si par hasard il eût rencontré ce sujet (une trentaine d'années
auparavant), l'eût sans doute traité un peu de la même façon, avec
seulement plus de génie. (Les rapports sont d'ailleurs nombreux et
frappants entre Shakespeare, bien que complètement ignoré chez nous, et
notre théâtre des trente premières années du XVIIe siècle.)
Rotrou a besoin de beaucoup de faits et d'événements. Il ne sait pas
faire quelque chose de rien. Il ne peut tirer de la tragédie d'Euripide
qu'un peu plus de deux actes. Alors il joint aux _Phéniciennes_ toute
l'_Antigone_ de Sophocle (c'est-à-dire l'histoire de la résistance
d'Antigone à Créon qui a défendu d'ensevelir Polynice). Et cela ne lui
suffit pas encore. Il complique tant qu'il peut. Il emprunte à Stace cet
épisode: après le duel des deux frères, la nuit, sur le rempart de
Thèbes, Argis, veuve de Polynice, cherche son corps «une lanterne à la
main». Elle rencontre Antigone occupée à la même recherche. Les deux
femmes se reconnaissent et s'embrassent. Et cela forme un très beau
tableau. Rotrou imagine encore qu'Antigone, sa soeur Ismène repentante et
Ménète, «gentilhomme de la reine Argis», se disputent devant Créon
l'honneur dangereux d'avoir enfreint son arrêt. Et cette invention a,
comme la première, l'inconvénient de diviser l'intérêt, qui, dans la
seconde partie du drame, se devrait concentrer sur Antigone.
Au surplus, la pièce de Rotrou est d'une composition fort lâche.
L'exposition est très confuse. Le lieu de la scène change, même dans
l'intérieur des actes: nous sommes successivement dans la chambre de
Jocaste, sous la tente de Polynice, _sous_ les remparts, dans la chambre
d'Antigone, _sur_ les remparts, chez Créon, dans le tombeau d'Antigone.
Partout, dureté, emphase, subtilités ineptes, jeux bizarres
d'antithèses. Çà et là de magnifiques éclairs de poésie ou de passion.
Je le répète, cela ressemble assez à une tragédie d'un contemporain de
Shakespeare. Même, la scène d'Hémon dans le tombeau d'Antigone fait un
peu songer, par l'outrance fleurie du style et par le décor, à Roméo
près de Juliette morte.
De l'_Antigone_ de Rotrou, Racine ne garde rien. C'est sur la tragédie
d'Euripide qu'il travaille.
Attentif à l'unité d'action, il retranche même l'espèce d'épilogue qui
termine les _Phéniciennes_: les lamentations sur les cadavres,
l'interdiction d'enterrer Polynice, le départ d'OEdipe et d'Antigone.
La pièce d'Euripide ainsi réduite, cette pièce dont Rotrou n'avait guère
tiré plus de deux actes, Racine en tire ses cinq actes entiers, et cela,
en ne gardant que les personnages strictement nécessaires à l'action.
Comment s'y prend-il? Très simplement. Il recule jusqu'au quatrième acte
la grande scène, la scène capitale, entre, Jocaste et ses deux fils
(comme, plus tard, dans _Bérénice_, il retardera jusqu'au quatrième acte
la rencontre décisive des amants). Pour remplir les trois premiers, il
trouvera assez de matière dans les sentiments qu'excite la discorde de
deux frères chez Jocaste, Antigone, Hémon, Créon. De ce dernier,
notamment, Racine développe et l'on peut dire qu'il invente le caractère
et le rôle.
Et, au dernier acte (seule trace d'inexpérience), par un goût immodéré
de l'unité d'action, et pour que la pièce soit finie, bien finie, et ne
puisse plus recommencer, il tue tous ses personnages, sans exception.
Bref, Racine, à vingt-trois ans, n'a pas encore tout son génie; mais _il
a déjà tout son système dramatique_.
Et il a déjà presque tout son style. Ici, il faut citer. Je choisis
trois petits morceaux de ton différent: quelques vers d'amour d'Hémon et
d'Antigone; quelques vers de psychologie juste et aisée où le politique
Créon explique pourquoi il veut que les deux frères se rencontrent pour
un accommodement; et quelques vers d'Étéocle au moment où il attend
Polynice et sent redoubler sa haine à l'approche de son frère.
Hémon et Antigone (acte II, scène I):
HÉMON
.....................
Un moment loin de vous me durait une année,
J'aurais fini cent fois ma triste destinée,
Si je n'eusse songé jusques à mon retour
Que mon éloignement vous prouvait mon amour,
Et que le souvenir de mon obéissance
Pourrait en ma faveur parler en mon absence
Et que, pensant à moi, vous penseriez aussi
Qu'il faut aimer beaucoup pour obéir ainsi.
ANTIGONE
Oui, je l'avais bien cru, qu'une âme si fidèle
Trouverait dans l'absence une peine cruelle;
Et, si mes sentiments se doivent découvrir,
Je souhaitais, Hémon, qu'elle vous fît souffrir,
Et qu'étant loin de moi, quelque ombre d'amertume
Vous fît trouver les jours plus longs que de coutume.
Mais ne vous plaignez pas: mon coeur chargé d'ennui
Ne vous souhaitait rien qu'il n'éprouvât en lui...
Créon (acte III, scène VI):
Des deux princes, d'ailleurs, la haine est trop puissante;
Ne crois pas qu'à la paix jamais elle consente.
Moi-même je saurai si bien l'envenimer
Qu'ils périront tous deux plutôt que de s'aimer.
Les autres ennemis n'ont que de courtes haines:
Mais, quand de la nature on a brisé les chaînes,
Cher Attale, il n'est rien qui puisse réunir
Ceux que des noeuds si forts n'ont pas su retenir.
L'on hait avec excès lorsque l'on hait un frère,
Mais leur éloignement ralentit leur colère;
Quelque haine qu'on ait contre un frère ennemi,
Quand il est loin de nous on la perd à demi.
Ne t'étonne donc plus si je veux qu'ils se voient:
Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se déploient;
Que, rappelant leur haine au lieu de la chasser,
Ils s'étouffent, Attale, en voulant s'embrasser...
Étéocle enfin (clairement et suffisamment différencié de Polynice,
lequel est plus humain et d'ailleurs dans son droit):--Acte IV, scène I:
Je ne sais si mon coeur s'apaisera jamais:
Ce n'est pas son orgueil, c'est lui seul que je hais.
Nous avons l'un et l'autre une haine obstinée.
Elle n'est pas, Créon, l'ouvrage d'une année;
Elle est née avec nous; et sa noire fureur
Aussitôt que la vie entra dans notre coeur.
Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance;
Que dis-je? nous l'étions avant notre naissance.
Triste et fatal effet d'un sang incestueux!
Pendant qu'un même sein nous renfermait tous deux,
Dans les flancs de ma mère une guerre intestine
De nos divisions lui marqua l'origine.
Elles ont, tu le sais, paru dans le berceau,
Et nous suivront peut-être encor dans le tombeau.
On dirait que le ciel, par un arrêt funeste,
Voulut de nos parents punir ainsi l'inceste,
Et que dans notre sang il voulut mettre au jour
_Tout ce qu'ont de plus noir et la haine et l'amour_.
Et maintenant, Créon, que j'attends sa venue,
Ne crois pas que pour lui ma haine diminue;
_Plus il approche, et plus il me semble odieux_;
Et sans doute il faudra qu'elle éclate à ses yeux.
J'aurais même regret qu'il me quittât l'empire;
Il faut, il faut qu'il fuie, et non qu'il se retire.
Je ne veux point, Créon, le haïr à moitié;
_Et je crains son courroux moins que son amitié_.
Je veux, pour donner cours à mon ardente haine,
Que sa fureur au moins autorise la mienne;
Et, puisque enfin mon coeur ne saurait se trahir,
_Je veux qu'il me déteste afin de le haïr!..._
Ne vous y trompez pas. Tout ceci ne paraît point extraordinaire sans
doute: mais pourtant c'est la première fois qu'on écrit au théâtre avec
cette pureté soutenue. On a dit que, dans la _Thébaïde_, Racine
subissait l'influence de Corneille. Fort peu, je vous assure. Elle ne se
fait sentir que rarement, dans quelques vers emphatiques et à
antithèses. En réalité, cet exercice d'écolier, qui n'est pas éclatant,
est déjà secrètement original. Si on le compare aux deux Corneille et à
Quinault, on est tenté de dire que Racine y invente le «goût». Racine
n'aura qu'à cultiver et développer en lui ce don de composition exacte
et d'analyse lucide et, pour le style, ce don de simplicité précise et
souple et de violence enveloppée sous une forme harmonieuse; et, s'il
rencontre alors un sujet qui l'émeuve à fond, il écrira _Andromaque_.
QUATRIÈME CONFÉRENCE
«ALEXANDRE».--LES DEUX LETTRES CONTRE PORT-ROYAL
Le seconde pièce de Racine, jouée à la fin de 1665, fut _Alexandre_.
_Alexandre_ est extrêmement différent de la _Thébaïde_. Ce n'est point
une tragédie, bien que Racine l'appelle de ce nom et bien qu'un des
personnages y soit tué dans une bataille. C'est une comédie héroïque et
galante, très française, très conforme à l'esprit et aux imaginations du
jeune roi et de la cour. _Alexandre_ m'apparaît comme une espèce de
glorieux carrousel en vers.
Cette fois, Racine a choisi son sujet lui-même Pourquoi a-t-il choisi
Alexandre? Et qu'en a-t-il fait?
On m'a enseigné, quand j'étais enfant, qu'il y avait quatre grands
capitaines: Alexandre, Annibal, César, Napoléon.
Alexandre me paraissait le plus grand. C'est celui qui a été le plus
beau, qui est mort le plus jeune, qui a parcouru le plus de chemin et
conquis le plus de terres, et les plus lointaines et les plus
merveilleuses.
Annibal a agi dans un domaine très limité. Il s'est contenté de venir de
Tunis en Italie. Il n'est pas de notre race; c'est un Phénicien, un
Sémite. Nous avons peine à nous représenter son visage et son costume
(au lieu que nous voyons nettement les trois autres, dont nous avons
d'ailleurs des effigies nombreuses). Et puis nous sommes pour Rome (du
moins je le crois). Et puis, il n'y a pas de grâce dans l'aventure de ce
Carthaginois; il n'y a pas de sourire. Nous ne connaissons de lui aucun
geste élégant, aucun mot généreux, chevaleresque ou spirituel. Il a eu
cette malchance que son histoire nous a été racontée seulement par ses
ennemis et ses vainqueurs. Ce n'est pas notre faute.
Nous goûtons César, dont la victoire fut, semble-t-il, avantageuse à nos
lointains ancêtres, et qui est devenu un des nôtres. Mais César n'est
pas proprement un conquérant, un homme de guerre. Il paraît même que,
dans ses campagnes des Gaules, il a eu plus de chance encore que de
génie stratégique. César est surtout un politique; c'est aussi un
écrivain; et c'est même un dilettante.
Décidément, il n'y a que Napoléon qui égale Alexandre. Que dis-je?
L'Histoire de Napoléon est un drame plus complet, mieux machiné, plus
riche en péripéties et en coups de théâtre; et un drame aussi qui
contient plus de passion, d'émotion et de larmes.
Oui, mais pour les imaginations fraîches, Alexandre l'emporte encore,
par l'éloignement dans le temps et dans l'espace, par la jeunesse du
héros, mort à trente-trois ans, par la grandeur, l'étendue et la
rapidité matérielle de son action sur les hommes.
Alexandre, c'est de l'histoire fantastique, et c'est pourtant de
l'histoire, il est très vrai que ce jeune homme, en dix années, a
parcouru, conquis et soumis l'univers de son temps, et la Grèce, et
l'Asie Mineure, et la Syrie, et l'Égypte, et la Perse, et la Bactriane,
et l'entrée de l'Inde mystérieuse; qu'il a fondé soixante-dix villes, et
que son empire fut borné par le Pont-Euxin, la mer Hyrcanienne, la mer
Rouge, le golfe Arabique, le golfe Persique et la mer Érythrée; et il
est très vrai aussi qu'il a parlé grec; qu'il a eu pour précepteur
Aristote, dont les livres sont entre nos mains; qu'il a lu Homère comme
nous; qu'il a été le contemporain et le compatriote de poètes et
d'orateurs dont nous connaissons les oeuvres; et que, s'il revenait tout
à coup, nous pourrions converser avec lui, et le comprendre, et être
compris de lui.
Mais ce personnage très historique est resté légendaire, sans doute
parce qu'il s'est mû, pour ainsi dire, hors des prises de l'histoire et
de la critique de son temps; que sa vie n'a pu être racontée que sur des
documents très incomplets et très mêlés, et qu'enfin elle n'a été écrite
que plusieurs siècles après sa mort, par le strict et prudent Arrien, le
facile Plutarque, l'abréviateur Justin,--et par le demi-romancier
Quinte-Curce, dont on ne sait s'il vivait sous Claude ou sous Théodose,
ou si même il ne fut pas quelque clerc subtil du moyen âge.
À travers ces incertitudes, ce qui est sûr, c'est que, plus qu'aucun
autre personnage historique, Alexandre est ce qu'un Allemand a appelé le
«surhomme», disons simplement le grand homme d'action. Ce fut évidemment
un être magnifique, un individu incroyablement doué. Il est beau; il est
fort; il est l'homme le plus robuste, le plus agile, le plus courageux
de toute son armée, et le plus résistant à la fatigue et à la
souffrance. Il en est aussi le plus grand buveur. Il dompte les chevaux,
tue les lions. Dans la bataille, il donne de sa personne, il se bat au
premier rang, comme un héros d'Homère. En même temps, élève d'Aristote,
il sait la politique, les sciences, la médecine, et comprend sans doute
la métaphysique la plus abstruse. Il est musicien et joue de tous les
instruments (sauf de la flûte). Il sait par coeur l'_Iliade_ et la moitié
de l'_Odyssée_. Tous ses sentiments sont d'une extrême intensité. Il tue
Clitus par colère; mais il s'arrache les cheveux, gémit et se lamente
pendant trois jours. Sa morale, c'est d'être fort et grand pour agir sur
les autres; c'est d'étendre son être le plus qu'il peut. Il se reconnaît
tous les droits dans l'instant où il a besoin de les exercer. C'est
qu'il croit réellement à sa destinée supérieure. Cruel, atroce, comptant
pour rien le sang versé quand il s'agit de la sécurité de son
inappréciable personne, le reste du temps, il est aisément magnanime,
clément, doux, gracieux. Il estime et respecte la vertu parce que la
vertu est belle, parce que la vertu est utile.
Il a des mots et des gestes à la Napoléon. Dans les déserts de l'Oxus,
après une longue marche à pied, mourant de soif, il refuse un peu d'eau
qu'un des siens vient de trouver, et la répand par terre, parce qu'il ne
peut la partager avec ses soldats. Par un froid terrible, il fait
asseoir à sa place, près d'un feu de bivouac, un vétéran à moitié gelé;
et, quand le soldat le reconnaît et se lève épouvanté:
Camarade, lui dit-il en riant, chez les Perses, s'asseoir sur le
siège du roi, c'est un cas de mort; et toi, c'est ce qui t'a sauvé.
Son intelligence est à la fois vaste, excessivement imaginative et
précise. Les généraux anglais qui ont combattu dans les Indes regardent
le passage de l'Hydaspe et la bataille qui suivit comme des
chefs-d'oeuvre de tactique. Et il est évident que l'homme qui a fait
parcourir à son armée, en si peu de temps, des espaces si démesurés, est
le roi de la marche stratégique.
D'autre part, je ne vous le donne pas pour un philosophe humanitaire,
mais c'est réellement un conquérant civilisateur. Et il le sait, et il
le veut. Et c'est pour cela qu'il se dit fils de Jupiter. Et il le
croit, en ce sens qu'il se considère comme élu par les puissances d'en
haut. Mais sa divinité, utile à ses desseins, lui permet le sourire. Une
fois qu'il est blessé:
On m'appelle, dit-il, fils de Jupiter: mais cela n'empêche pas ma
jambe de me faire diablement mal.
Il met de la coquetterie à bien traiter les vaincus. Il respecte leurs
usages et même les adopte. Il marie tant qu'il peut ses soldats avec des
femmes perses. Il prêche d'exemple en épousant Roxane, puis Statira,
fille de Darius. Un jour, à Babylone, il célèbre à la fois, dans une
fête énorme, dix mille de ces mariages mixtes, et, pour rehausser la
fête, un vieux brahme qu'il a ramené de l'Inde, las de cette vie
transitoire, monte volontairement sur un bûcher devant toute l'armée.
Une autre fois (printemps de 323 avant J.-C.), il reçoit à Babylone des
ambassades de toutes les parties du monde connu. Il en vient d'Italie:
des Bruttiens, des Lucaniens, des Étrusques; il en vient d'Afrique: des
Carthaginois, des Lybiens, des Éthiopiens. Des Scythes d'Europe s'y
rencontrent avec des Celtes et des Ibères. Alexandre veut, de propos
délibéré, rapprocher et mêler les peuples. Plutarque dit splendidement à
propos des dix mille mariages célébrés à la fois:
Comme dans une coupe d'amour se mêlaient la vie et les moeurs des
différentes races; et les peuples, en y buvant, oubliaient leur
vieille inimitié. (_De la fortune d'Alexandre_, I, 6.)
Il veut «tout conquérir pour tout élever». Et sans doute, mort en plein
triomphe, à trente-trois ans, d'une série d'orgies dignes d'Hercule, il
ne réussit pas tout à fait dans son énorme et magnanime entreprise. Mais
toutefois il vaut mieux pour l'univers, semble-t-il, qu'Alexandre soit
venu. Malgré tout, les peuples parcourus et conquis par lui gagnèrent
plus qu'ils ne perdirent à son passage.
Des routes nouvelles, des ports, des chantiers, des places de
refuge ou d'étape ouverts au commerce; d'immenses richesses, jadis
immobilisées dans les trésors des rois asiatiques, maintenant
jetées dans la circulation; la civilisation grecque portée sur
mille points de l'Asie; un nouveau monde révélé à la Grèce; les
peuples, les idées, les religions, mêlés dans un commencement
d'unité d'où pouvait sortir une société nouvelle, si l'ouvrier de
ce grand oeuvre eût vécu. (_Victor Duruy._)
Tout cela est merveilleux, quoique inachevé; et il en est resté quelque
chose, ne serait-ce que la délicieuse Alexandrie--et le souvenir de la
plus extraordinaire peut-être des aventures humaines et de la plus
propre à raviver et exalter les imaginations.
Mais pourquoi, nous sommes-nous demandé, Racine choisit-il Alexandre
pour héros de sa deuxième pièce? Et qu'en a-t-il fait?
Racine, à vingt-cinq ans, est plein d'un grand désir de gloire, et, en
attendant la gloire, d'un désir enragé de succès. _La Thébaïde_,
tragédie très sombre et très sage, a fort joliment réussi pour un début.
Mais ce qu'il veut, ce qu'il lui faut, c'est le «grand succès».
Peut-être a-t-il été trop raisonnable dans _la Thébaïde_. Les deux
auteurs favoris du public, à ce moment-là, c'est Thomas Corneille et
Quinault. Ils plaisent par un certain héroïque galant, que Quinault
pousse même jusqu'au doucereux. Les romans de Gomberville, de. La
Calprenède, de mademoiselle de Scudéry sont en vogue. La Fontaine
lui-même, si ami pourtant du naturel, les lit et s'en amuse. Boileau les
raille, et fort spirituellement, dans son _Dialogue des héros de roman_.
Mais Racine, cette fois, ne consultera pas Boileau.
Et puis, après tout, le héros amoureux, le héros galant, le guerrier qui
fait des prouesses pour plaire à la femme qu'il aime et pour l'honorer,
cela est dans la tradition nationale. Tous les chevaliers de chansons de
gestes sont ainsi. Ils sont ainsi parce que le christianisme à la fois a
relevé socialement la femme et a rendu l'amour plus intéressant et plus
subtil, en l'exigeant chaste, en mettant, tout près de l'amour, le
péché. Cette idée que l'adoration de la femme fait partie intégrante de
l'âme d'un héros, c'est, en somme, une transformation profane, mondaine
et voluptueuse d'un fait chrétien. Les gens du XVIIe siècle ont beau
ignorer ou dédaigner les romans de gestes et mépriser l'architecture
gothique, ils ont hérité, sans le savoir, de beaucoup de façons de
sentir du moyen âge. Les réunions de l'hôtel de Rambouillet continuent
les cours d'amour.
Le héros amoureux, c'est l'idéal de tous les jeunes seigneurs, et c'est
l'idéal du jeune roi. Louis XIV n'a qu'un an et demi de plus que Racine.
Depuis la mort de Mazarin (1661), il joue le rôle de héros bienfaisant.
Il gouverne fort bien ces années-là (avec Colbert, Le Tellier, Louvois,
Séguier, Lionne, qu'il a choisis lui-même). La France paraît prospère
(oh! comme les pays sont prospères, avec beaucoup de misères au fond).
Le roi, bien entendu, est amoureux. Et sans doute le roi n'a pas encore
fait la guerre. Mais, en 1665, le père de la reine, Marie-Thérèse, étant
mort, Louis XIV réclame la Flandre et la Franche-Comté pour remplacer la
dot qui n'a pas été payée. Et, dans dix-huit mois au plus tard, le roi
envahira élégamment la Flandre et la Franche-Comté, dans une petite
guerre rapide, presque pareille à un ballet militaire un peu accentué.
Racine l'aime, ce jeune roi (Racine est déjà reçu à la cour), et ce
jeune roi goûte Racine, à qui il trouve une figure noble et beaucoup
d'esprit.
Demanderez-vous maintenant pourquoi Racine, se décide à faire une
tragédie galante et si peu tragique, dans le goût du jour? ou pourquoi,
voulant la faire, il songe à Alexandre? D'abord, il se trouve que ce
héros est disponible: je veux dire que ni Pierre ni Thomas Corneille ni
Quinault ne s'en sont encore emparés. Et, justement, c'est le conquérant
et le héros par excellence, et qui plaît d'autant plus au jeune Racine,
que le jeune Racine, à cette époque, est, lui aussi, un conquérant, un
homme affamé de gloire. Mais Alexandre galant et amoureux? Pourquoi non?
Quinte-Curce nous le montre «honnête homme», traitant avec courtoisie la
femme et les filles de Darius, épousant par amour une dame persane. Et
quand nous le tirerions un peu à nous, quand nous le ferions un peu
ressemblant à un héros moderne, quel mal à cela? Et, si d'aventure on
dit que c'est le roi, et si le roi lui-même se reconnaît en lui, quel
mal à cela encore? Ce n'est point, en tout cas, la flatterie directe et
grossière. Que si le roi en sait gré à l'auteur... eh bien, l'auteur
s'en arrangera. Je considère Jean Racine à cette époque (je vous l'ai
déjà dit) comme un charmant «arriviste», très ardent et très avisé.
Donc, il s'empare d'Alexandre, et il s'arrête à l'un des plus beaux
épisodes de son histoire: son entrée dans l'Inde et sa rencontre avec
Porus. Cet épisode est raconté dans le VIIIe livre de Quinte-Curce.
Ce VIIIe livre est très brillant. Il contient notamment deux morceaux
fort remarquables: l'éloquente et ingénieuse apologie d'Alexandre par
lui-même, en réponse au réquisitoire du jeune conspirateur
Hermolaüs,--et le récit du passage de l'Hydaspe et de la bataille.
Les propos que le rhéteur prête à Alexandre ont de la grandeur et ne
sont pas sans vraisemblance. J'en citerai un passage intéressant:
Hermolaüs me reproche que les Perses sont auprès de moi en grand
honneur. C'est sans contredit la preuve la plus frappante de ma
modération que de commander sans orgueil aux vaincus. Je suis venu
en Asie, non pour bouleverser les nations, ni pour faire un désert
de la moitié de l'univers, mais pour apprendre aux peuples même que
j'aurai conquis à ne pas maudire ma victoire. Aussi vous voyez
combattre pour vous et répandre leur sang pour votre empire ces
mêmes hommes qui, traités avec hauteur, se fussent révoltés. La
conquête où l'on n'entre que par le glaive n'est pas de longue
durée; la reconnaissance des bienfaits est immortelle. Si vous
voulez posséder l'Asie, non la traverser, il faut admettre les
peuples au partage de notre clémence; leur attachement rendra notre
empire stable et éternel.
Mais je suis coupable de faire adopter aux Macédoniens les moeurs
des vaincus?--C'est que je vois chez plusieurs nations beaucoup de
choses qu'il n'y a pour vous nulle honte à imiter. Un si grand
empire ne peut être gouverné sans que nous lui imposions
quelques-uns de nos usages et que nous en empruntions d'eux
quelques autres.
Et voici de quelle élégante et spirituelle façon il s'exprime, avec un
sourire, sur sa divinité:
Ç'a été une chose presque risible d'entendre Hermolaüs me demander
de renier Jupiter dont l'oracle me reconnaît. Suis-je donc maître
aussi des réponses des dieux? Jupiter m'a honoré du nom de son
fils; en l'acceptant, je n'ai pas nui, ce me semble, à l'oeuvre où
nous nous sommes engagés. Plût au Ciel que les Indiens me
regardassent aussi comme un dieu! Car, à la guerre, la renommée
fait tout, et souvent une croyance erronée a été aussi efficace que
la vérité.
L'autre morceau remarquable de ce VIIIe livre de Quinte-Curce, c'est la
bataille de l'Hydaspe. C'est une bataille colorée, et on peut dire
«amusante», par le stratagème d'Alexandre qui installe à un endroit de
la rive sa tente, sa garde particulière et son sosie, Arbate, habillé de
vêtements royaux, pendant que lui-même traverse le fleuve beaucoup plus
bas; amusante aussi et pittoresque par les chars de guerre et par des
traits de ce genre:
Ce qu'il y avait de plus effrayant, c'était de voir les éléphants
saisir avec leurs trompes les armes et les hommes, et les livrer,
par-dessus leur tête, à leur conducteur.
Ou encore: