le

romanesque et le faux,--Racine, pour la première fois dans _Andromaque_,

choisit et veut une action simple et des personnages vrais; fait sortir

les faits des caractères et des sentiments; nous montre des passionnés

qui ne sont nullement vertueux, mais qui aussi ne prétendent point à la

vertu ni ne la déforment; ramène au théâtre--par opposition à la morale

fantaisiste et romanesque--la morale commune, universelle, et cela, sans

aucunement moraliser ni prêcher, et par le seul effet de la vérité de

ses peintures. Et c'est une des choses par où Racine plut à Louis XIV,

homme de bon sens, grand amateur d'ordre, et qui se souvenait que la

Fronde avait fort aimé le romanesque en littérature. Et ainsi il est

peut-être permis de signaler ici une convenance secrète et une

concordance entre les deux génies réalistes du jeune poète et du jeune

roi.

Notons qu'il s'est écoulé près de deux ans entre la représentation

d'_Alexandre_ et celle d'_Andromaque_. Racine ne s'est pas pressé. Il a

de nouveau feuilleté ses Grecs, il s'est laissé de plus en plus émouvoir

et pénétrer par leur simplicité, leur sincérité, leur candeur hardie. En

même temps, devenu à vingt-cinq ans auteur dramatique célèbre, il vivait

dans un monde où les passions sont vives et il regardait attentivement

autour de lui.--Puis, ces deux années-là, il voyait jouer, non sans

sourire, _Sophonisbe_ et _Agésilas_. Il savait bien qu'il ferait, lui,

autre chose. Et il attendait qu'une belle idée s'emparât de son

imagination.

Un jour, après avoir relu son Euripide, il ouvre son Virgile et est

frappé par un passage du IIIe livre de l'_Énéide_, où il retrouve cette

pure Andromaque qu'il avait déjà aimée dans l'_Iliade_ (car déjà,

écolier à Port-Royal, il avait écrit, en marge de son Homère, sur ce

qu'il appelle la «divine rencontre» d'Andromaque et d'Hector, un petit

commentaire très intelligent et très ému).

Voici le passage de Virgile:

Nous côtoyons, dit Énée, le rivage d'Épire; nous entrons dans un

port de Chaonie, et nous montons jusqu'à la haute ville de

Buthrote... Il se trouva qu'en ce moment, aux portes de la ville,

dans un bois sacré et sur les bords d'un faux Simoïs, Andromaque

portait aux cendres d'Hector les libations solennelles et les

tristes offrandes. Elle pleurait devant un vain tombeau de gazon,

entre deux autels que sa douleur avait consacrés, et invitait

Hector au funèbre banquet... Elle baissa la tête et, parlant à voix

basse: «Ô heureuse avant toutes, dit-elle, la vierge fille de

Priam, condamnée à mourir sur la tombe d'un ennemi, au pied des

hautes murailles de Troie! Elle échappa au partage ordonné par le

sort et n'approcha point, captive, du lit d'un maître vainqueur.

Mais nous, après l'incendie de notre patrie, traînées de mer en

mer, il nous fallut, enfantant dans l'esclavage, subir l'insolence

du fils d'Achille... Bientôt il s'attache à Hermione, race de Léda,

et va dans Sparte rechercher sa main. Mais Oreste, qu'enflamme un

violent amour de l'épouse ravie, Oreste que poursuivent, les Furies

des crimes, surprend son rival sans défense et l'égorge au pied des

autels paternels...»

Cette triste élégie... puis ce coup de couteau... Racine rêve là-dessus;

et c'est de ces vingt vers de Virgile qu'il tirera sa tragédie; car il

n'a à peu près rien emprunté ni aux _Troyennes_ d'Euripide, dont le

sujet est le meurtre d'Astyanax, ni à l'_Andromaque_ du même poète, où

la veuve d'Hector défend son fils, mais un fils qui est celui d'Hélénus,

ni enfin aux _Troyennes_ de Sénèque; et il dit vrai quand, après avoir

cité le passage de Virgile, il écrit dans sa préface: «Voilà, en peu de

vers, tout le sujet de cette tragédie.»

Je suppose, que vous avez lu les tragédies de Racine. Je ne vous

analyserai point l'action d'_Andromaque_, mais je vous en rappellerai

l'essentiel, juste ce qu'il faut pour vous en remettre en mémoire la

composition si simple et si _liée_.

C'est un peu après la prise de Troie. Pyrrhus est rentré en Épire, dans

sa ville de Buthrote. Il a eu dans sa part de butin Andromaque, la veuve

d'Hector, et son fils, l'enfant Astyanax. Et Pyrrhus aime la belle

captive, et ne peut se décider à épouser sa fiancée Hermione, fille

d'Hélène, qui est venue à Buthrote sur sa foi, accompagnée d'une petite

escorte de ses nationaux.

Or, les rois grecs confédérés, qu'inquiète la faiblesse de Pyrrhus pour

sa captive, envoient à Pyrrhus un ambassadeur, Oreste, pour le sommer de

leur livrer le jeune Astyanax. Oreste est le cousin germain d'Hermione.

Il aime la jeune fille depuis longtemps et avec passion.

Oreste, donc, s'acquitte de son ambassade. Pyrrhus refuse fièrement de

lui livrer le fils de sa captive. Il espère, par là, toucher le coeur

d'Andromaque. Et là-dessus, Hermione furieuse promet à Oreste de le

suivre. Mais, Andromaque demeurant inexorable, Pyrrhus se ravise

(premier revirement): il promet d'abandonner Astyanax aux Grecs et

d'épouser enfin Hermione, laquelle, ivre de joie, lâche brusquement le

triste Oreste.

Et, bien que le ton ait été jusqu'ici, tantôt celui de l'élégie et

tantôt celui de la comédie dramatique, nous sentons bien que tous trois,

Hermione, Oreste, Pyrrhus, possédés d'un aveugle amour, sont promis au

crime ou à la folie; et nous voyons aussi que leur sort est lié aux

volontés et aux sentiments de la captive troyenne.

Or, Andromaque, sur le point de perdre son fils, supplie Pyrrhus à

genoux et met cette fois dans ses prières un je ne sais quoi qui fait

perdre la tête à Pyrrhus. Et Pyrrhus, se ravisant encore, et n'hésitant

plus à trahir les intérêts de la Grèce confédérée, propose à Andromaque

de l'épouser, de la couronner et d'adopter son fils. Mais, si elle

refuse, l'enfant mourra. Et Andromaque, ayant médité sur la tombe

d'Hector, accepte la proposition du vainqueur, avec le secret dessein de

se tuer après la cérémonie du mariage.

Et ce second revirement de Pyrrhus entraîne tout. Hermione, désespérée,

se rejette sur Oreste; elle lui commande, s'il la veut, de tuer Pyrrhus

à l'autel. Et Oreste obéit; et quand il revient chercher sa récompense,

Hermione lui crie: «Qui te l'a dit?» et va se tuer sur le corps de

Pyrrhus, laissant Oreste en proie à un accès de folie.

Voilà, tout en gros, l'action d'_Andromaque_. Vous avez reconnu que, la

situation première une fois posée, elle se développe naturellement, par

la seule vertu des sentiments, passions et caractères des personnages et

sans aucune intrusion du hasard,--avec cette particularité que tout est

suspendu à Andromaque; qu'Andromaque d'abord, en s'éloignant de Pyrrhus,

le rapproche d'Hermione et éloigne celle-ci d'Oreste; et qu'ensuite, en

se rapprochant de Pyrrhus, elle rapproche Hermione d'Oreste et rejette

Oreste sur Hermione: en sorte que non seulement l'action est subordonnée

aux sentiments des personnages, mais que les sentiments de trois de

ceux-ci sont subordonnés aux sentiments d'un quatrième. On ne saurait

donc concevoir un drame plus véritablement ni plus purement

psychologique. Et c'est le premier point par où _Andromaque_ diffère

profondément et de _Timocrate_ et d'_Astrate_, et du théâtre même de

Pierre Corneille.

Et voici le second point. On peut presque dire que pour la première fois

l'amour entre dans la tragédie.

Je dis «pour la première fois». Car l'amour de Chimène et de Rodrigue

est un amour glorieux et lyrique, et subordonné à un devoir, à une idée.

Et l'amour de Camille, dans _Horace_, est bien l'amour, et violent, oui,

mais sans complication ni jalousie.

Et je dis simplement «l'amour». Non pas l'amour-goût, non pas

l'amour-galanterie, non pas l'amour romanesque, mais l'amour sans plus,

l'amour pour de bon, ou, si vous voulez, l'amour-passion,

l'amour-maladie: un amour dans lequel il y a toujours un principe de

haine. Au fond,--et malgré l'extrême décence (je ne dis pas la timidité)

de l'expression dans Racine,--c'est l'amour des sens, et c'est le degré

supérieur de cet amour-là, la pure folie passionnelle. C'est le grand

amour, celui qui rend idiot ou méchant, qui mène au meurtre et au

suicide, et qui n'est qu'une forme détournée et furieuse de l'égoïsme,

une exaspération de l'instinct de propriété. Une créature est «tout pour

vous»; elle vous fait indifférent au reste du monde, parce qu'elle vous

donne ou que vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez

comme une proie, avec l'éternelle terreur de la partager. Vous voulez

être pour elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation.

Sinon, vous la haïssez en la désirant. Voilà le grand amour. La jalousie

en est presque le tout. Cet amour-là (c'est assez surprenant, mais c'est

ainsi) je crois qu'on ne l'avait vu ni dans les romans ni au théâtre

avant Racine.

Trois personnages dans _Andromaque_ sont possédés de cet amour-maladie,

criminel et meurtrier presque par définition: Hermione et Oreste,

malades complets; Pyrrhus un peu moins fou, parce que l'objet de sa

jalousie est un mort et qu'il ne peut donc plus le tuer. Et ces trois

déments font d'autant mieux ressortir la beauté morale de la divine

Andromaque, dont les deux amours--le conjugal et le maternel--sont purs,

sages et «dans l'ordre»; le premier d'autant plus pur qu'il s'adresse à

un souvenir, à une ombre.

Et qu'ils sont vrais, ces quatre personnages, et comme ils vivent! Et

comme, tout en restant des types d'une humanité très générale, ils sont

sûrement caractérisés!

«Andromaque, ici, ne connaît point d'autre mari qu'Hector, ni d'autre

fils qu'Astyanax.» Ainsi parle Racine dans sa préface. Et il ajoute:

«J'ai cru en cela me conformer _à l'idée que nous avons maintenant_ de

cette princesse.» («L'idée que nous avons maintenant...» nous verrons

que cela se peut appliquer à tous les personnages légendaires ou

historiques de Racine, et combien cela est raisonnable.) Il continue:

La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la

connaissent guère que pour la veuve d'Hector et pour la mère

d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari

ni un autre fils.

Ainsi christianisée par une longue tradition (oh! seulement un peu,

puisque, à un moment, elle consent au suicide); pure, triste, fidèle, ne

vivant plus que pour pleurer son mari et défendre son petit

enfant;--mais, parmi sa grande douleur, soucieuse de ne pas trop

offenser Pyrrhus et--comme l'a dit Geoffroy le premier et, après lui,

Nisard--d'_une coquetterie vertueuse_: voilà la trouvaille hardie de

Racine.

Vous vous rappelez peut-être qu'il y eut, là-dessus, voilà quinze ans,

grande querelle à la Comédie-Française, au _Temps_ et au _Journal des

Débats_. Des gens ne voulaient pas qu'Andromaque fût coquette: «Y

songez-vous? Ce Pyrrhus est le fils du meurtrier d'Hector; il a massacré

les parents d'Andromaque et incendié sa ville. Il y a un fleuve de sang

entre eux deux: et vous voulez qu'elle «flirte» avec le bourreau de sa

famille? Racine s'est bien gardé d'une idée aussi indécente.» On

répondait: «Nous ne prétendons point qu'Andromaque cherche expressément

à troubler Pyrrhus. Mais enfin elle voit l'effet qu'elle produit sur

lui, et il est naturel qu'elle en profite pour sauver son enfant. Que si

le mot de «coquetterie», même «vertueuse» vous choque, nous dirons

qu'Andromaque a du moins le sentiment de ce qu'elle est pour Pyrrhus et,

sinon le désir de lui plaire, du moins celui de ne pas le désespérer

tout à fait, de ne pas le pousser à bout, et même de ne pas lui

déplaire. Il n'y a pas à aller là contre; le texte de Racine est plus

fort que tout.

Cette plainte:

Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups;

cet argument qui, sous prétexte d'éteindre l'amour du jeune chef, lui

présente l'image de ce qu'il y a de plus propre à l'émouvoir:

Jean Racine · 第 7 / 18 段