Porus, accablé à la fin, commença à glisser en bas de sa monture.

L'Indien, conducteur de l'éléphant, croyant que le roi descendait,

fit, selon sa coutume, tomber à genoux l'animal. Mais à peine se

fut-il agenouillé, que les autres éléphants, dressés à cette

manoeuvre, s'agenouillèrent aussi: circonstance qui livra au

vainqueur Porus et sa suite. Alexandre, qui le croyait mort,

ordonna de le dépouiller, et l'on accourut en foule pour lui ôter

sa cuirasse et ses vêtements; mais l'éléphant, défenseur de son

maître, se mit à frapper ceux qui le dépouillaient et, _l'enlevant

avec sa trompe, le replaça sur son dos_.

J'ai le chagrin de dire que Racine, dans sa pièce, n'a point conservé

cette couleur, et n'a pas non plus reproduit les plus forts arguments du

plaidoyer si politique d'Alexandre.

Il a, autant dire, supprimé la bataille. Celle qu'il raconte est vague

et sommaire. Pourquoi? Il a sans doute obéi à un souci d'harmonie. Il

n'a pas voulu interrompre des conversations héroïques et amoureuses par

des détails d'un pittoresque trop familier. Il a craint peut-être

quelque disparate entre les discours si polis de ses personnages et cet

appareil bizarre d'une guerre asiatique. Il paraît d'ailleurs n'avoir

pas été très sensible, du moins en ce temps-là, à ce que nous appelons

la «couleur locale». Enfin, il avait ses raisons (que vous sentirez)

pour ne pas trop «réaliser», ne pas rendre trop concrètes les batailles

d'Alexandre.

Quant aux grands desseins, aux larges vues de son héros, à ce qui peut

nous faire tout au moins comprendre les droits exorbitants qu'il

s'arroge et tant de vies humaines sacrifiées, le jeune Racine néglige

parfaitement tout cela. Lorsque, au deuxième acte, Porus dit à Éphestion

(et je cite le morceau pour vous montrer de quelle plume la pièce est

écrite):

Et que pourrais-je apprendre

Qui m'abaisse si fort au-dessous d'Alexandre?

Sera-ce sans efforts les Perses subjugués

Et vos bras tant de fois de meurtres fatigués?

Quelle gloire en effet d'accabler la faiblesse

D'un roi déjà vaincu par sa propre mollesse,

D'un peuple sans vigueur et presque inanimé,

Qui gémissait sous l'or dont il était armé,

Et qui, tombant en foule, au lieu de se défendre,

N'opposait que des morts au grand coeur d'Alexandre?

Les autres, éblouis de ses moindres exploits,

Sont venus à genoux lui demander des lois;

Et, leur crainte écoutant je ne sais quels oracles,

Ils n'ont pas cru qu'un dieu pût trouver des obstacles

Mais nous, qui d'un autre oeil jugeons les conquérants,

Nous savons que les dieux ne sont pas des tyrans;

Et, de quelque façon qu'un esclave le nomme,

Le fils de Jupiter passe ici pour un homme.

Nous n'allons point de fleurs parfumer son chemin;

Il nous trouve partout les armes à la main,

Il voit à chaque pas arrêter ses conquêtes;

Un seul rocher ici lui coûte plus de têtes,

Plus de soins, plus d'assauts et presque plus de temps.

Que n'en coûte à son bras l'empire des Persans.

Ennemis du repos qui perdit ces infâmes,

L'or qui naît sous nos pas ne corrompt point nos âmes.

La gloire est le seul bien qui nous puisse tenter,

Et le seul que mon coeur cherche à lui disputer;

C'est elle...

--«Et c'est aussi ce que cherche Alexandre,» répond Éphestion. Et il le

développe en quelques vers. Rien de plus.

De même (acte V, scène I), lorsque la reine Cléophile lui dit:

... Mais quoi, seigneur? Toujours guerre sur guerre?

Cherchez-vous des sujets au delà de la terre?

Voulez-vous pour témoins de vos faits éclatants

Des pays inconnus même à leurs habitants?

Qu'espérez-vous combattre en des climats si rudes?

Ils vous opposeront de vastes solitudes,

Des déserts que le ciel refuse d'éclairer,

Où la nature semble elle-même expirer...

Pensez-vous y traîner les restes d'une armée

Vingt fois renouvelée et vingt fois consumée?

Vos soldats, dont la vue excite la pitié,

D'eux-mêmes en cent lieux ont laissé la moitié...

Alexandre pourrait, j'imagine, répondre par l'exposé de quelque dessein

grandiose. Il se contente d'affirmer superbement:

Ils marcheront, madame, et je n'ai qu'à paraître.

Ailleurs (acte IV, scène II):

Je suis venu chercher _la gloire et le danger_.

Être présent à la pensée des autres hommes et, comme nous disons

aujourd'hui, «vivre dangereusement», voilà tout l'idéal de l'Alexandre

de Racine. Plus rien du civilisateur, du grand rêveur politique, du

constructeur d'histoire. Tandis qu'il conquiert l'Asie, il n'a pas de

pensée plus profonde qu'un colonel de vingt ans des armées du roi.

Cet Alexandre est décidément un peu artificiel. Mais, plus accessible

ainsi, il dut plaire d'autant plus à la jeune cour et au jeune roi. Ils

ont la même devise brillante et ingénue: _La gloire, le danger, et

l'amour_.

La pièce est d'ailleurs très adroitement arrangée comme pour l'apothéose

d'Alexandre. Il est longuement annoncé. Invisible et présent dans les

deux premiers actes, on n'y parle que de lui. Il vient de pénétrer dans

l'Inde. Deux rois, Taxile et Porus, deux reines, Cléophile et Axiane,

l'attendent dans le camp de Taxile, partagés entre des sentiments

divers. Le roi Taxile est pour la soumission ainsi que sa soeur Cléophile

qui, déjà, connaît Alexandre et est aimée de lui. Le roi Porus et la

reine Axiane sont pour la résistance. Ce qui complique un peu la

situation et les sentiments, c'est que la reine Axiane est aimée à la

fois de Porus et de Taxile, si bien que Taxile est fort embarrassé entre

sa soeur Cléophile qui le travaille en faveur d'Alexandre, et sa

«maîtresse» Axiane qui l'excite contre le jeune héros.

Au surplus, tous l'admirent, même ceux qui le haïssent.

Éphestion, l'envoyé d'Alexandre, vient proposer la paix moyennant

soumission. Porus repousse fièrement cette offre. Sur quoi la reine

Axiane avoue à Porus que c'est lui qu'elle aime.

La bataille s'engage,--oh! tout à fait à la cantonade,--entre l'armée

d'Alexandre et celles d'Axiane et de Porus. Les reines Cléophile et

Axiane,--que Taxile tient prisonnières dans son camp--attendent les

nouvelles. Taxile annonce la victoire d'Alexandre. Et voici enfin, au

milieu du troisième acte, Alexandre qui paraît pour la première fois; et

les _premiers mots_ qu'il prononce en faisant son entrée sont ceux-ci:

Allez, Éphestion, que l'on cherche Porus;

Qu'on épargne la vie et le sang des vaincus.

Et vraiment cela a bon air. Puis, le jeune héros dépose ses lauriers aux

pieds de la reine Cléophile et lui demande son coeur en échange. Et

Cléophile, coquette, feint de se dérober:

Je crains que, satisfait d'avoir conquis un coeur,

Vous ne l'abandonniez à sa triste langueur;

Qu'insensible à l'ardeur que vous avez causée,

Votre âme ne dédaigne une conquête aisée.

On attend peu d'amour d'un héros tel que vous.

La gloire fit toujours vos transports les plus doux,

Et peut-être, au moment que ce grand coeur soupire,

La gloire de me vaincre est tout ce qu'il désire.

Et le jeune colonel... pardon, le jeune roi... pardon, Alexandre le

Grand répond: «Que vous me connaissez mal! Autrefois, oui, je n'aimais

que la gloire.

Les beautés de la Perse à mes yeux présentées

Aussi bien que ses rois ont été surmontées;

C'est que je ne vous avais pas vue... Et maintenant, je vais, pour vous,

conquérir des peuples inconnus,

Et vous faire dresser des autels dans des lieux

Où leurs sauvages mains en refusent aux dieux.»

Et Cléophile:

Oui, vous y traînerez la victoire captive;

Mais je doute, seigneur, que l'amour vous y suive.

Tant d'États, tant de mers qui vont nous désunir

M'effaceront bientôt de votre souvenir.

Quand l'Océan troublé vous verra sur son onde

Achever quelque jour la conquête du monde;

Quand vous verrez les rois tomber à vos genoux

Et la terre en tremblant se taire devant vous,

Songerez-vous, seigneur, qu'une jeune princesse

Au fond de ses États vous regrette sans cesse

Et rappelle en son coeur les moments bienheureux

Où ce grand conquérant l'assurait de ses feux?

Et Alexandre:

Eh quoi? vous croyez donc qu'à moi-même barbare,

J'abandonne en ces lieux une beauté si rare?

Mais vous-même plutôt voulez-vous renoncer

Au trône de l'Asie où je veux vous placer?

Et sans doute il n'est ni raisonnable ni vraisemblable qu'Alexandre

conquière l'Asie pour faire honneur à une dame, ou que Porus, lorsqu'il

défend sa patrie, y paraisse autant déterminé par son amour que par le

sentiment de son devoir. Mais cette affectation de faire uniquement pour

deux beaux yeux ce qu'on fait en réalité par devoir ou par ambition

passait, depuis des siècles, pour une chose jolie, chevaleresque,

convenable aux honnêtes gens. Ce sont des façons élégantes de parler; ce

sont des gestes et comme des rites gracieux et généreux. Pour en être

choqué, il faudrait prendre cela plus au sérieux que ne paraît faire

Alexandre lui-même dans cette comédie héroïque et galante.

Cependant, on ne sait ce qu'est devenu Porus. (Car, détail bien curieux,

Alexandre, dans sa hâte de se venir mettre aux pieds de Cléophile, a

quitté la bataille avant la fin.) La reine Axiane se désespère. Elle

invective Alexandre; elle prononce presque les seuls vers de la pièce

qui puissent faire supposer qu'il s'agit, après tout, de vraies

batailles, de batailles où des milliers d'hommes sont tués et où le sang

coule à flots:

Et que vous avaient fait tant de villes captives,

Tant de morts dont l'Hydaspe a vu couvrir ses rives?

Elle invective le vainqueur, mais courtoisement, et sans pouvoir se

tenir de l'admirer. Alexandre l'accable de sa générosité et veut lui

faire épouser Taxile. Et Taxile vient la relancer; et Axiane, très

convenablement cornélienne, lui dit son fait:

(Tu veux servir; va, sers, et me laisse en repos)

et qu'elle adore Porus. Sur quoi Taxile court à la bataille, rejoint

Porus, le provoque et est tué par lui. À la fin, Porus, décidément

vaincu, est amené devant Alexandre. Alexandre pardonne à tout le monde;

il marie Porus et Axiane et leur laisse leurs deux royaumes. Et tout le

monde se réconcilie; et Axiane elle-même dit à Cléophile:

Aimez et possédez l'avantage charmant

De voir toute la terre adorer votre amant.

Et Porus:

Seigneur, jusqu'à ce jour l'univers en alarmes

Me forçait d'admirer le bonheur de vos armes;

Mais rien ne me forçait, en ce commun effroi,

De reconnaître en vous plus de vertu qu'en moi:

Je me rends, je vous cède une pleine victoire.

Vos vertus, je l'avoue, égalent votre gloire.

Allez, seigneur, rangez l'univers sous vos lois;

Il me verra moi-même appuyer vos exploits.

Je vous suis, et je crois devoir tout entreprendre

Pour lui donner un maître aussi grand qu'Alexandre.

Triomphe, apothéose. C'est, en somme, l'histoire de trois âmes

inégalement héroïques «surmontées» par un héroïsme supérieur.

Avec un peu de lenteur dans les deux premiers actes, la pièce est

aimable et brillante. Racine, pour ses seconds débuts, avait pleinement

réussi dans le genre qui était le plus à la mode! Il avait fait, mieux

que Thomas Corneille et que Quinault, ce que Quinault et Thomas

Corneille faisaient depuis quinze ou vingt ans, ce que Pierre Corneille

lui-même avait fait souvent et ce qu'il allait encore tenter dans ses

_Pulchérie_ et ses _Suréna_. Racine offrait à ses contemporains, aux

femmes, au jeune roi, aux jeunes courtisans, sous le nom d'Alexandre,

l'image un peu fade, peut-être, mais extrêmement élégante, du héros

galant, du «surhomme» selon la conception du XVIIe siècle, lequel

«surhomme» est aussi, à sa façon «par delà le bien et le mal». Et sur un

point sans doute Racine était resté fidèle à ce qui avait été dès le

début et restera sa poétique: l'action de l'_Alexandre_ (contrairement à

celle de _Timocrate_ ou d'_Astrate_) est fort simple et presque toute

dans les sentiments des personnages. Mais, pour le reste, il avait,

cette fois, délibérément et effrontément suivi la mode. Il avait été

cornélien trois ou quatre fois comme Pierre, le plus souvent comme

Thomas. Quant à la langue, vous avez pu voir par les citations que c'est

déjà presque entièrement la langue de Racine.

* * * * *

Le succès de la pièce fut très grand. Racine l'avait fort bien préparé

par des lectures dans de grandes maisons. Quatre représentations en

furent données à Versailles ou à Saint-Germain, devant le roi et la

cour. Le roi adopta l'_Alexandre_ et en accepta la dédicace. On parla

beaucoup de la nouvelle tragédie. Saint-Évremond, dans son exil de

Londres, se la fit envoyer. Il la critiqua dans une dissertation

adressée à une dame, mais destinée à passer de main en main. Critique

sévère, clairvoyante sur presque tous les points, et dont Racine aura

l'esprit de profiter,--mais où, enfin, Saint-Évremond rendait assez

justice au jeune auteur. «Depuis que j'ai lu _le Grand Alexandre_,

écrivait-il, la vieillesse de Corneille me donne bien moins d'alarmes,

et je n'appréhende plus tant de voir finir avec lui la tragédie; mais je

voudrais que, avant sa mort, il adoptât l'auteur de cette pièce, pour

former avec la tendresse d'un père son vrai successeur.» Voeu assez naïf

de la part d'un sceptique et d'un observateur. Ce voeu ne devait guère

être entendu. Corneille, à qui Racine avait soumis sa tragédie, avait

déclaré que le jeune homme était doué pour la poésie, non pour le

théâtre. C'est un de ces jugements qui ne se pardonnent pas. Et les

premiers succès d'un jeune rival ne sont pas non plus faciles à

pardonner. Corneille et Racine se sont cordialement détestés, voilà le

fait. Nous y reviendrons.

Boileau fut sublime d'amitié. Bien des choses devaient lui déplaire dans

_Alexandre_. Il était alors en train d'écrire son _Dialogue sur les

héros de romans_. À coup sûr, le héros de Racine devait lui paraître

amoureux hors de propos. Mais Boileau aimait Racine. Et alors, dans sa

satire du _Repas ridicule_ qu'il écrivit cette année même, il fit dire

au sot campagnard:

Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'_Alexandre,

Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre_.

Les héros chez Quinault parlent bien autrement.

Comme si, en effet, le défaut du héros de Racine était la rudesse!

L'excellent Boileau, qui ne le croyait pas, voulait le faire croire; et

cela est admirable.

Donc, tout réussissait à Racine. À vingt-cinq ans il entrait dans la

renommée. Il y entrait avec insolence, comme on pourra le voir par la

première préface de sa tragédie (1666). Et c'est à ce moment-là que,

grisé par sa jeune gloire, il commet une action fâcheuse, puis une très

mauvaise action.

Voici l'action fâcheuse. Racine trouva que l'_Alexandre_ était fort mal

joué, au Palais-Royal, par la troupe de Molière. Il ne put le supporter

longtemps. Au bout de quinze jours, c'est-à-dire de six représentations,

il retira sa pièce et la porta à l'hôtel de Bourgogne. Racine ne violait

ni un engagement ni un règlement. Corneille avait, de la même manière,

porté son _Sertorius_ de l'hôtel de Bourgogne au Palais-Royal. Aussi

Lagrange, le régisseur de Molière, ne reproche à Racine, dans son

registre, qu'un mauvais procédé. Mais assurément, c'en était un. Molière

s'en vengea l'année suivante en jouant sur son théâtre une sorte de

parodie-critique d'_Andromaque_, fort malveillante et assez grossière:

_la Folle Querelle_, de Subligny. Par la suite, on réconcilia tant bien

que mal Racine et Molière, et tous deux eurent l'esprit de se rendre

réciproquement justice, ou à peu près, sur leurs ouvrages.

Et voici la mauvaise action.

On continuait à gémir dans Port-Royal sur l'enfant égaré. De temps en

temps, Racine recevait de sa tante, la mère Agnès, des lettres comme

celle-ci, qui est de 1655 ou 1656:

Je vous écris dans l'amertume de mon coeur et en versant des larmes

que je voudrais répandre en assez grande abondance devant Dieu pour

obtenir, de lui votre salut, qui est la chose du monde que je

souhaite avec le plus d'ardeur.

Elle lui parlait avec horreur de son «commerce avec des gens dont le nom

est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et

à qui on interdit l'entrée de l'Église et la communion des fidèles.»

Elle conjurait son neveu d'avoir pitié de son âme, de rompre «des

relations qui le déshonoraient devant Dieu et devant les hommes». Elle

terminait en lui déclarant que, tant qu'il serait dans un état si

déplorable et si contraire au christianisme, «il ne devait pas penser à

venir la voir». Et la dernière phrase était: «Je ne cesserai point de

prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à moi en vous la faisant,

puisque votre salut m'est si cher.»

Le succès de la comédie parfaitement païenne d'_Alexandre_ dut redoubler

la douleur de la vieille religieuse et des pieux solitaires. Car quoi de

plus «contraire au christianisme» que de glorifier--par les bouches

impures de comédiens et de femmes parées et exposées au public pour la

«concupiscence des yeux»,--la subordination de toutes choses à la gloire

et à l'amour, c'est-à-dire à l'«orgueil de l'esprit» et à la

«concupiscence de la chair», ce qui est bien le fond d'_Alexandre_?

Or, à ce moment, les trois concupiscences--et particulièrement l'orgueil

de l'esprit--étaient si dominantes chez le jeune Racine lui-même, qu'il

ne faisait pas bon se mettre en travers de son plaisir et de sa gloire.

Les excommunications de la mère Agnès devaient l'exaspérer. «Mon salut!

mon salut! eh bien quoi? C'est mon affaire. Ne peuvent-ils me laisser la

paix?» Il devait être irrité, non seulement par une contradiction qui

peut-être le troublait secrètement malgré lui et réveillait en lui des

souvenirs et des sentiments qu'il voulait étouffer,--mais encore par

cette idée que de bonnes âmes, de saintes âmes--et qu'il savait

telles--s'obstinaient à souffrir réellement, et d'ailleurs inutilement,

pour des choses qui lui semblaient, à lui, si naturelles! De sorte qu'il

était comme furieux contre des prières et des gémissements dont il

était, malgré lui, la cause. Rien ne nous est plus odieux que de faire,

à notre corps défendant, souffrir les autres d'une souffrance gratuite

et qui nous paraît absurde: ce qui leur donne l'air de faire exprès de

souffrir pour nous ennuyer...

Survint la querelle de Port-Royal avec Desmarets de Saint-Sorlin.

Encore un individu très particulier, ce Desmarets; encore un bon

original. Visionnaire lui-même, il était l'auteur de la baroque et

charmante comédie des _Visionnaires_ (1640). Après une vie des moins

édifiantes, il donne dans la dévotion, puis dans la monomanie

religieuse. Vers 1664, il se fait prophète. Il affirme que Dieu lui-même

lui a dicté les derniers chants de son poème épique de _Clovis_. C'est

ce toqué qui, par son _Traité des poètes grecs et latins_, allumera la

fameuse querelle des Anciens et des Modernes. En attendant il part en

guerre contre la «fausse Église des jansénistes». Dans son _Avis du

Saint-Esprit_, il déclare avoir la clef de l'Apocalypse et propose au

roi de lever une armée de cent quarante-quatre mille hommes qui, sous la

conduite de Louis XIV, exterminera l'hérésie.

Nicole répondit en 1664 et 1665 par dix lettres volantes intitulées

_Lettres sur l'hérésie imaginaire_ et, en 1666, par huit autres lettres

qu'il appela _Visionnaires_ par allusion à la comédie et au caractère de

Desmarets. Dans la première des _Visionnaires_, il reproche en ces

termes à Desmarets ses premiers ouvrages:

Chacun sait que sa première profession a été de faire des romans et

des pièces de théâtre, et que c'est par là où il a commencé à se

faire connaître dans le monde. Ces qualités, qui ne sont pas fort

honorables au jugement des honnêtes gens, sont horribles étant

considérées selon les principes de la religion chrétienne et les

règles de l'Évangile. Un faiseur de romans et un poète de théâtre

est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des

fidèles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinité

d'homicides spirituels, ou qu'il a causés en effet, ou qu'il a pu

causer par ses écrits pernicieux. Plus il a eu soin de couvrir d'un

voile d'honnêteté les passions criminelles qu'il y décrit, plus il

les a rendues dangereuses et capables de surprendre et de corrompre

les âmes simples et innocentes. Ces sortes de péchés sont d'autant

plus effroyables qu'ils sont toujours subsistants, parce que ces

livres ne périssent pas et qu'ils répandent toujours le même venin

dans ceux qui les lisent.

Voilà le passage complet. Racine n'y était pas visé personnellement.

Quand il l'eût été, il devait se taire. Il avait envers ces messieurs

les plus impérieux devoirs de reconnaissance. Il avait été l'enfant

chéri de Port-Royal, l'élève de Nicole, le «petit Racine» de M. Antoine

Lemaître. Dans cette page, d'ailleurs, Nicole n'exprimait rien de

nouveau: il rappelait simplement l'éternelle doctrine de l'Église. La

querelle de l'Église et du Théâtre n'a pour ainsi dire jamais cessé au

XVIIe siècle (M. Abel Lefranc en a fait, l'an dernier, une histoire très

exacte). La vie des neuf dixièmes des chrétiens, au XVIIe siècle et dans

tous les temps, n'a jamais été ni pu être qu'un compromis--généralement

dénoncé et expié à l'heure de la mort--entre la nature, les plaisirs,

les commodités ou les exigences de la vie sociale--et la stricte

doctrine de l'Église,--et, si vous voulez, entre le paganisme et le

christianisme. (Vous connaissez ces jolis vers diaboliques de

Sainte-Beuve:

Paganisme immortel, es-tu mort? On le dit,

Mais Pan tout bas s'en moque, et la Sirène en rit.)

Racine sait bien que, sur ce sujet, Port-Royal ne peut parler autrement

qu'il ne fait. Même, au fond, je crois, cela lui est assez égal que de

saints hommes, qui doivent nécessairement penser et parler ainsi, lui

disent qu'il corrompt les âmes simples et qu'il est coupable d'une

infinité d'homicides spirituels. Ce sont crimes qu'il porte légèrement.

Dans sa réplique à la réponse de Racine, Goibaud du Bois touchera juste

quand il lui dira:

Je vois qu'on vous fâche quand on dit que les poètes empoisonnent:

et je crois qu'on vous fâcherait encore davantage, si l'on vous

disait que vous n'empoisonnez point, que votre muse est une

innocente, qu'elle n'est capable de faire aucun mal, qu'elle ne

donne pas la moindre tentation, et qu'elle laisse le coeur dans le

même état où elle le trouve.

Pourquoi donc Racine est-il si fort ulcéré?

Relisons le passage de Nicole. Ce qui pique Racine au vif et ce qui

l'exaspère, ce ne sont point des excommunications dont il a l'habitude;

ce n'est même pas la publicité de cette excommunication générale, ni

l'idée que le public lui en fera peut-être l'application: c'est une

petite incise,--une épine secrète--qu'on ne remarque pas tout d'abord,

et que je vous rappelle donc:

Ces qualités (d'un poète de théâtre), _qui ne sont pas fort

honorables au jugement des honnêtes gens_, sont horribles selon les

principes de la religion chrétienne.

«Horribles», cela n'est rien; ce sont façons dévotes de parler. Mais ce

mot méprisant: «Qui ne sont pas fort honorables aux yeux des honnêtes

gens,» voilà qui fait plaie, car cela l'atteint dans ce qu'il a de plus

tendre: dans son orgueil, et dans sa vanité aussi. On veut bien être

damné, on ne veut pas être dédaigné. C'est, j'en suis persuadé, surtout

pour ce mot que Racine écrit sa première réponse. Et c'est, en effet,

sur ce mot cuisant qu'il part, dès le début:

Pourquoi voulez-vous que ces ouvrages d'esprit soient une

occupation peu honorable devant les hommes?... Nous connaissons

l'austérité de votre morale. Nous ne trouvons point étrange que

vous damniez les poètes: vous en damnez bien d'autres qu'eux. Ce

qui nous surprend, c'est de voir que vous voulez empêcher les

hommes de les honorer. Hé! monsieur, contentez-vous de donner des

rangs dans l'autre monde: ne réglez pas les récompenses de

celui-ci. Vous l'avez quitté il y a longtemps, laissez-le juge des

choses qui lui appartiennent. Plaignez-le si vous voulez d'aimer

des bagatelles et d'estimer ceux qui les font; mais ne lui enviez

pas de misérables honneurs auxquels vous avez renoncé.

Et presque tout de suite après, sentant bien qu'au point de vue du pur

christianisme, c'est Port-Royal qui a raison, il laisse la question

doctrinale et, en parfait journaliste, prend brusquement l'offensive:

De quoi vous êtes-vous avisés de mettre en français les comédies de

Térence? Fallait-il interrompre vos saintes occupations pour

devenir des traducteurs de comédies? Encore si vous nous les aviez

données avec leurs grâces, le public vous serait obligé de la peine

que vous avez prise. Vous direz peut-être que vous en avez

retranché quelques libertés: mais vous dites aussi que le soin

qu'on prend de couvrir les passions d'un voile d'honnêteté ne sert

qu'à les rendre plus dangereuses. Ainsi vous voilà vous-même au

rang des empoisonneurs.

Jean Racine · 第 6 / 18 段